X

Un demi-crépuscule, résultant du ciel assombri, envahissait la galerie et voilait d'ombre les vieux livres de la bibliothèque, les personnages de la tapisserie et la jeune fille debout près de la porte… Enveloppée dans sa mante brune, cette jeune fille demeurait droite et calme, statue impassible, en face de la maîtresse du logis. Celle-ci, appuyée contre la table de travail, recevait sur sa tête hautaine la mince parcelle de jour qui réussissait à traverser les vitraux, et cette lueur indécise ne diminuait en rien l'apparence de justice inexorable, d'intraitable volonté de cette grande femme au regard impérieux.

—Vous avez sans doute déjà compris ce que j'avais à vous dire, commença-t-elle froidement. Votre raison n'est peut-être pas encore assez complètement ébranlée pour que vous ne sentiez, au moins quelque peu, de quel abus de confiance vous vous êtes rendue coupable.

Isabelle demeurant muette, elle continua, en la couvrant de son regard inquisiteur:

—Je serais curieuse de savoir à quoi vous vous occupiez durant ces après-midi passées à la Verderaye. Je soupçonne ces demoiselles de ne pas s'occuper exclusivement de leurs devoirs domestiques et d'avoir beaucoup trop d'attaches aux mille billevesées qui ont nom art, littérature, religion… N'est-il pas vrai, Isabelle?

—C'est vrai, grand'mère, dit-elle d'un accent très ferme. Mes amies sont pieuses, intelligentes, artistes, et près d'elles j'ai senti mon esprit s'ouvrir enfin.

Une subite rougeur s'étendit sur les joues pâles de Madame Norand, et, dans ses yeux bruns, étincela une flamme irritée.

—Ah! vraiment!… Après tant d'années employées à vous former et à préparer en vous une femme énergique et sensée, voici que la société de quelques jeunes filles vient ébranler cet édifice!… Il y a autre chose encore, Isabelle. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de la présence à la Verderaye du fils aîné de M. Brennier, et aussi de ce M. Arlys dont je ne soupçonnais pas l'existence?

—Vous ne m'avez jamais rien demandé sur les habitants de la Verderaye ni sur l'emploi de mon temps, répondit Isabelle sans s'émouvoir.

Elle ne détournait pas son regard indéchiffrable des yeux perçants qui la sondaient, mais les mains qui retenaient la mante tremblaient légèrement.

—… Je n'ai jamais pensé que la présence de M. Arlys et de M. Alfred Brennier pût changer, à vos yeux, la nature de mes relations avec les demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicité.

Madame Norand se mordit violemment les lèvres. Elle ne pouvait le nier, jamais elle ne s'était informée du genre d'occupations d'Isabelle à la Verderaye. Elle s'était absolument méprise sur ces jeunes filles, il lui fallait le reconnaître aujourd'hui… Mais, véritablement, aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la même, ponctuellement occupée de ses devoirs et conservant son calme imperturbable?… Aurait-elle pu concevoir un soupçon jusqu'à ce soir où elle avait, pour la première fois, surpris dans ces grands yeux bleus un rayonnement inaccoutumé qui lui avait enfin donné l'éveil?… Cette jeune fille silencieuse et impénétrable avait admirablement caché son jeu.

—Vous connaissez assez mes idées pour comprendre que je n'aurais jamais toléré vos relations avec des jeunes personnes romanesques et exaltées telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle… Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation… vous ne pouvez faire autrement que de le reconnaître, car vous avez soigneusement évité d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop fréquents avec ces personnes. Vous êtes une créature extrêmement fausse et dissimulée…

—C'est vrai, grand'mère…

Malgré le remarquable empire qu'elle possédait sur elle-même, Madame Norand eut un léger sursaut d'étonnement en entendant cet aveu, fait avec une parfaite tranquillité. Elle se pencha un peu pour essayer de distinguer le visage d'Isabelle… mais la jeune fille s'avança et la lumière grise tombant des verrières éclaira soudain une physionomie grave et fière.

—… Oui, j'ai dissimulé, je vous ai trompée, toujours, continua Isabelle d'une voix lente et posée. En apparence, j'étais ce que vous aviez voulu faire de moi… au fond, vous n'avez rien détruit, grand'mère. Je n'ai jamais plus rêvé qu'en ces jours où vous m'interdisiez le rêve, où vous m'avez crue enfin complètement matérialisée et insensible à toutes choses… Et je vous ai encore trompée tandis que j'apprenais de mes amies les beautés de la religion, de la vertu et du sacrifice… alors que mon intelligence murée par vous s'ouvrait peu à peu à leur contact et que mon coeur se reprenait à croire, à espérer…

Elle s'était insensiblement animée, et maintenant elle se redressait, les yeux étincelants d'ardeur et de défi. Madame Norand tressaillit, et la coloration de son visage se fit plus intense.

—Croire, espérer quoi, folle? dit-elle, les dents serrées, en saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire, peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant espérer là le bonheur… Moi je vous répète une fois de plus que rien de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à refaire… Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.

—Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus forte que vous, grand'mère.

Un rire ironique résonna dans la galerie.

—Vraiment, voilà une chose que j'ignorais!… Et sur quoi basez-vous cette assertion, créature présomptueuse que je briserais comme un fétu de paille.

—Parce que j'ai la foi… Je crois en Dieu, grand'mère.

Madame Norand lâcha la main d'Isabelle et recula jusqu'à la table. L'irritation qui l'agitait tout à l'heure semblait avoir subitement disparu… mais Isabelle ne s'y trompa pas. Elle savait ce qu'annonçaient ce masque impassible et glacial, ce front profondément barré, ces yeux aux lueurs dures.

—Je vois que votre folie est plus grave que je ne le pensais… Il n'ya qu'un moyen de mettre ordre à cela, et je vais vous le faire connaître sans retard. Aussi bien devais-je le faire un de ces jours…

Elle s'arrêta un instant, sans cesser de regarder Isabelle toujours immobile et calme devant elle.

—… Oui, j'ai résolu de vous marier, Isabelle. Selon les idées que je vous ai données, vous ne verrez là qu'un devoir rigoureux, et non les mille sentimentalités dont tant de jeunes filles entourent cet acte. Elles sont vite détrompées par les désillusions, les malheurs qui fondent sur elles… tandis que vous, armée contre ces surprises du coeur et ces douleurs de la vie, vous ne connaîtrez que la paisible félicité du devoir accompli et de l'ordre régnant autour de vous. Ne désirant rien, ne regrettant rien, vous ne souffrirez pas, Isabelle…

Elle s'interrompit encore, mais Isabelle ne prononça pas une parole, et ses longs cils s'abaissèrent sur ses yeux, les voilant complètement.

—… Oui, vous serez vraiment heureuse, car celui que j'ai choisi est un homme d'énergie et de labeur, ennemi des billevesées qui tourmentent tant d'imaginations, même masculines… En un mot, Isabelle, dit-elle impérieusement, je vous annonce que j'ai accordé votre main à M. Piron.

Isabelle chancela et se retint à un siège. Livide, ses yeux grands ouverts pleins d'une stupeur sans nom et d'une indicible horreur, elle balbutia:

—M. Piron!… Lui!… lui!

—Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprécier les solides qualités, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se fera…

—Jamais! dit une voix incroyablement ferme.

Et Isabelle, surmontant sa défaillance par un énergique effort de volonté, se redressait, une flamme de résolution et de fierté étincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frêle, l'altération de son visage témoignaient de l'émotion violente qui l'agitait.

—Jamais? répéta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me connaissez donc pas encore?… Vous ne savez pas que je supporte aucune résistance et que je vous ferai plier?… Qu'avez-vous donc appris à la Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard investigateur sur sa petite-fille.

La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie charmante, dans ces belles prunelles bleues… Ce ne fut qu'un éclair, et, en soutenant intrépidement le regard irrité de sa grand'mère, elle répondit avec un calme extrême:

—Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accepté ce mariage. Je vous l'ai dit, grand'mère, vous vous êtes trompée sur mon compte; je n'étais pas encore au point que vous croyiez… Il vous aurait fallu me conduire au total anéantissement de ma liberté morale pour me faire accepter cet homme grossier, vaniteux et dépourvu de sentiments élevés. Même avant de fréquenter la Verderaye, j'étais encore capable d'observation et je conservais quelque fierté… Je sais fort bien qu'il n'y aurait rien de déshonorant à épouser un homme de condition et d'éducation inférieures, fût-il paysan, mais il est impossible, grand'mère, que vous ne compreniez vous-même la position fausse de l'un et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en résultent inévitablement… Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une soudaine animation, celui que vous m'offrez, fût-il le plus noble, le plus riche, le meilleur, je ne l'épouserais jamais, à moins que…

—A moins que?… répéta Madame Norand d'une voix dure.

—A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur.

Madame Norand se détourna presque violemment. Cette fois, la colère avait raison de sa glaciale impassibilité.

—Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous défends de songer à ces rêves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle… Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiancée. Le mariage se fera à l'automne, deux jours après la Toussaint.

—Grand'mère!

Ce cri s'échappa, déchirant, des lèvres d'Isabelle. Ses mains se joignirent dans un geste de supplication passionnée… Mais elle ne rencontra qu'un visage glacé et inexorable.

—Je vous l'ai dit, Isabelle, tout est inutile. Je veux ce mariage… Allez maintenant à votre ouvrage, vous n'avez que trop perdu de temps avec vos ridicules raisonnements.

Elle se détourna et s'assit devant sa table… Isabelle s'éloigna d'un pas chancelant. A la porte, elle se heurta à M. Marnel. L'écrivain recula devant ce visage éclairé par la grande lanterne du vestibule que venait d'allumer Rosalie.

—Etes-vous malade, mon enfant?… Que vous arrive-t-il?

Elle fit un geste vague et s'éloigna rapidement vers l'escalier.

M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un volume, tourna la tête vers lui, et il put constater qu'aucune émotion n'avait laissé sa trace sur cette physionomie accentuée.

—Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrassée entre deux citations…

—Très volontiers, Sylvie… mais dites-moi auparavant ce qui arrivé à votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant!

—Rassurez-vous, dit sèchement Madame Norand en levant les épaules avec dédain. Ce sont de folles idées de jeune fille auxquelles je viens de mettre ordre… Et, puisque vous voilà, je puis aussi bien vous annoncer maintenant les fiançailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin que vous avez vu ici il y a quelques jours.

—Avec… M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà donc la raison de ce visage désespéré!… Et c'est cette enfant charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous voulez donner à ce rustre égoïste?… Il est impossible que vous méditiez un pareil crime, Sylvie!

—Oh! pas de grands mots, Marnel!… Je vous assure qu'elle sera fort heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi… le mariage achèvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin aperçue.

—Oui, cette pauvre enfant renaissait à la vie morale, elle voyait enfin que tout n'est pas déception et égoïsme, comme vous aviez voulu le lui persuader… Et en même temps s'éclairait son intelligence, cette belle et vive intelligence que vous avez prétendu abaisser perpétuellement aux travaux matériels, en lui ôtant toutes les joies et toutes les espérances de la terre et du ciel.

—Bien d'autres se contentent d'une semblable existence…

—Peut-être, mais combien sont-elles à plaindre, celles-là!… et certainement elles n'ont pas le caractère d'Isabelle. Ne voyez-vous pas que cette jeune fille est admirablement douée sous le rapport de l'intelligence, qu'elle possède un coeur ardent, délicat, d'une exquise élévation?… qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des sentiments rétrécis et des aspirations bornées imposées par vous?… Ce ne sont pas la pauvreté, la souffrance, le travail qui pourraient effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant, elle est capable de tout supporter… Et si vous aviez réussi à mener à bien votre système, savez-vous ce qu'elle serait devenue?… Une désespérée! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pénétrée, n'aurait pu vivre sans espérance et sans idéal.

—Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec une sécheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvré, mais j'ai été plus forte qu'eux.

—Quels gens?

—Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et franches une singulière habileté. C'était là un jeu bien combiné, évidemment… Une jeune fille ignorante, riche à millions, voilà une proie excellente, et dès lors on dresse ses batteries, on met en scène le frère et le cousin. La petite sotte tombe dans le piège, choisit le plus habile, et voilà l'avocat besogneux en passe de devenir l'époux de cette jeune millionnaire… Malheureusement, la grand'mère est là…

—Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'écria M. Marnel avec indignation. Ce jeune homme est cependant l'être le plus noble et le plus désintéressé de la création… et d'ailleurs, je sais de source certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il tient si peu à l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux oeuvres de bienfaisance… Quant à se sentir attiré vers votre petite-fille, il n'y a là rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un près de l'autre cette après-midi, j'ai pensé qu'on ne pouvait rêver mieux qu'une union entre ces deux belles âmes. Rien ne les sépare… Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur.

Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tête tournée vers la fenêtre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle… Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait une phrase commencée:

—Le mariage se fera à l'automne, ici même. M. Piron se montre pressé, ayant grand besoin d'une ménagère. Serez-vous témoin, Marnel?

—Vous êtes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi, Sylvie! s'écria M. Marnel exaspéré. Tenez, je m'en vais, car je ne sais ce que je vous dirais… Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit, un soir, à Paris… L'étincelle existait, elle devait jaillir un jour sous l'impression d'un sentiment très vif… et ce sentiment, vous ne pouvez l'étouffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait à cet autre coeur généreux et bon: voilà l'explication de ce changement qui vous irrite tant… Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui oublient.