IV

Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrité de la cour, avait abandonné son ouvrage pour savourer sa tasse de thé de cinq heures—habitude invétérée chez elle et non question de snobisme, car la bonne demoiselle, renfermée jusque-là dans son solitaire castel berrichon, n'avait aucune idée du mondain five o'clock et de ses mille raffinements. C'était néanmoins pour elle une satisfaction dont elle aurait eu peine à se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y pourvoir avec ponctualité.

La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine. Sa chevelure un peu en désordre autour du bandeau entourant sa tête, son corsage couvert de poussière, le grand tablier dont elle s'enveloppait annonçaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage… Elle s'avança vers sa tante et posa sur la table une assiette de gâteaux.

—Je n'arrive pas trop tard, ma tante?… Non, vous avez encore un peu de thé… J'ai pensé tout d'un coup à ces gâteaux et je suis redescendue.

—Il ne fallait pas te déranger, ma petite, j'avais pris un peu de pain… Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui?

—Oui, j'aide Rosalie à nettoyer la galerie pendant que grand'mère est sortie. Il y a une poussière incroyable sur tous ces livres et des amas de toiles d'araignée derrière les meubles. Mais nous avons à peu près terminé… heureusement, car grand'mère va revenir et c'est son heure de travail.

—Ah! c'est vrai, elle est sortie. Je ne me rappelais plus. Elle est à la Verderaye?

Isabelle inclina affirmativement la tête… Involontairement, son regard se tourna vers la maison grise, cachée à ses yeux par les arbres et les fourrés du jardin.

—Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!… Ce serait une distraction pour toi, Isabelle.

—Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante… ou, ce qui revient au même, la distraction aussi doit être un devoir pour moi… Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voilà la vie, paraît-il, dit-elle d'un ton bref et amer.

Elle se recula un peu et s'appuya contre la maison, aplatissant sans pitié les fleurs délicates du jasmin qui garnissait la façade… Mademoiselle Bernardine se mit à grignoter paisiblement un gâteau, en s'interrompant pour boire son thé à petites gorgées. Cette vieille fille placide et bornée ne se doutait aucunement que des souffrances profondes pussent exister autour d'elle… Mais, au fait, la jeune fille qui se tenait là, immobile et les yeux baissés, possédait sans doute un coeur parfaitement calme et froid, à en juger d'après sa physionomie.

—J'entends marcher dans le jardin, dit tout à coup Isabelle en prêtant l'oreille.

Elle fit quelques pas et retint une exclamation de surprise. Du couvert des arbres sortait Madame Norand, suivie d'Antoinette Brennier. Celle-ci s'avança vivement et tendit la main à Isabelle avec un gracieux sourire.

—Je voulais juger par moi-même de l'état de notre vaillante blessée, et Madame votre grand'mère, devinant ce désir, m'a demandé de l'accompagner… Voyons cette mine… Un peu pâle encore. Et la blessure?

—Elle va aussi bien que possible, Mademoiselle, dit Isabelle dont le visage s'était légèrement éclairé. Vous vous entendez à soigner les blessés.

—C'est là une science que je voudrais vous voir acquérir, Isabelle; elle fait partie de la solide instruction qui devrait être donnée aux femmes, dit la voix brève de Madame Norand.

—Je puis faire profiter Mademoiselle d'Effranges de mon petit savoir en cette matière, si vous le permettez, Madame, proposa Antoinette.

La conversation continua un instant sur ce sujet. Mademoiselle Bernnier, après avoir été présentée à Mademoiselle Bernardine, avait accepté de s'asseoir un moment. Tout en causant, son regard sérieux et scrutateur ne quittait guère le visage d'Isabelle. La jeune fille parlait très peu et ne se départait pas de son attitude singulièrement paisible et réservée.

Antoinette prit congé de ses nouvelles connaissances en parlant de projets de relations suivies avec Isabelle, contre lesquels ne se récria pas Madame Norand… Isabelle accompagna Mademoiselle Brennier jusqu'au pont. En lui pressant la main, Antoinette dit avec douceur:

—Je serai à votre disposition lorsque vous voudrez apprendre quelques notions de médecine… et aussi, ma chère enfant, pour mettre quelque distraction dans votre existence nécessairement un peu sombre. Au milieu de la jeunesse, vous reprendrez de l'entrain, de la gaîté, de fraîches couleurs…

—Mais non, cela ne se doit pas, dit la voix calme d'Isabelle. J'irai chez vous pour obéir à ma grand'mère, pour apprendre à soigner les malades… C'est chose utile, cela. Mais m'amuser… oh! non! Ce serait sans doute la première fois de ma vie. Je dois travailler sans cesse et m'ennuyer toujours… Qu'est-ce que je dis?… Je ne dois jamais m'ennuyer, au contraire… Cela est aussi prescrit, fit-elle d'un ton saccadé, un peu rauque.

La main que tenait Antoinette tremblait légèrement, mais c'était là le seul signe d'émotion que l'on pût discerner chez Isabelle.

—Ma pauvre enfant! murmura Antoinette avec un[e] indicible pitié, une intonation profondément douce et caressante.

Elle serra fortement la petite main de la jeune fille et s'éloigna vers la Verderaye.

Isabelle s'appuya contre un arbre. Ses lèvres tremblaient un peu et son habituelle impassibilité semblait avoir fléchi un instant devant cette compassion affectueuse… Mais elle passa brusquement la main sur son front et revint rapidement vers la maison.

Madame Norand se trouvait encore dans la cour et lui fit signe d'approcher.

—Cette famille Brennier me paraît extrêmement sérieuse et pratique, dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser à la voir quelquefois, à défaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous, Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque tendance à la mondanité ou à la rêverie.

Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulièrement simples et laborieux pour contenter ainsi la sévérité de Madame Norand… Et, de fait, son impression s'expliquait aisément. En entrant inopinément et sans façon dans le jardin, elle avait trouvé Régine et Henriette occupées à enlever l'herbe des allées. En pénétrant dans le vestibule à la suite de Régine, elle s'était heurtée à Danielle qui sortait de la cuisine, les mains pleines de la pâte qu'elle pétrissait… Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait été accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bébé, pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'écriture de Xavier, un pâle garçonnet de sept ans… Tout s'était réuni pour offrir aux yeux de Madame Norand l'image d'une famille idéale.

Isabelle s'éloigna dans la direction de la cuisine. Sa démarche semblait un peu plus vive qu'à l'ordinaire et ses mouvements avaient moins de langueur tandis qu'elle s'occupait à préparer le dîner. La vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses dents:

—Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante, aujourd'hui.

Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles aînées vinrent rendre leur visite à Maison-Vieille. Les personnages de la tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et souriants visages dans la galerie austère où, depuis longtemps, ils n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de Madame Norand ou la pâle Isabelle aux mouvements de somnambule… La maîtresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une certaine amabilité qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque d'énergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre légèrement.

Les jeunes filles, réunies au bout de la galerie, causaient amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement habituée à la solitude, sortait difficilement de sa réserve habituelle. Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gaîté de Danielle et d'Henriette, le charme inexpliqué de Régine finirent par en triompher légèrement.

—Vous savez que Michel ne parle plus que de vous? dit Danielle en riant. Votre vue a fait sur lui une profonde impression et il a fallu lui promettre votre très prochaine visite pour qu'il se résignât à ne pas nous accompagner… Pauvre Michel, il est tout désorienté ces jours-ci.

—Pourquoi donc?

—Son cousin chéri, M. Arlys, a été appelé à Paris pour une affaire pressante; et nous ne savons quand il pourra revenir. Gabriel adore les enfants et ceux-ci ne peuvent se passer de lui. Aussi vous comprenez leur désespoir… Et mon frère Alfred a également rejoint son régiment, n'ayant obtenu qu'un très bref congé. Nous n'avons pu ainsi les présenter l'autre jour à Madame votre grand'mère, ce qui a légèrement contrarié notre bon père. Il est très fier de sa famille et tient beaucoup à la voir au complet.

—Vous êtes très nombreux, en effet.

—Dix… Cinq du premier mariage de mon père, cinq du second… et tous gais et bien portants.

—Comment faites-vous? murmura une voix basse et triste.

—Comment nous faisons! dit Danielle en regardant Isabelle avec surprise. Mais je ne sais pas trop… je n'ai jamais réfléchi à cela. Je suppose qu'en s'aimant les uns les autres, en s'attachant à remplir ses devoirs le plus correctement possible, on doit atteindre ce but.

—S'aimer?… Mais quand on ne veut pas?… dit Isabelle en dirigeant son regard plein d'amertume vers sa grand'mère dont le visage énergique se détachait, là-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fenêtre.

La main d'Antoinette se posa doucement sur l'épaule de la jeune fille.

—Personne ne peut nous empêcher d'aimer notre prochain, enfant, dit-elle d'un ton bas et pénétrant. Toutes les puissances du monde, celle même de l'autorité maternelle, tombent devant cette parole: Vous aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.

—Qui a dit cela? murmura Isabelle.

Les demoiselles Brennier échangèrent un regard navré… La main d'Antoinette s'appuya plus affectueusement sur l'épaule de Mademoiselle d'Effranges.

—C'est Dieu… Dieu que vous ne connaissez pas, pauvre chère enfant.
Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous!

—Mais non… vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant mélancoliquement la tête. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la souffrance… Ma grand'mère me l'a dit un jour.

—L'amour humain, souvent… l'amour divin, jamais. La souffrance est là toujours, mais elle devient un bonheur pour l'âme qui aime son Dieu, et, à cause de lui, son prochain.

C'était Régine qui prononçait ces paroles d'un ton plein d'une ardeur contenue. Ses beaux yeux bruns étincelaient d'une expression de joie céleste… Elle se leva pour répondre à un appel de son père, et le regard pensif d'Isabelle suivit la belle jeune fille à la taille souple et remarquablement élégante, aux mouvements pleins d'une grâce exquise. Il était impossible de rêver un ensemble plus délicatement harmonieux.

—Oui, regardez-la bien, notre belle Régine, murmura la voix un peu tremblante d'Antoinette. L'année prochaine, vous ne la verrez plus… ou bien, ce sera sous le grossier costume d'une servante… Cela est ainsi, reprit-elle en réponse au regard stupéfait d'Isabelle. Au mois d'avril prochain, elle entrera au noviciat des Petites Soeurs des pauvres.

—Qu'est-ce que cela? demanda Isabelle.

—Ah! c'est vrai, j'oubliais… Ce sont des religieuses qui recueillent les vieillards pauvres et se vouent exclusivement à leur service. Elles-mêmes ont fait voeu de pauvreté absolue et leur oeuvre ne subsiste que par l'aumône.

—Et… c'est pour toujours?

—Oui, leurs voeux sont moralement irrévocables. Elles renoncent à tout pour se soumettre à la plus entière obéissance et mener une vie humiliée, mortifiée, semée de sacrifices.

—Mais ce n'est pas passible!… On ne peut choisir volontairement cette existence!

—Certes, ce n'est pas le monde qui la choisirait!… On ne peut le faire que pour Dieu, et c'est le motif qui guide Régine, elle qui a reçu tous les dons de l'esprit et du corps et qui pourrait prétendre à un avenir brillant.

… Ce soir-là, en se livrant à un long et fastidieux travail qu'elle abhorrait, Isabelle s'interrompit tout à coup en se murmurant à elle-même:

—Je n'aurais pourtant jamais choisi cela… ni d'être assujettie, privée de tout et sans affection comme je le suis!… Et elle, qui doit être si heureuse dans sa famille, va tout quitter!… Je ne comprends pas… non, je ne peux pas le comprendre!… Je voudrais connaître ce Dieu qui fait accomplir de tels sacrifices avec le sourire aux lèvres.