IX
La présence de son hôte—lequel n'était autre que M. Marnel—avait dû effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait. Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement tout à la fois religieux, moral et intellectuel.
Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts d'artiste et de poète… Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation de ce coeur si bien caché… ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs.
Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M. Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet intriguer comme une énigme cet esprit chercheur.
Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins rigide… Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que c'était positivement de la sympathie—une sympathie nuancée de compassion—dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa petite-fille la plus minime attention.
Une après-midi—il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à Maison-Vieille—Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la plus voisine, et elle se trouvait libre—absolument libre pendant plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se dirigeait vers le petit pont.
Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils. Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un mouvement d'épaules très résolu, elle avança… M. Marnel se retourna brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.
—Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas souffrante, j'espère?
—Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui… Vous regardez notre torrent?
—Oui… Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir, écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini…
Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur traversait l'atmosphère frémissante…
—Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici, Monsieur.
—Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique… Vous allez sans doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse ressource.
—Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!
—Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et morale dont vous êtes privée ici?
Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais celui-ci sourit avec bonté.
—Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela…
—Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit engourdi… Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres: Histoire d'Orient. Combien cela est charmant!… Et M. Arlys lit tellement bien que…
—M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat parisien?
—Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc?
—Pour l'avoir vu une fois à une séance de Cour d'assises. Mais j'en ai entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son incontestable talent oratoire, il est excellent écrivain, poète, s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres catholiques… enfin, un homme vraiment remarquable, paraît-il, autant que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son dernier ouvrage, La Misère, a fait beaucoup de bruit et mis son nom en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver… Et que fait-il à la Verderaye?
—Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des vacances… Puisque vous désirez le connaître, Monsieur, le plus simple serait de m'accompagner. La campagne supprime les cérémonies et nos voisins seront charmés de vous voir.
—Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute simplicité, Mademoiselle Isabelle… Cet Arlys est un homme rare, il n'en reste plus guère de cette espèce-là—si tant qu'il y en ait jamais eu beaucoup—et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au milieu d'une réunion quelconque.
Isabelle ne songea pas à regretter le mouvement irréfléchi qui lui avait fait faire cette offre à M. Marnel. Elle avait compris que cet inconnu juste et bon désapprouvait entièrement les théories de Madame Norand, et, dès lors, elle sentait instinctivement qu'il était préférable de le mettre à même de défendre, en connaissance de cause, les chères et douces relations certainement destinées à être attaquées quelque jour.
Nul ne se serait douté, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse de la Verderaye, qu'un étranger se trouvait mêlé à la réunion de famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait Michel. Le célèbre écrivain causait joyeusement, avec une cordiale simplicité qui avait dès l'abord conquis ses nouvelles connaissances.
—Des enfants!… Quel bonheur, je les adore! s'était-il écrié en apercevant les bambins réunis sur la terrasse.
Et la réciprocité existait évidemment, car ils s'étaient tous groupés autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'était triomphalement blottie entre les bras de l'étranger. Immobiles et ravis, laissant échapper parfois des "oh!" d'admiration, ils écoutaient les merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre les descriptions colorées et pleines de verve de ces pays d'Orient récemment visités par lui… Il trouvait sur ce sujet un remarquable interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait précisément parcouru ces contrées quelques années auparavant. Puis, peu à peu, M. Marnel réussit à faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout naturellement, sans se départir de son habituelle modestie, le jeune avocat parla de ses travaux, de ses idées et de ses rêves. Il laissa voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde, immuablement tournée vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-là davantage sur ce caractère qu'en plusieurs années de fréquentation mondaine, dans les réunions de convenance où ces âmes d'élite se livrent peu ou point.
—Nous avons une conversation bien austère pour ces demoiselles, fit tout à coup observer l'écrivain en jetant un coup d'oeil un peu malin vers Danielle qui n'avait cessé de causer à demi-voix avec Paul des Orelles.
La jeune fille rougit légèrement sans pouvoir retenir un sourire et
Paul s'écria avec gaîté:
—Je vous en prie, n'allez pas taxer irrémédiablement ma fiancée de frivolité et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris à votre entretien un intérêt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle qui écoutait de toutes ses oreilles… Mais il faut nous excuser, Monsieur. En temps de fiançailles…
—On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'écrivain en riant. Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intéressez à nos sérieuses conversations?
—Beaucoup! dit-elle avec vivacité. Je m'étonne parfois de comprendre, malgré mon ignorance, ces choses si longtemps demeurées lettre morte pour moi.
—Allons donc, l'intelligence n'était qu'endormie en vous,
Mademoiselle, et encore!… je crois qu'elle l'était bien peu!…
N'est-ce pas, Monsieur Arlys?
—Oui, nous en avons la preuve, répondit le jeune homme avec un sourire ému. Coeur, intelligence, dévouement, tout existait en Mademoiselle d'Effranges à un très haut degré et les efforts de toute une vie n'auraient peut-être pas été capables de les anéantir.
—Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir… Je souffrais trop, je ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle très bas.
Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit, car elle sentit sur elle ce même regard compatissant et si doux qui lui apportait toujours un réconfort.
Elle se leva pour aider Régine à servir le thé… M. Marnel se pencha vers Gabriel.
—Vous avez tous coopéré à un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant était victime d'un épouvantable système, appliqué avec une bonne intention… mais enfin absolument meurtrier. Grâce à vous, je la crois sauvée.
—Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?… D'après ce que j'ai compris du caractère de sa grand'mère, cette femme despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience de cette enfant… Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges est extrêmement énergique au moral, et sur ce point elle est en état de résister, mais sa santé a été lentement minée par ces luttes continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne à la vie sa raison d'être: l'affection, le don de soi-même, la connaissance de ce qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la cruauté de dire à cette jeune fille que tout… religion, dévouement, amour, tout n'était qu'illusion et folie!… Ainsi dépouillée, murée dans cet égoïsme systématique, elle se laissait aller au courant de la vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est à craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'épreuves, n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie.
—Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple, à mon avis, serait de la marier. Elle échapperait ainsi à la tyrannie de sa grand'mère…
Gabriel saisit si brusquement la tasse présentée en cet instant par Régine que des gouttes de thé brûlant tombèrent sur sa main. Il les essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forcé.
—… Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tête. D'après quelques mots dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les goûts de la jeune fille et cherchera là encore à faire triompher ses idées bizarres.
Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il agitait sa main avec impatience… Il se leva et alla s'accouder à la balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait une intense tristesse… et celle-ci semblait voiler également la physionomie soucieuse de M. Arlys.
Cependant, la gaîté des fiancés qui arpentaient une allée voisine ne semblait aucunement troublée par la mélancolie ambiante. Insoucieux du vent brutal qui environnait de mèches folles le visage de Danielle et hérissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et riaient, heureux et sans souci du lendemain… Gabriel, dont le regard s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperçut qu'Isabelle était à quelques pas de lui, considérant également les deux jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mélancoliques.
—Ils sont gais et heureux, dit-elle en étouffant un soupir. Un seul jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu les épreuves de la vie.
—Oui, pour les âmes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez sans doute l'expérience, Mademoiselle, répliqua Gabriel d'un ton légèrement tremblant.
Elle se détourna un peu et s'accouda de nouveau à la balustrade. Ainsi posée, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer qu'une légère teinte rosée envahissait ce visage si uniformément blanc… Il la considéra pensivement, se demandant peut-être quelle émotion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce résultat.
Mais soudain, Isabelle pâlit, et sa voix, basse et tremblante, murmura:
—Voici ma grand'mère.
Madame Norand apparaissait là-bas, contournant lentement un massif de bégonias rouges près desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son regard ne quittait pas un point de la terrasse… là où se tenaient Isabelle et M. Arlys.
Un froid subit semblait descendu sur la réunion. Danielle elle-même cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit Antoinette au-devant de la visiteuse.
—Vous nous faites une aimable surprise, Madame, dit gaiement l'aînée des demoiselles Brennier. Isabelle ne nous avait pas fait prévoir votre visite.
—Isabelle n'en savait rien, répondit Madame Norand d'un ton bref. Mon voyage a été plus court que je ne pensais, et, en ne la voyant pas à Maison-Vieille, je…
Elle s'interrompit en reconnaissant M. Marnel qui s'avançait vers elle.
—Vous ici!… Connaissiez-vous donc nos voisins? demanda-t-elle en essayant de dominer sa surprise.
—Mais non, Sylvie, vous le savez bien… C'est votre petite-fille qui a bien voulu me présenter à ses amis, après que je lui ai eu confié mon désir de connaître M. Arlys.
Il désignait le jeune homme toujours immobile près d'Isabelle. Madame Norand tourna la tête de ce côté… Elle rencontra le regard excessivement pénétrant de deux superbes yeux bruns, et, durant quelques secondes, la grand'mère d'Isabelle et Gabriel Arlys semblèrent se mesurer et se défier…
—Non, merci, répondit-elle froidement à Antoinette qui lui proposait une tasse de thé. Je ne prends jamais de cette boisson qui produit le plus déplorable effet sur mes nerfs. Je suis simplement venue chercher Isabelle… Que je ne vous dérange pas, Marnel…
—Mais il est l'heure du retour pour moi aussi, Sylvie… Nous aurons occasion de nous revoir, ajouta-t-il en se tournant vers M. Brennier.
—Quand vous le voudrez, nous en serons tous charmés, dit cordialement le père de famille. Mademoiselle Isabelle vous a montré le chemin, vous n'aurez qu'à la suivre.
—Venez, Isabelle, dit la voix métallique de Madame Norand.
La jeune fille était demeurée appuyée à la balustrade, le regard toujours fixé sur l'allée devant elle. Sortant de son immobilité, elle se redressa et fit quelques pas… Elle dit d'une voix lente, et si basse que Régine et Gabriel, seuls, l'entendirent:
—Fini… tout est fini!
Puis elle s'avança comme une automate vers le groupe dominé par la taille imposante de sa grand'mère. Sans prononcer une parole, elle serra les mains tendues vers elle, répondant par un geste machinal aux affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait décidément pressée, s'éloignait déjà avec M. Marnel… Isabelle fit un mouvement pour la suivre, mais elle vit près d'elle Gabriel Arlys qui s'inclinait, grave et ému. Elle lui tendit une petite main tremblante et balbutia:
—Adieu…
—Pourquoi?… mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant inconsciemment cette main frêle entre ses doigts vigoureux.
—Vous n'avez pas compris?… C'est fini, je ne reviendrai plus ici…
Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrivée. C'est fini… fini!
Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterré, vit pour la première fois quelques larmes sourdre de ses paupières. Elle répéta encore: "Adieu", et gagna l'extrémité du jardin où, déjà, Madame Norand se retournait d'un air impatienté. Régine l'avait accompagnée jusque-là, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage pâli et altéré de son amie.
—A bientôt, chère Isabelle… et n'oubliez pas ce que nous vous avons appris, ajouta-t-elle à son oreille.
Les beaux yeux bleus se posèrent sur elle, graves et solennels, les lèvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse ou protestation… mais un sanglot lui monta à la gorge et, se détournant, elle suivit sa grand'mère.
D'un pas énergique et sûr, Madame Norand s'engageait dans le sentier; elle s'en allait, la tête droite, sans souci des rafales impétueuses qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes d'un oiseau de proie… Et, en reportant les yeux sur la mince et blanche jeune fille qui cheminait lentement derrière cette imposante forme noire, Régine se dit que c'était bien un délicat et charmant oiseau que cet aigle orgueilleux entraînait à sa suite… vers quel sombre destin, Dieu seul le savait.