ÉTAT DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BANZA.

Mangogul avait à peine abandonné les recluses entre lesquelles je l'avais laissé, qu'il se répandit à Banza que toutes les filles de la congrégation du coccix de Brama parlaient par le bijou. Ce bruit, que le procédé violent d'Husseim accréditait, piqua la curiosité des savants. Le phénomène fut constaté; et les esprits forts commencèrent à chercher dans les propriétés de la matière l'explication d'un fait qu'ils avaient d'abord traité d'impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinité d'excellents ouvrages; et ce sujet important enfla les recueils des académies de plusieurs mémoires qu'on peut regarder comme les derniers efforts de l'esprit humain.

Pour former et perpétuer celle des sciences de Banza, on avait appelé, et l'on appelait sans cesse ce qu'il y avait d'hommes éclairés dans le Congo, le Monoémugi[24], le Béléguanze et les royaumes circonvoisins. Elle embrassait, sous différents titres, toutes les personnes distinguées dans l'histoire naturelle, la physique, les mathématiques, et la plupart de celles qui promettaient de s'y distinguer un jour. Cet essaim d'abeilles infatigables travaillait sans relâche à la recherche de la vérité; et, chaque année, le public recueillait, dans un volume rempli de découvertes, les fruits de leurs travaux.

[24] Dans les cartes du XVIIIe siècle, le Monoémugi est un royaume situé au nord-est du Congo. Il répond, ici, à l'Allemagne du Nord et parfois à l'Angleterre.

Elle était alors divisée en deux factions, l'une composée des vorticoses, et l'autre des attractionnaires. Olibri, habile géomètre et grand physicien, fonda la secte des vorticoses[25]. Circino, habile physicien et grand géomètre, fut le premier attractionnaire[26]. Olibri et Circino se proposèrent l'un et l'autre d'expliquer la nature. Les principes d'Olibri ont au premier coup d'œil une simplicité qui séduit: ils satisfont en gros aux principaux phénomènes; mais ils se démentent dans les détails. Quant à Circino, il semble partir d'une absurdité: mais il n'y a que le premier pas qui lui coûte. Les détails minutieux qui ruinent le système d'Olibri affermissent le sien. Il suit une route obscure à l'entrée, mais qui s'éclaire à mesure qu'on avance. Celle, au contraire, d'Olibri, claire à l'entrée, va toujours en s'obscurcissant. La philosophie de celui-ci demande moins d'étude que d'intelligence. On ne peut être disciple de l'autre, sans avoir beaucoup d'intelligence et d'étude. On entre sans préparation dans l'école d'Olibri; tout le monde en a la clef. Celle de Circino n'est ouverte qu'aux premiers géomètres. Les tourbillons d'Olibri sont à la portée de tous les esprits. Les forces centrales de Circino ne sont faites que pour les algébristes du premier ordre. Il y aura donc toujours cent vorticoses contre un attractionnaire; et un attractionnaire vaudra toujours cent vorticoses. Tel était aussi l'état de l'académie des sciences de Banza, lorsqu'elle agita la matière des bijoux indiscrets.

[25] Partisans du système des tourbillons de Descartes.

[26] On sait que le système de Newton est fondé sur le principe de l'attraction des corps célestes.

Ce phénomène donnait peu de prise; il échappait à l'attraction: la matière subtile n'y venait guère. Le directeur avait beau sommer ceux qui avaient quelques idées de les communiquer, un silence profond régnait dans l'assemblée. Enfin le vorticose Persiflo, dont on avait des traités sur une infinité de sujets qu'il n'avait point entendus, se leva, et dit: «Le fait, messieurs, pourrait bien tenir au système du monde: je le soupçonnerais d'avoir en gros la même cause que les marées. En effet, remarquez que nous sommes aujourd'hui dans la pleine lune de l'équinoxe; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il faut entendre ce que les bijoux diront le mois prochain.»

On haussa les épaules. On n'osa pas lui représenter qu'il raisonnait comme un bijou; mais, comme il a de la pénétration, il s'aperçut tout d'un coup qu'on le pensait.

L'attractionnaire Réciproco prit la parole, et ajouta: «Messieurs, j'ai des tables déduites d'une théorie sur la hauteur des marées dans tous les ports du royaume. Il est vrai que les observations donnent un peu le démenti à mes calculs; mais j'espère que cet inconvénient sera réparé par l'utilité qu'on en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer avec les phénomènes du flux et reflux.»

Un troisième se leva, s'approcha de la planche, traça sa figure et dit: «Soit un bijou A B, etc...»

Ici, l'ignorance des traducteurs nous a frustrés d'une démonstration que l'auteur africain nous avait conservée sans doute. A la suite d'une lacune de deux pages ou environ, on lit: Le raisonnement de Réciproco parut démonstratif; et l'on convint, sur les essais qu'on avait faits de sa dialectique, qu'il parviendrait un jour à déduire que les femmes doivent parler aujourd'hui par le bijou de ce qu'elles ont entendu de tout temps par l'oreille.

Le docteur Orcotome[27], de la tribu des anatomistes, dit ensuite: «Messieurs, j'estime qu'il serait plus à propos d'abandonner un phénomène, que d'en chercher la cause dans des hypothèses en l'air. Quant à moi, je me serais tu, si je n'avais eu que des conjectures futiles à vous proposer; mais j'ai examiné, étudié, réfléchi. J'ai vu des bijoux dans le paroxysme; et je suis parvenu, à l'aide de la connaissance des parties et de l'expérience, à m'assurer que celle que nous appelons en grec le delphus, a toutes les propriétés de la trachée, et qu'il y a des sujets qui peuvent parler aussi bien par le bijou que par la bouche. Oui, messieurs, le delphus est un instrument à corde et à vent, mais beaucoup plus à corde qu'à vent. L'air extérieur qui s'y porte fait proprement l'office d'un archet sur les fibres tendineuses des ailes que j'appellerai rubans ou cordes vocales. C'est la douce collision de cet air et des cordes vocales qui les oblige à frémir; et c'est par leurs vibrations plus ou moins promptes qu'elles rendent différents sons. La personne modifie ces sons à discrétion, parle, et pourrait même chanter.

[27] La Mettrie, dans le Supplément à l'Ouvrage de Pénélope ou Machiavel en médecine (1750), donne le même nom à Ferrein, auteur d'un système sur le mécanisme de la voix.

«Comme il n'y a que deux rubans ou cordes vocales, et qu'elles sont sensiblement de la même longueur, on me demandera sans doute comment elles suffisent pour donner la multitude des tons graves et aigus, forts et faibles, dont la voix humaine est capable. Je réponds, en suivant la comparaison de cet organe aux instruments de musique, que leur allongement et accourcissement suffisent pour produire ces effets.

«Que ces parties soient capables de distension et de contraction, c'est ce qu'il est inutile de démontrer dans une assemblée de savants de votre ordre; mais qu'en conséquence de cette distension et contraction, le delphus puisse rendre des sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes les inflexions de la voix et les tons du chant, c'est un fait que je me flatte de mettre hors de doute. C'est à l'expérience que j'en appellerai. Oui, messieurs, je m'engage à faire raisonner, parler, et même chanter devant vous, et delphus et bijoux.»

Ainsi harangua Orcotome, ne se promettant pas moins que d'élever les bijoux au niveau des trachées d'un de ses confrères, dont la jalousie avait attaqué vainement les succès.


CHAPITRE X,

MOINS SAVANT ET MOINS ENNUYEUX QUE LE PRÉCÉDENT.

SUITE DE LA SÉANCE ACADÉMIQUE.

Il parut, aux difficultés qu'on proposa à Orcotome, en attendant ses expériences, qu'on trouvait ses idées moins solides qu'ingénieuses. «Si les bijoux ont la faculté naturelle de parler, pourquoi, lui dit-on, ont-ils tant attendu pour en faire usage? S'il était de la bonté de Brama, à qui il a plu d'inspirer aux femmes un si violent désir de parler, de doubler en elles les organes de la parole, il est bien étrange qu'elles aient ignoré ou négligé si longtemps ce don précieux de la nature. Pourquoi le même bijou n'a-t-il parlé qu'une fois? pourquoi n'ont-ils parlé tous que sur la même matière? Par quel mécanisme se fait-il qu'une des bouches se tait forcément, tandis que l'autre parle? D'ailleurs, ajoutait-on, à juger du caquet des bijoux par les circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont parlé, et par les choses qu'ils ont dites, il y a tout lieu de croire qu'il est involontaire, et que ces parties auraient continué d'être muettes, s'il eût été dans la puissance de celles qui les portaient de leur imposer silence.»

Orcotome se mit en devoir de satisfaire à ces objections, et soutint que les bijoux ont parlé de tout temps; mais si bas, que ce qu'ils disaient était quelquefois à peine entendu, même de celles à qui ils appartenaient; qu'il n'est pas étonnant qu'ils aient haussé le ton de nos jours, qu'on a poussé la liberté de la conversation au point qu'on peut, sans impudence et sans indiscrétion, s'entretenir des choses qui leur sont le plus familières; que, s'ils n'ont parlé haut qu'une fois, il ne faut pas en conclure que cette fois sera la seule; qu'il y a bien de la différence entre être muet et garder le silence; que, s'ils n'ont tous parlé que de la même matière, c'est qu'apparemment c'est la seule dont ils aient des idées; que ceux qui n'ont point encore parlé parleront; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien à dire, ou qu'ils sont mal conformés, ou qu'ils manquent d'idées ou de termes.

«En un mot, continua-t-il, prétendre qu'il était de la bonté de Brama d'accorder aux femmes le moyen de satisfaire le désir violent qu'elles ont de parler, en multipliant en elles les organes de la parole, c'est convenir que, si ce bienfait entraînait à sa suite des inconvénients, il était de sa sagesse de les prévenir; et c'est ce qu'il a fait, en contraignant une des bouches à garder le silence, tandis que l'autre parle. Il n'est déjà que trop incommode pour nous que les femmes changent d'avis d'un instant à l'autre: qu'eût-ce donc été, si Brama leur eût laissé la facilité d'être de deux sentiments contradictoires en même temps? D'ailleurs, il n'a été donné de parler que pour se faire entendre: or, comment les femmes qui ont bien de la peine à s'entendre avec une seule bouche, se seraient-elles entendues en parlant avec deux?»

Orcotome venait de répondre à beaucoup de choses; mais il croyait avoir satisfait à tout; il se trompait. On le pressa, et il était prêt à succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut. Alors la dispute devint tumultueuse: on s'écarta de la question, on se perdit, on revint, on se perdit encore, on s'aigrit, on cria, on passa des cris aux injures, et la séance académique finit.


CHAPITRE XI.

QUATRIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

L'ÉCHO.

Tandis que le caquet des bijoux occupait l'académie, il devint dans les cercles la nouvelle du jour, et la matière du lendemain et de plusieurs autres jours: c'était un texte inépuisable. Aux faits véritables on en ajoutait de faux; tout passait: le prodige avait rendu tout croyable. On vécut dans les conversations plus de six mois là-dessus.

Le sultan n'avait éprouvé que trois fois son anneau; cependant on débita dans un cercle de dames qui avaient le tabouret chez la Manimonbanda, le discours du bijou d'une présidente puis celui d'une marquise: ensuite on révéla les pieux secrets d'une dévote; enfin ceux de bien des femmes qui n'étaient pas là; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir à leurs bijoux: les gravelures n'y furent pas épargnées; des faits on en vint aux réflexions.

«Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilége (car c'en est un jeté sur les bijoux) nous tient dans un état cruel. Comment! être toujours en appréhension d'entendre sortir de soi une voix impertinente!

—Mais, madame, lui répondit une autre, cette frayeur nous étonne de votre part: quand un bijou n'a rien de ridicule à dire, qu'importe qu'il se taise ou qu'il parle?

—Il importe tant, reprit la première, que je donnerais sans regret la moitié de mes pierreries pour être assurée que le mien se taira.

—En vérité, lui répliqua la seconde, il faut avoir de bonnes raisons de ménager les gens, pour acheter si cher leur discrétion.

—Je n'en ai pas de meilleures qu'une autre, repartit Céphise; cependant je ne m'en dédis pas. Vingt mille écus pour être tranquille, ce n'est pas trop; car je vous dirai franchement que je ne suis pas plus sûre de mon bijou que de ma bouche: or il m'est échappé bien des sottises en ma vie. J'entends tous les jours tant d'aventures incroyables dévoilées, attestées, détaillées par des bijoux, qu'en en retranchant les trois quarts, le reste suffirait pour déshonorer. Si le mien était seulement la moitié aussi menteur que tous ceux-là, je serais perdue. N'était-ce donc pas assez que notre conduite fût en la puissance de nos bijoux, sans que notre réputation dépendît encore de leurs discours?

—Quant à moi, répondit vivement Ismène, sans m'embarquer dans des raisonnements sans fin, je laisse aller les choses leur train. Si c'est Brama qui fait parler les bijoux, comme mon bramine me l'a prouvé, il ne souffrira point qu'ils mentent: il y aurait de l'impiété à assurer le contraire. Mon bijou peut donc parler quand et tant qu'il voudra: que dira-t-il, après tout?»

On entendit alors une voix sourde qui semblait sortir de dessous terre, et qui répondit comme par écho: «Bien des choses.» Ismène ne s'imaginant point d'où venait la réponse, s'emporta, apostropha ses voisines, et fit durer l'amusement du cercle. Le sultan, ravi de ce qu'elle prenait le change, quitta son ministre, avec qui il conférait à l'écart, s'approcha d'elle, et lui dit: «Prenez garde, madame, que vous n'ayez admis autrefois dans votre confidence quelqu'une de ces dames, et que leurs bijoux n'aient la malice de rappeler des histoires dont le vôtre aurait perdu le souvenir.»

En même temps, tournant et retournant sa bague à propos, Mangogul établit entre la dame et son bijou, un dialogue assez singulier. Ismène, qui avait toujours assez bien mené ses petites affaires, et qui n'avait jamais eu de confidentes, répondit au sultan que tout l'art des médisants serait ici superflu.

«Peut-être, répondit la voix inconnue.

—Comment! peut-être? reprit Ismène piquée de ce doute injurieux. Qu'aurais-je à craindre d'eux?...

—Tout, s'ils en savaient autant que moi.

—Et que savez-vous?

—Bien des choses, vous dis-je.

—Bien des choses, cela annonce beaucoup, et ne signifie rien. Pourriez-vous en détailler quelques-unes?

—Sans doute.

—Et dans quel genre encore? Ai-je eu des affaires de cœur?

—Non.

—Des intrigues? des aventures?

—Tout justement.

—Et avec qui, s'il vous plaît? avec des petits-maîtres, des militaires, des sénateurs?

—Non.

—Des comédiens?

—Non.

—Vous verrez que ce sera avec mes pages, mes laquais, mon directeur, ou l'aumônier de mon mari.

—Non.

—Monsieur l'imposteur, vous voilà donc à bout?

—Pas tout à fait.

—Cependant, je ne vois plus personne avec qui l'on puisse avoir des aventures. Est-ce avant, est-ce après mon mariage? répondez donc, impertinent.

—Ah! madame, trêve d'invectives, s'il vous plaît; ne forcez point le meilleur de vos amis à quelques mauvais procédés.

—Parlez, mon cher; dites, dites tout; j'estime aussi peu vos services, que je crains peu votre indiscrétion: expliquez-vous, je vous le permets; je vous en somme.

—A quoi me réduisez-vous, Ismène? ajouta le bijou, en poussant un profond soupir.

—A rendre justice à la vertu.

—Eh bien, vertueuse Ismène, ne vous souvient-il plus du jeune Osmin, du sangiac[28] Zégris, de votre maître de danse Alaziel, de votre maître de musique Almoura?

[28] Nom générique des provinces et des gouverneurs de ces provinces en Turquie.

—Ah, quelle horreur! s'écria Ismène; j'avais une mère trop vigilante, pour m'exposer à de pareils désordres; et mon mari, s'il était ici, attesterait qu'il m'a trouvée telle qu'il me désirait.

—Eh oui, reprit le bijou, grâce au secret d'Alcine[29], votre intime.

[29] Voir plus haut, p. 151.

—Cela est d'un ridicule si extravagant et si grossier, répondit Ismène, qu'on est dispensée de le repousser. Je ne sais, continua-t-elle, quel est le bijou de ces dames qui se prétend si bien instruit de mes affaires, mais il vient de raconter des choses dont le mien ignore jusqu'au premier mot.

—Madame, lui répondit Céphise, je puis vous assurer que le mien s'est contenté d'écouter.»

Les autres femmes en dirent autant, et l'on se mit au jeu, sans connaître précisément l'interlocuteur de la conversation que je viens de rapporter.


CHAPITRE XII.

CINQUIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE JEU.

La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda jouaient avec acharnement; et il ne fallait point avoir la sagacité de Mangogul pour s'en apercevoir. La passion du jeu est une des moins dissimulées; elle se manifeste, soit dans le gain, soit dans la perte, par des symptômes frappants. «Mais d'où leur vient cette fureur? se disait-il en lui-même; comment peuvent-elles se résoudre à passer les nuits autour d'une table de pharaon, à trembler dans l'attente d'un as ou d'un sept? cette frénésie altère leur santé et leur beauté, quand elles en ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu'elle les précipite.»

«J'aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire ici un coup de ma tête.

—Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez? lui demanda la favorite.

—Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau sur la plus effrénée de ces brelandières, de questionner son bijou, de transmettre par cet organe un bon avis à tous ces maris imbéciles qui laissent risquer à leurs femmes l'honneur et la fortune de leur maison sur une carte ou sur un dé.

—Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza; mais sachez, prince, que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes, qu'il n'y aurait plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore une fois exposée à l'impudence des Engastrimuthes.

—Comment avez-vous dit, délices de mon âme? interrompit le sultan.

—J'ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique Manimonbanda donne à toutes celles dont les bijoux savent parler.

—Il est de l'invention de son sot de bramine, qui se pique de savoir le grec et d'ignorer le congeois, répliqua le sultan; cependant, n'en déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain, je désirerais interroger le bijou de Manille; et il serait à propos que l'interrogatoire se fît ici pour l'édification du prochain.

—Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous épargnerez ce désagrément à la grande sultane: vous le pouvez sans que votre curiosité ni la mienne y perdent. Que ne vous présentez-vous chez Manille?

—J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.

—Mais à quelle heure? lui demanda la sultane.

—Sur le minuit, répondit le sultan.

—A minuit, elle joue, dit la favorite.

—J'attendrai donc jusqu'à deux heures, répondit Mangogul.

—Prince, vous n'y pensez pas, répliqua Mirzoza; c'est la plus belle heure du jour pour les joueuses. Si Votre Hautesse m'en croit, elle prendra Manille dans son premier somme, entre sept et huit.»

Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur les sept heures. Ses femmes allaient la mettre au lit. Il jugea, à la tristesse qui régnait sur son visage, qu'elle avait joué de malheur: elle allait, venait, s'arrêtait, levait les yeux au ciel, frappait du pied, s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait entre ses dents quelque chose que le sultan ne put entendre. Ses femmes, qui la déshabillaient, suivaient en tremblant tous ses mouvements; et si elles parvinrent à la coucher, ce ne fut pas sans avoir essuyé des brusqueries et même pis. Voilà donc Manille au lit, n'ayant fait pour toute prière du soir que quelques imprécations contre un maudit as venu sept fois de suite en perte. Elle eut à peine les yeux fermés, que Mangogul tourna sa bague sur elle. A l'instant son bijou s'écria douloureusement: «Pour le coup, je suis repic et capot.» Le sultan sourit de ce que chez Manille tout parlait jeu, jusqu'à son bijou. «Non, continua le bijou, je ne jouerai jamais contre Abidul; il ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de Darès; on risque avec lui des coups de malheur. Ismal est assez beau joueur; mais ne l'a pas qui veut. C'était un trésor que Mazulim, avant que d'avoir passé par les mains de Crissa. Je ne connais point de joueur plus capricieux que Zulmis. Rica l'est moins; mais le pauvre garçon est à sec. Que faire de Lazuli? la plus jolie femme de Banza ne lui ferait pas jouer gros. Le mince joueur que Molli! En vérité, la désolation s'est mise parmi les joueurs; et bientôt l'on ne saura plus avec qui faire sa partie.»

Après cette jérémiade, le bijou se jeta sur les coups singuliers dont il avait été témoin et s'épuisa sur la constance et les ressources de sa maîtresse dans les revers. «Sans moi, dit-il, Manille se serait ruinée vingt fois: tous les trésors du sultan n'auraient point acquitté les dettes que j'ai payées. En une séance au brelan, elle perdit contre un financier et un abbé plus de dix mille ducats: il ne lui restait que ses pierreries; mais il y avait trop peu de temps que son mari les avait dégagées pour oser les risquer. Cependant elle avait pris des cartes, et il lui était venu un de ces jeux séduisants que la fortune vous envoie lorsqu'elle est sur le point de vous égorger: on la pressait de parler. Manille regardait ses cartes, mettait la main dans sa bourse, d'où elle était bien certaine de ne rien tirer; revenait à son jeu, l'examinait encore et ne décidait rien.

«Madame va-t-elle enfin? lui dit le financier.

«—Oui, va, dit-elle... va... va, mon bijou.

«—Pour combien? reprit Turcarès.

«—Pour cent ducats, dit Manille.»

«L'abbé se retira; le bijou lui parut trop cher. Turcarès tôpa: Manille perdit et paya.

«La sotte vanité de posséder un bijou titré piqua Turcarès: il s'offrit de fournir au jeu de ma maîtresse, à condition que je servirais à ses plaisirs: ce fut aussitôt une affaire arrangée. Mais comme Manille jouait gros et que son financier n'était pas inépuisable, nous vîmes bientôt le fond de ses coffres.

«Ma maîtresse avait apprêté le pharaon le plus brillant: tout son monde était invité: on ne devait ponter qu'aux ducats. Nous comptions sur la bourse de Turcarès; mais le matin de ce grand jour, ce faquin nous écrivit qu'il n'avait pas un sou et nous laissa dans le dernier des embarras: il fallait s'en tirer, et il n'y avait pas un moment à perdre. Nous nous rabattîmes sur un vieux chef de bramines, à qui nous vendîmes bien cher quelques complaisances qu'il sollicitait depuis un siècle. Cette séance lui coûta deux fois le revenu de son bénéfice.

«Cependant Turcarès revint au bout de quelques jours. Il était désespéré, disait-il, que madame l'eût pris au dépourvu: il comptait toujours sur ses bontés:

«Mais vous comptez mal, mon cher, lui répondit Manille; décemment je ne peux plus vous recevoir. Quand vous étiez en état de prêter, on savait dans le monde pourquoi je vous souffrais; mais à présent que vous n'êtes bon à rien, vous me perdriez d'honneur.»

«Turcarès fut piqué de ce discours, et moi aussi; car c'était peut-être le meilleur garçon de Banza. Il sortit de son assiette ordinaire pour faire entendre à Manille qu'elle lui coûtait plus que trois filles d'Opéra qui l'auraient amusé davantage.

«Ah! s'écria-t-il douloureusement, que ne m'en tenais-je à ma petite lingère! cela m'aimait comme une folle: je la faisais si aise avec un taffetas!»

«Manille, qui ne goûtait pas les comparaisons, l'interrompit d'un ton à le faire trembler, et lui ordonna de sortir sur-le-champ. Turcarès la connaissait; et il aima mieux s'en retourner paisiblement par l'escalier que de passer par les fenêtres.

«Manille emprunta dans la suite d'un autre bramine qui venait, disait-elle, la consoler dans ses malheurs: l'homme saint succéda au financier; et nous le remboursâmes de ses consolations en même monnaie. Elle me perdit encore d'autres fois; et l'on sait que les dettes du jeu sont les seules qu'on paye dans le monde.

«S'il arrive à Manille de jouer heureusement, c'est la femme du Congo la plus régulière. A son jeu près, elle met dans sa conduite une réforme qui surprend; on ne l'entend point jurer; elle fait bonne chère, paye sa marchande de modes et ses gens, donne à ses femmes, dégage quelquefois ses nippes et caresse son danois et son époux; mais elle hasarde trente fois par mois ces heureuses dispositions et son argent sur un as de pique. Voilà la vie qu'elle a menée, qu'elle mènera; et Dieu sait combien de fois encore je serai mis en gage.»

Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'éveilla sur les cinq heures du soir; et il se rendit à l'Opéra, où il avait promis à la favorite de se trouver.


CHAPITRE XIII.

SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU

DE L'OPÉRA DE BANZA[30].

[30] Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment occupés des opinions de Diderot sur la musique de son temps, se sont tous, sans en excepter le dernier en date, M. Adolphe Jullien[A], bornés à lire le Neveu de Rameau. Ils auraient dû, comme on le voit par ce chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment préoccupé de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de cette édition (section Beaux-Arts), qu'il n'avait pas même dédaigné d'apprendre le métier, au même titre que ceux qu'il décrivait dans l'Encyclopédie, pour en parler en conscience.

[A] La Musique et les Philosophes au XVIIIe siècle, 1873, in-8º.

De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui se soutînt. Utmiutsol[31] et Uremifasolasiututut[32], musiciens célèbres, dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que de naître, occupaient alternativement la scène lyrique. Ces deux auteurs originaux avaient chacun leurs partisans: les ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol; la jeunesse et les virtuoses étaient pour Uremifasolasiututut; et les gens de goût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de tous les deux.

[31] Lulli.

[32] Rameau. Le premier vrai succès de Rameau est Hippolyte et Aricie, en 1738.

Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est bon; mais il dort de temps en temps: et à qui cela n'arrive-t-il pas? Utmiutsol est plus soutenu, plus égal: il est rempli de beautés; cependant il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et même plus frappants, dans son rival, en qui l'on remarque des traits qui lui sont propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le jeune Uremifasolasiututut est singulier, brillant, composé, savant, trop savant[33] quelquefois: mais c'est peut-être la faute de son auditeur; l'un n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de toutes ses pièces; l'autre a fait autant d'ouvertures que de pièces; et toutes passent pour des chefs-d'œuvre. La nature conduisait Utmiutsol dans les voies de la mélodie; l'étude et l'expérience ont découvert à Uremifasolasiututut les sources de l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui récitera jamais comme l'ancien? qui nous fera des ariettes légères, des airs voluptueux et des symphonies de caractère comme le moderne? Utmiutsol a seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut, personne n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du lascif: quelques partisans de ce dernier prétendent même que si le dialogue d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à l'inégalité de leurs talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence des poëtes qu'ils ont employés... «Lisez, lisez, s'écrient-ils, la scène de Dardanus[34], et vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles à Uremifasolasiututut, les scènes charmantes d'Utmiutsol renaîtront.» Quoi qu'il en soit, de mon temps, toute la ville courait aux tragédies de celui-ci, et l'on s'étouffait aux ballets de celui-là.

[33] C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre autres. Il est vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de la musique, et qu'il est revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de son avis.

[34] Dardanus, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau, et représenté le jeudi 19 novembre 1739. (Br.)

On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut, qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de nuit, si la sultane favorite n'eût eu la curiosité de le voir: encore l'indisposition périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie des petits violons et fit-elle manquer l'actrice principale. Celle qui la doublait avait la voix moins belle; mais comme elle dédommageait par son jeu, rien n'empêcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle de leur présence.

Mirzoza était arrivée; Mangogul arrive; la toile se lève: on commence. Tout allait à merveille; la Chevalier[35] avait fait oublier la Le Maure[36], et l'on en était au quatrième acte, lorsque le sultan s'avisa, dans le milieu d'un chœur qui durait trop à son gré et qui avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de tourner sa bague sur toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scène un tableau d'un comique plus singulier. Trente filles restèrent muettes tout à coup: elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes théâtrales qu'elles avaient auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à force de chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-là un vaudeville polisson, un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté, oh! vraiment ma commère, oui; de l'autre, quoi, douze fois! ici, qui me baise? est-ce Blaise? là, rien, père Cyprien, ne vous retient. Tous enfin se montèrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formèrent le chœur le plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule qu'on eût entendu devant et depuis celui des..... no..... d..... on..... (Le manuscrit s'est trouvé corrompu dans cet endroit.)

[35] «Son genre était le grand, les fureurs, etc.» Anecdotes dramatiques.

[36] «Une des plus belles voix qui aient été entendues à l'Opéra; a quitté le théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est encore retirée plusieurs fois, et est toujours revenue au grand contentement du public. Mais il en est privé sans espérance depuis 1750.» Id.

Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre, de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.

Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent dans les coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba; la sultane et le sultan disparurent; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.

Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête en tournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcotome? Orcotome triomphait. Il avait annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de confirmer son système.


CHAPITRE XIV.