RÊVE DE MIRZOZA.
Après que Mangogul eut achevé le discours académique de Girgiro l'entortillé, il fit nuit, et l'on se coucha.
Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond; mais la conversation de la veille lui revint dans la tête en dormant; et les idées qui l'avaient occupée se mêlant avec d'autres, elle fut tracassée par un songe bizarre, qu'elle ne manqua pas de raconter au sultan.
«J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je me suis sentie transportée dans une galerie immense toute pleine de livres: je ne vous dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent alors pour moi ce qu'ils sont pour bien d'autres qui ne dorment pas: je ne regardai pas un seul titre; un spectacle plus frappant m'attira tout entière.
«D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient les livres, s'élevaient des piédestaux sur lesquels étaient posés des bustes de marbre et d'airain d'une grande beauté: l'injure des temps les avait épargnés; à quelques légères défectuosités près, ils étaient entiers et parfaits; ils portaient empreintes cette noblesse et cette élégance que l'antiquité a su donner à ses ouvrages; la plupart avaient de longues barbes, de grands fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.
«J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur mérite, lorsqu'une femme[71] sortit de l'embrasure d'une fenêtre, et m'aborda: sa taille était avantageuse, son pas majestueux et sa démarche noble; la douceur et la fierté se confondaient dans ses regards; et sa voix avait je ne sais quel charme qui pénétrait; un casque, une cuirasse, avec une jupe flottante de satin blanc, faisaient tout son ajustement. «Je connais votre embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre curiosité. Les hommes dont les bustes vous ont frappée furent mes favoris; ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts, dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la terre les plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les délices de leurs contemporains, sont l'admiration du siècle présent. Approchez-vous, et vous apercevrez en bas-reliefs, sur les piédestaux qui soutiennent leurs bustes, quelque sujet intéressant qui vous indiquera du moins le caractère de leurs écrits.»
[71] Minerve.
«Le premier buste que je considérai était un vieillard majestueux qui me parut aveugle[72]: il avait, selon toute apparence, chanté des combats; car c'étaient les sujets des côtés de son piédestal; une seule figure occupait la face antérieure; c'était un jeune héros: il avait la main posée sur la garde de son cimeterre, et l'on voyait un bras de femme qui l'arrêtait par les cheveux, et qui semblait tempérer sa colère.
[72] Homère.
«On avait placé vis-à-vis de ce buste celui d'un jeune homme[73]; c'était la modestie même: ses regards étaient tournés sur le vieillard avec une attention marquée: il avait aussi chanté la guerre et les combats; mais ce n'était pas les seuls sujets qui l'avaient occupé; car des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal représentait d'un côté des laboureurs courbés sur leurs charrues, et travaillant à la culture des terres, et de l'autre, des bergers étendus sur l'herbe et jouant de la flûte entre leurs moutons et leurs chiens.
[73] Virgile.
«Le buste placé au-dessous du vieillard, et du même côté, avait le regard effaré[74]; il semblait suivre de l'œil quelque objet qui fuyait, et l'on avait représenté au-dessous une lyre jetée au hasard, des lauriers dispersés, des chars brisés et des chevaux fougueux échappés dans une vaste plaine.
[74] Pindare.
«Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intéressa[75]; il me semble que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin et pointu, le regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on avait orné son piédestal étaient si chargés, que je ne finirais point si j'entreprenais de vous les décrire.
[75] Horace.
«Après en avoir examiné quelques autres, je me mis à interroger ma conductrice.
«Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vérité sur ses lèvres et la probité sur son visage?
«—Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de l'autre. Il s'occupa, tant qu'il vécut, à rendre ses concitoyens éclairés et vertueux; et ses concitoyens ingrats lui ôtèrent la vie[76].
[76] Socrate.
«—Et ce buste qu'on a mis au-dessous?
«—Lequel? celui qui paraît soutenu par les Grâces qu'on a sculptées sur les faces de son piédestal?
«—Celui-là même.
«—C'est le disciple[77] et l'héritier de l'esprit et des maximes du vertueux infortuné dont je vous ai parlé.
[77] Platon.
«—Et ce gros joufflu, qu'on a couronné de pampre et de myrte, qui est-il?
«—C'est un philosophe aimable[78], qui fit son unique occupation de chanter et de goûter le plaisir. Il mourut entre les bras de la Volupté.
[78] Anacréon.
«—Et cet autre aveugle?
«—C'est[79]...» me dit-elle.
[79] La Motte?
«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais en pays de connaissance; et je m'approchai avec précipitation du buste qu'on avait placé en face[80]. Il était posé sur un trophée des différents attributs des sciences et des arts: les Amours folâtraient entre eux sur un des côtés de son piédestal. On avait groupé sur l'autre les génies de la politique, de l'histoire et de la philosophie. On voyait sur le troisième, ici deux armées rangées en bataille: l'étonnement et l'horreur régnaient sur tous les visages; on y découvrait aussi des vestiges de l'admiration et de la pitié. Ces sentiments naissaient apparemment des objets qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme expirant, et à ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes contre lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en lettres d'or:
[80] Voltaire.
......... Hélas! c'était son fils[81]!
[81] Vers de la Henriade, chant VIII, v. 260.
«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un poignard dans le sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple nombreux. Les uns détournaient les yeux, et les autres fondaient en larmes. On avait gravé ces mots autour de ce bas-relief:
Est-ce vous, Nérestan[82]?.......
[82] Vers de Zaïre, acte V, scène IX.
«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me fit tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes vêtus de longues robes noires, qui se précipitaient en foule dans la galerie. Les uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait une vapeur grossière, les autres des guirlandes d'œillet d'Inde et d'autres fleurs cueillies sans choix, et arrangées sans goût. Ils s'attroupèrent autour des bustes, et les encensèrent en chantant des hymnes en deux langues qui me sont inconnues. La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui leurs couronnes donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et tomber à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares une querelle[83] sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré des autres, fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point d'en venir aux mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un regard et rétablit le calme dans sa demeure.
[83] Querelle des anciens et des modernes.
«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte opposée une longue file de pygmées. Ces petits hommes n'avaient pas deux coudées de hauteur, mais en récompense ils portaient des dents fort aiguës et des ongles fort longs. Ils se séparèrent en plusieurs bandes, et s'emparèrent des bustes. Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs, et le parquet était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus insolents s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur des têtes, et leur donnaient des croquignoles[84]. Mais ce qui me réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée. Aussi, en les considérant de fort près, les trouvai-je presque tous camus.
[84] Les critiques.
«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et le châtiment de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette guerre dure, et toujours à leur désavantage. J'en use moins sévèrement avec eux qu'avec les robes noires. L'encens de ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts des autres finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer ici, je vous conseille de passer à de nouveaux objets.»
«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier occupé par une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni dents ni ongles, mais en revanche ils étaient armés de rasoirs et de ciseaux. Ils tenaient entre leurs mains des têtes qui paraissaient animées, et s'occupaient à couper à l'une les cheveux, à arracher à l'autre le nez et les oreilles, à crever l'œil droit à celle-ci, l'œil gauche à celle-là, et à les disséquer presque toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient à les considérer et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les hauts cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en entendis une qui redemandait son nez, et qui représentait qu'il ne lui était pas possible de se montrer sans cette pièce.
«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle. Ce nez, qui fait votre regret, vous défigurait. Il était long, long... Vous n'auriez jamais fait fortune avec cela. Mais depuis qu'on vous l'a raccourci, taillé, vous êtes charmante; et l'on vous courra...[85]»
[85] Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis, censeurs.
«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus loin d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre avec des lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les rajustaient à quelques vieilles têtes à qui le temps les avait enlevées[86].
[86] Les commentateurs, scoliastes, etc.
«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y réussissaient; les autres mettaient le nez à la place de l'oreille, ou l'oreille à la place du nez, et les têtes n'en étaient que plus défigurées.
«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses signifiaient; je le demandai à ma conductrice, et elle avait la bouche ouverte pour me répondre, lorsque je me suis réveillée en sursaut.»
—Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait développé bien des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis que nous nous adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.
—Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé le privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre cour!
—Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre songe, ou personne.
«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.
CHAPITRE XLI.
VINGT-UNIÈME ET VINGT-DEUXIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.
FRICAMONE ET CALLIPIGA.
L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, en attendant Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit, qu'il alla consulter quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il en avait appris, il rentra chez la favorite, en poussant les cris de joie qui commencent ce chapitre.
«Victoire! victoire! s'écria-t-il. Vous triomphez, madame; et le château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.
—C'est Églé, sans doute? reprit la favorite...
—Non, madame, non, ce n'est point Églé, interrompit le sultan. C'est une autre.
—Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps l'avantage de connaître ce phénix...
—Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?
—C'est?... dit la favorite.
—Fricamone, répondit Mangogul.
—Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible à cela. Cette femme a passé en couvent la plus grande partie de sa jeunesse; et depuis qu'elle en est sortie, elle a mené la vie la plus édifiante et la plus retirée. Aucun homme n'a mis le pied chez elle; et elle s'est rendue comme l'abbesse d'un troupeau de jeunes dévotes qu'elle forme à la perfection, et dont sa maison ne désemplit pas. Il n'y avait rien à faire là pour vous autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la tête.
—Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionné son bijou: point de réponse. J'ai redoublé la vertu de ma bague en la frottant et refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je à moi-même, que ce bijou soit sourd. Et je me disposais à laisser Fricamone sur le lit de repos où je l'avais trouvée, lorsqu'elle s'est mise à parler, par la bouche, s'entend.
«Chère Acaris, s'écriait-elle, que je suis heureuse dans ces moments que je dérobe à tout ce qui m'obsède, pour me livrer à toi! Après ceux que je passe entre tes bras, ce sont les plus doux de ma vie... Rien ne me distrait; autour de moi tout est dans le silence; mes rideaux entr'ouverts n'admettent de jour que ce qu'il en faut pour m'incliner à la tendresse et te voir. Je commande à mon imagination: elle t'évoque, et d'abord je te vois... Chère Acaris! que tu me parais belle!... Oui, ce sont là tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche... Ne me cache point cette gorge naissante. Souffre que je la baise... Je ne l'ai point assez vue... Que je la baise encore!... Ah! laisse-moi mourir sur elle... Quelle fureur me saisit! Acaris! chère Acaris, où es-tu?... Viens donc, chère Acaris... Ah! chère et tendre amie, je te le jure, des sentiments inconnus se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie, elle en est étonnée, elle n'y suffit pas... Coulez, larmes délicieuses; coulez, et soulagez l'ardeur qui me dévore... Non, chère Acaris, non, cet Alizali, que tu me préfères, ne t'aime point comme moi... Mais j'entends quelque bruit... Ah! c'est Acaris, sans doute... Viens, chère âme, viens...»
—Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul: c'était Acaris, en effet. Je les ai laissées s'entretenir ensemble, et fortement persuadé que le bijou de Fricamone continuerait d'être discret, je suis accouru vous apprendre que j'ai perdu.
—Mais, reprit la sultane, je n'entends rien à cette Fricamone. Il faut qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs. Non, prince, non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en supposez. Je n'ai rien à objecter à cette épreuve. Mais je sens là quelque chose qui me défend de m'en prévaloir. Et je ne m'en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je ne voudrai jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les aurai à meilleurs titres.
—Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas. Vous êtes d'une difficulté qui passe. Il faut que vous n'ayez pas bien regardé le petit sapajou.
—Prince, je l'ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu'il est charmant. Mais je soupçonne cette Fricamone de n'être pas mon fait. Si c'est votre envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous ailleurs.
—Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien pensé, je ne vois plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse vous faire gagner.
—Ah! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne connais point votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une maîtresse, ce n'est pas pour rien.
—Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je gagerais bien encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de rien.
—Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses l'une: ou le bijou de Callipiga... Mais j'allais m'embarquer dans un raisonnement ridicule... Faites, prince, tout ce qu'il vous plaira: consultez le bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis pour Mirolo, tant mieux pour moi.»
Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du sofa jonquille, brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait. Il eut à peine tourné sa bague sur elle, qu'il entendit une voix sourde qui murmurait le discours suivant:
«Que me demandez-vous? je ne comprends rien à vos questions. On ne songe seulement pas à moi. Il me semble pourtant que j'en vaux bien un autre. Mirolo passe souvent à ma porte, il est vrai, mais.......................
(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette lacune ne serait point une omission volontaire de l'auteur, mécontent de ce qu'il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)
«....... On dit que mon rival aurait des autels au delà des Alpes. Hélas! sans Mirolo, l'univers entier m'en élèverait.»
Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la plainte du bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la mémoire merveilleuse.
«Il n'y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne gagné; je vous abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, quand vous le jugerez à propos.
—Seigneur, lui répondit sérieusement Mirzoza, c'est à la vertu la mieux confirmée que je veux devoir mon avantage, et non pas...
—Mais, madame, reprit le sultan, je n'en connais pas de mieux confirmée que celle qui a vu l'ennemi de si près.
—Et moi, prince, répliqua la favorite, je m'entends bien; et voici Sélim et Bloculocus qui nous jugeront.»
Sélim et Bloculocus entrèrent aussitôt; Mangogul les mit au fait, et ils décidèrent tous deux en faveur de Mirzoza.