V

La voix charmeuse de Régine s'élevait dans le silence plein de recueillement. La jeune fille, assise dans un angle de la terrasse, lisant la Vie de sainte Thérèse… Devant elle, Antoinette, Danielle et Isabelle travaillaient activement. La physionomie de Mademoiselle d'Effranges conservait sa même expression très calme, mais son oreille ne perdait pas une syllabe des mots prononcés par la lectrice. Etait-ce seulement l'incontestable séduction de ce timbre musical qui la tenait ainsi attentive?… ou bien son âme fermée éprouvait-elle quelque curiosité à voir se révéler à elle cette âme de sainte, merveille de grâce divine?

Des pleurs d'enfant parvinrent tout à coup de la pièce voisine.
Antoinette jeta son ouvrage dans une corbeille et quitta la terrasse…
Régine interrompit sa lecture et posa le volume sur une table à sa
portée.

—Nous continuerons demain, dit-elle en prenant un jupon de grosse laine évidemment destiné à une pauvresse.

Une expression de regret parut sur le visage d'Isabelle.

—Cela est si beau!… Quel admirable caractère! dit-elle avec un enthousiasme contenu. Je ne soupçonnais pas que de telles âmes pussent exister.

—Le christianisme en compte beaucoup, qui, si elles n'ont pas toutes l'envergure de cette grande sainte, ont été néanmoins dévorées de l'amour divin… Mais Roberte pleure toujours et cette pauvre Antoinette va se fatiguer. Je vais la remplacer un peu.

Elle se leva et disparut à son tour dans la salle. Isabelle demeura un instant songeuse, le regard vaguement fixé sur une allée où s'ébattaient Xavier et Michel.

—Mademoiselle Antoinette est-elle souffrante?… Elle a l'air très fatigué aujourd'hui, dit-elle tout à coup en se tournant vers Danielle.

—Oui, elle a fort mal dormi cette nuit à cause de cette vilaine petite Roberte qui n'a cessé de crier… Antoinette s'obstine à la garder dans sa chambre au lieu de la confier à l'une de nous. Cela est d'autant moins raisonnable que sa santé est assez faible après tant de tracas et de douleurs… Oui, elle a bien souffert, ma pauvre soeur. A la mort de ma mère, elle avait seize ans et ma soeur Henriette venait d'atteindre ses dix-huit mois. Antoinette, malgré son immense chagrin—car, plus encore que nous tous, elle adorait notre mère—prit aussitôt la direction de la maison, s'occupant des enfants, du ménage et trouvant encore quelques instants à consacrer à mon père. Vous ne vous doutez pas des prodiges de vaillance réalisés par cette soeur chérie pour remplacer près de nous la mère disparue… et bientôt ce fut pis encore. Notre père—pauvre bon père!—se mit dans l'esprit de se remarier pour donner à Antoinette une aide et un appui. Hélas! ce fut un fardeau de plus!… Notre belle-mère, très bonne, était d'un caractère faible et nonchalant, souffrante souvent, et non seulement elle ne put jamais s'occuper de nous, mais même près de ses propres enfants Antoinette demeura la véritable mère de famille… Ma belle-mère est morte l'année dernière et mon père, très frappé, tomba malade à son tour. La campagne lui ayant été ordonnée, c'est ainsi que nous sommes arrivés ici dès le mois de mars… Oui, elle a souffert, pauvre Antoinette, privée de tout plaisir, vouée volontairement à une vie de sacrifices. Bien des fois sa main a été sollicitée, mais jamais elle n'a voulu abandonner sa tâche.

—Et elle est cependant sereine et presque gaie, dit Isabelle comme en se parlant à elle-même.

Elle demeura pensive, regardant la ligne sombre de la falaise opposée, tachetée de lichens. Un frêle bouleau, poussé à l'aventure dans une crevasse du roc, agitait ses branches garnies de feuilles pâles. Sur le roc sombre, au milieu de cette nature austère et forte, il semblait étrangement petit, anémié, abandonné, et le vent terrible de la lande devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour où il l'entraînerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du petit bouleau, le tordrait, le briserait aux aspérités du granit et en précipiterait les débris dans le gouffre insondable où lui-même allait se perdre… Etait-ce donc la pensée de ce sort terrible qui mettait cette expression angoissée dans les yeux bleus d'Isabelle, fixés sur le jeune arbre?

Un aboiement joyeux résonna soudain de l'autre côté de la maison. Isabelle sortit de sa rêverie et Danielle, quittant son ouvrage, prêta l'oreille.

—Ce sont évidemment des amis, l'aboiement de Sélim l'indique, mais je me demande qui peut venir…

Elle descendit les degrés de la terrasse et s'avança vers l'allée qui menait à la cour de devant en contournant la maison… Tout à coup, elle s'élança avec vivacité au-devant de deux personnages qui apparaissaient. Dans l'un deux, Isabelle reconnut Gabriel Arlys. L'autre, un peu plus âgé, de haute et forte stature, possédait un beau visage souriant et sympathique, encadré d'une superbe barbe noire… Danielle leur tendit la main avec des exclamations de surprise joyeuse.

—Que c'est gentil de revenir si tôt, Gabriel… et avec M. des
Orelles, encore!

—Oui, Mademoiselle, je me suis laissé persuader par cet ensorceleur, dit en riant le jeune homme à la grande barbe. Cependant, je suis fort inquiet, car, enfin, j'ai commis là une incorrection très grave…

—Je prends tout sur moi! déclara gaiement Gabriel. Allons, Paul, viens avouer ta faute à mon oncle et à Antoinette.

Le premier mouvement d'Isabelle avait été de disparaître sans qu'on s'en aperçût… Cependant lorsque Danielle, M. Arlys et l'étranger arrivèrent sur la terrasse, ils la trouvèrent là, rangeant tranquillement son ouvrage. Elle se tenait debout, appuyée contre la muraille, les traînes d'une clématite entourant sa tête fine. Un charme grave et mélancolique se dégageait de cette blanche physionomie à laquelle les grandes fleurs d'un violet sombre formaient une parure superbe et sévère.

—Mademoiselle Isabelle, je vous présente un de nos anciens et meilleurs amis, M. Paul des Orelles, dit Danielle d'un ton plein d'allégresse.

Elle semblait extrêmement satisfaite et ses fraîches couleurs s'avivaient sous l'empire d'une émotion joyeuse.

—… Monsieur Paul, voici Mademoiselle d'Effranges, notre voisine, dont Gabriel vous a peut-être parlé.

Elle se tournait vers son cousin d'un air interrogateur. Gabriel s'était arrêté au bas de la terrasse, contemplant le tableau inattendu qui charmait sans doute ses instincts d'artiste… Il tressaillit légèrement et, montant les degrés, s'inclina devant Isabelle dont la raideur habituelle sembla quelque peu fléchir en lui répondant.

—J'ai en effet raconté à mon ami combien Mademoiselle d'Effranges possédait de sang-froid et de courage, dit-il en souriant. Nous y penserons toujours en voyant notre petit Michel, puisque, sans elle, nous n'aurions plus ce mauvais petit diable… Ne vous êtes-vous pas ressentie de cette secousse et de votre blessure, Mademoiselle?

Elle leva vers lui son calme regard, où, comme un rayon à travers la glace, perçait un lueur d'émotion douce.

—Je dois vous dire que je m'en ressens au contraire chaque jour, dit-elle gravement. Sans cette blessure, je ne serais pas ici, je ne connaîtrais pas les premières heures douces de ma vie… Et à cause de cela je puis bénir la minime souffrance ressentie ce jour-là, murmura-t-elle d'une voix un peu tremblante, tandis que ses grands cils s'abaissaient, voilant doucement son regard.

—Moi aussi, je la bénis, ma chère petite amie! s'écria Danielle en lui prenant affectueusement la main. Je suis si heureuse de vous avoir connue!… Et si nous pouvions vous donner un peu de joie…

—Gabriel!… dit la voix stupéfaite d'Antoinette.

La petite Roberte entre les bras, elle apparaissait sur le seuil du salon.

—… Et M. des Orelles aussi! ajouta-t-elle d'un ton légèrement tremblant.

Quelques couleurs montèrent subitement à son teint pâle et une expression inaccoutumée animait son regard pendant qu'elle tendait la main aux arrivants en répondant avec gaîté à leurs excuses et à leurs questions sur sa santé.

Derrière elle arrivaient M. Brennier et Régine, et Isabelle en profita pour s'éloigner discrètement.

Tout en marchant le long du torrent, elle se répétait que les moments si doux passés à la Verderaye depuis une quinzaine de jours se feraient rares désormais. Les Brennier avaient de nouveaux hôtes, et elle, l'étrangère, n'avait que faire parmi eux… Ces jeunes filles, bonnes et charitables, l'accueillaient par compassion, mais elle savait bien—oh! comme elle le sentait!—que nul agrément ne se dégageait de sa froide et insignifiante personne. Elle ne connaissait rien des choses de l'esprit, son intelligence s'était atrophiée par la privation de culture intellectuelle et l'absorption dans les besognes matérielles, et son coeur était froid… si froid!… Les demoiselles Brennier n'oseraient imposer trop souvent l'ennui de sa présence à des hôtes intelligents, car M. Arlys, si bon qu'il parût être, devait regarder avec une compassion un peu méprisante une pauvre créature dénuée de tout, telle qu'elle l'était.

Elle avait cru rencontrer sur sa route aride une fraîche oasis où elle aurait trouvé quelques instants de repos, un peu de lumière pour son esprit obscurci et de chaleur pour son coeur glacé. Mais, évidemment, elle s'était bercée d'un rêve… elle venait de comprendre que tout était fini… ou à peu près. Ils étaient là-bas en famille, gais, heureux, aimants, et n'auraient qu'un peu de pitié pour la triste étrangère. Allons, décidément, sa destinée était bien telle que la lui avait tracée Madame Norand, et elle avait eu tort de se laisser aller au charme de ces relations…

Elle se le répéta à satiété durant toute la soirée, pendant une partie de la nuit, et, en entrant le lendemain dans la chambre de Mademoiselle Bernardine, elle entendit cette exclamation:

—Quelle mine, Isabelle!… Es-tu malade, ma petite?

Elle inclina négativement la tête et s'empressa de remplir son office près de sa tante pour aller rejoindre le grand panier de linge qui l'attendait dans la salle à manger. Là, elle put en toute liberté se plonger dans ses souvenirs—souvenirs de quinze jours, et cependant si profonds que devant eux s'effaçaient presque les années tristes et sombres. La remarquable mémoire d'Isabelle lui retraçait fidèlement les lectures fortes et attachantes faites chaque jour par Régine, les commentaires élevés et finement spirituels des trois soeurs… puis encore les actions très simples de cette famille, rehaussées par une extrême noblesse de sentiments, sa charité inépuisable, ses vertus aimables…

Et dans l'après-midi Isabelle y pensait encore, lorsqu'en levant la tête elle aperçut dans la cour Danielle Brennier, toute fraîche et souriante sous son grand chapeau de promenade. Avec une vivacité inaccoutumée, Isabelle se leva et s'élança au-devant d'elle.

—Venez-vous avec nous, Mademoiselle Isabelle?… Nous allons à la fontaine d'Ivernon, sur laquelle Gabriel a composé ce matin des vers qu'il doit nous dire… Ensuite, très prosaïquement, nous goûterons.

Quelques instants plus tard, Isabelle suivait Danielle jusqu'au petit pont où attendaient les autres jeunes gens et les enfants. Antoinette seule manquait, retenue près de son père un peu souffrant… La petite troupe traversa la châtaigneraie, les champs étalés au pied du village, et s'engagea dans un vallon vert et humide, traversé d'un mince ruisseau, filet d'argent entre deux tapis fleuris. Isabelle marchait un peu en arrière, près de Régine. Toutes deux, silencieuses, semblaient goûter chacune à leur manière le charme de cette fraîche nature.

Gabriel quitta tout à coup Danielle et Paul des Orelles et vint vers elle.

—Vous devez me trouver bien impoli et mal élevé, Mesdemoiselles, dit-il en souriant. Mais figurez-vous que nous nous disputions, mon ami Paul et moi. Danielle, après avoir essayé de soutenir Paul, a fini par se ranger de mon côté… Voulez-vous me donner votre avis, Mesdemoiselles?

—Volontiers, mais énonce le sujet de la discussion, dit Régine en riant.

—Le voici… Nous parlions d'un personnage de notre connaissance qui exerce sur sa femme et ses enfants une insupportable tyrannie. Ces malheureux en sont arrivés à ne plus oser penser librement, par crainte de ce despote effroyable… A ce propos, Paul prétendait que plusieurs années de ce système de compression morale tuent irrémédiablement dans l'âme la plus élevée, la mieux douée, toutes les qualités de l'esprit et du coeur, la rendant une automate, incapable de sentiments personnels, n'ayant plus même la notion du bien et du mal…

Isabelle détourna un peu la tête. Sa physionomie s'était légèrement altérée et ses petites mains tremblaient nerveusement.

—… Moi, je soutiens qu'il demeure toujours quelque chose… comme un point rouge parmi les cendres. Qu'un souffle vienne, les étincelles jailliront, la flamme disparue brûlera de nouveau dans cette âme… Est-ce votre avis, Mademoiselle d'Effranges?

—Je voudrais que vous ayez raison, dit-elle d'un ton bas et tremblant, sans lever les yeux. Mais si vraiment il en était comme le dit M. des Orelles… oh! ce serait affreux! murmura-t-elle en frissonnant un peu.

—Mais non!… cela n'est pas! s'écria vivement Régine dont le regard pénétrant ne quittait pas cette physionomie altérée. Quelle étrange doctrine professe donc aujourd'hui M. des Orelles!… Il faut que je lui demande quel cerveau mal équilibré lui a soufflé cela.

Elle marcha plus rapidement pour rejoindre sa soeur et Paul, et Isabelle continua sa route près de Gabriel. Celui-ci, subitement pensif, considérait à la dérobée sa jeune compagne dont le beau visage portait la trace d'une évidente préoccupation.

—Vous verrez que Régine va subitement transformer les idées de Paul, dit-il tout à coup. Elle possède un art merveilleux pour ramener les esprits dans le droit chemin. Il est de fait qu'on ne peut raisonnablement croire à cette impossibilité absolue du réveil d'une âme, si opprimée, si annihilée qu'elle soit devenue. Du moment où elle souffre, pense ou pleure—si peu que ce soit—elle vit.

Les grands yeux violets se levèrent subitement vers lui. Cette fois, le voile protecteur des cils d'or ne les cachait pas, et Gabriel y vit pour la première fois une émotion intense, faite de crainte et d'espérance… Pour la première fois, la belle statue vivante semblait tressaillir sous l'empire d'une puissante vibration intérieure.

—Le croyez-vous vraiment?… Il me semble alors que je ne suis pas absolument morte. Je ne pleure plus, mais je pense encore un peu, et je souffre… beaucoup, acheva-t-elle d'un accent indiciblement douloureux.

Elle se tut tout à coup en baisant la tête. Involontairement, elle venait de faire connaître à cet étranger la plaie sanglante de son coeur. Devant cet homme loyal et bon, son âme si bien close s'était inconsciemment ouverte.

Ils continuèrent à marcher en silence. M. Arlys semblait soucieux et absorbé, et les plaisanteries de Danielle et de Paul qu'ils rejoignirent près de la fontaine parvinrent difficilement à le dérider. M. des Orelles déclara sincèrement qu'il avait eu une idée bizarre et peu chrétienne, ainsi que le lui avait clairement démontré Régine.

—Un terrible philosophe, Mademoiselle Régine… et qui vous pousse dans vos retranchements, il faut voir cela!… Nos modernes libres-penseurs n'auraient pas beau jeu s'ils trouvaient pour leur tenir tête beaucoup de personnes de votre espèce, Mademoiselle… et aussi de celle de Gabriel. C'est un chrétien convaincu, militant, redouté et admiré par ses adversaires eux-mêmes.

—Et vous, Monsieur des Orelles?… Vous vous passez modestement sous silence, mais nous savons que vous tenez un fort bon rang dans l'élite catholique de Paris! s'écria Danielle en riant.

—Oui… oui, à peu près, grâce à l'exemple de Gabriel. Enfin, surtout depuis que j'ai abjuré mon erreur, je constate que nous sommes tous ici des gens bien pensants.

—A part moi, Monsieur, dit la voix lente d'Isabelle. Je suis une païenne, bien peu à sa place parmi vous.

Les jeunes filles avaient rougi aux paroles intempestives de Paul des Orelles, et celui-ci, comprenant sa bévue, se mit à tortiller nerveusement sa barbe.

—Mais, Mademoiselle, bien au contraire… Les âmes privées des bienfaits de la religion, tant qu'elles sont de bonne foi, sont toujours accueillies parmi nous, plus heureux…

—Parce que vous espérez leur faire partager un jour vos croyances.
Mais si elles ne veulent pas… si elles ne peuvent pas?…

—Nous les plaignons et prions pour elles, dit la voix émue de Régine. Mais pendant que nous traitons ces graves sujets, les enfants s'impatientent… Henriette, ouvre le panier du goûter. Nous nous mettrons là-bas, sous ce noyer.

Pendant qu'Henriette, aidée des enfants, sortait les provisions, les jeunes gens demeurèrent près de la fontaine. Un mince filet d'eau s'échappant d'une fissure du roc, s'égouttant en une gerbe diamantée sur la mousse d'une vasque naturelle—telle était cette fontaine, source du petit ruisseau qui glissait à travers le vallon. Des fleurettes roses penchaient curieusement leurs petites têtes vers l'onde admirablement pure où se miraient d'élégantes fougères. Semblables à de minuscules flocons, les dernières fleurs d'aubépine s'éparpillaient à la surface, bien vite entraînées par le courant jusque dans le lit du ruisselet qui les roulait entre ses rives veloutées…

Et le charme simple et frais de la fontaine d'Ivernon était justement célébré dans les vers dits par Gabriel à la prière de ses cousines… quelques vers délicats et vibrants qui valurent un concert d'éloges à leur auteur.

Seule, Isabelle était demeurée à l'écart. Appuyée contre la roche moussue d'où s'échappait la source, elle demeurait immobile, le regard perdu dans une vague contemplation… En s'approchant d'elle quelques instants après, Gabriel vit qu'une expression d'amère tristesse s'étendait sur sa physionomie.

—Ma pauvre petite poésie vous a-t-elle donc fait fuir, Mademoiselle? dit-il en affectant la gaîté. Vous en avez sans doute entendu bien d'autres de plus haute envolée…

Elle tourna vers lui ses grands yeux assombris.

—C'est la première fois que j'entends des vers… Je n'en avais même jamais lus. Cela est beau… si beau! dit-elle avec un regard soudain brillant. Et pourtant, j'ai ressenti comme une tristesse… Je crois, Monsieur, que vous m'avez révélé la poésie, et qu'un nouveau regret, une plus grande souffrance en sont nés pour moi, puisqu'elle m'est absolument interdite.

—Quoi, à ce point!… Mais l'homme n'est pas fait pour la prose seulement! Voyez donc, la terre aride se couvre de fleurs, l'air s'emplit de parfums, résonne de chants d'oiseaux, et, seule dans la création, l'âme demeurerait sèche et nue!… Je ne puis le croire, et, pour ma part, je sens en moi un besoin d'idéal qui m'élève souvent au-dessus des misères de la terre. Dieu d'abord, puis les nobles et charmantes choses que sa Providence a semées dans l'esprit humain, dans la nature, en un mot dans tout ce que nous pensons et voyons… voilà ce qui fait vibrer et tressaillir l'homme vraiment digne de ce nom. La prose est une nécessité, la poésie une aide et un soutien, pourvu que toutes deux aient pour but Dieu seul.

Isabelle l'écoutait avec une ardente attention. A ces derniers mots, elle secoua mélancoliquement sa belle tête.

—Vous parlez toujours de Dieu… mais je ne Le connais pas, dit-elle doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, éclairer mon pauvre esprit qui ne sait où trouver sa voie?

—Dieu peut tout, répondit la voix émue de Gabriel. Il peut vous donner le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en l'adoucissant de son amour… Il peut faire jaillir l'eau de la pierre et mettre une étoile de consolation dans votre existence.

—Si cela était possible!… murmura pensivement Isabelle.

En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!… Nous sommes nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."

Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent, prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette puissance suprême. Lequel croire?… Et, véritablement, que pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son aïeule?

Gabriel lisait peut-être ces pensées sur la physionomie de la jeune fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il attachait sur elle… Ils se rapprochèrent du noyer sous lequel s'asseyait déjà la jeune société. Bientôt, les éclats de rire se mêlèrent aux voix joyeuses, éveillant les échos du vallon… Isabelle elle-même eut un sourire—un vrai et joyeux sourire—en écoutant les amusantes et spirituelles anecdotes contées par Paul des Orelles. Les inquiétudes relatives à ses rapports avec les Brennier étaient dûment enterrées.