Des autres Loix pour les Esclaves.
Chap. XVI.
Les autres loix sont, que les Esclaves tant hommes que filles ne se peuvent marier, sinon du congé de leur maistre : & cecy, à raison qu’il faut que tant l’homme que la femme esclaves demeurent ensemble, & que les enfans sortis d’iceux soient & appartiennent au maistre. Les Sauvages Tapinambos ordinairement prennent les filles esclaves à femme, & donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons esclaves, pour croistre leur mesnage & entretenir la cuisine. Les François font autrement : car ils achetent hommes & femmes esclaves, qu’ils marient ensemble, la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, & le mary s’en va à la pesche & à la chasse : s’il arrive quelquefois qu’un François recouvre & achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir à quelque jeune Tapinambos, qui est fort porté à l’amour de celles qui ont bonne grace, puis le François luy promet qu’il sera son gendre, & qu’il ayme son esclave comme sa propre fille, par ainsi le Tapinambos vint demeurer chez luy, espouze la jeune fille, tellement que pour une esclave il en a deux, & les appelle du nom de fille & de gendre, & eux l’apelent leur Cherou, c’est à dire leur pere.
Les filles esclaves qui demeurent sans marier, se pourvoient la part où elles veulent, pourveu que leurs Maistres ne leur deffendent expressement à tels, ou à tels : car à lors si elles y estoient trouvees, il y auroit du mal pour elles : Mais le Maistre ne leur peut pas deffendre universellement d’aider au public : car elles luy diroient nettement, prens nous donc à femme, puis que tu ne veux que personne nous cherisse.
Les esclaves doivent fidellement apporter leurs pesches & venaison, & mettre le tout aux pieds du maistre, ou de la maistresse, lequel ou laquelle apres avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, sinon par le consentement de leur maistre, ny encore donner les hardes que le maistre leur a donné qu’ils ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement on pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles ont esté donnees, comme choses qui n’appartenoient legitimement aux esclaves.
Ils ne doivent passer au travers de la paroy des loges, laquelle n’est faict que de Pindo ou branches de palme, autrement ils sont coupables de mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant indifferente aux Tapinambos de passer, ou par la porte commune, ou à travers de la closture de palmes.
Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, s’ils sont repris c’en est faict : il faut qu’ils soient mangez ; & n’appartiennent plus au maistre, ains au commun : & pour cet effect, quand on ramene un esclave fugitif, les vieilles femmes du village sortent & viennent au devant d’iceluy, crians à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous, nous le voulons manger, & frappans de leurs mains leurs bouches, crient l’une à l’autre, avec une certaine note, nous le mangerons, nous le mangerons, il est à nous. Je vous donneray un exemple de cecy.
C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de Maragnan appellé Ybouyra Pouïtan, c’est à dire l’arbre du Bresil[86], revenant de la guerre & amenant des esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, lequel repris & ramené, les vieilles allerent au devant, frappant leur bouche de leurs mains & disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il soit mangé ; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant les defences faictes de ne plus manger d’esclaves, & si l’on n’eust usé de menaces, il eust passé par les mains & le gosier de ces vieilles.
S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie naturelle, & qu’ils soient privez du lict d’honneur, à sçavoir d’estre publiquement tuez & mangez ; un peu auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans le bois, là où on leur brise la teste, & espand la cervelle, le corps demeurant exposé à certains gros oyseaux, comme sont icy nos corbeaux, qui mangent les pendus & roüez : que si d’avanture ils sont trouvez morts dans leurs licts, on les jette par terre, on les traine par les pieds dans les bois, ou on leur rompt la teste comme dessus, chose qui n’est plus pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon rarement & en cachette.
A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui est cause qu’ils demeurent volontiers parmy les Tapinambos, sans vouloir s’enfuir, reputans leur maistres & maistresses comme leurs peres & meres, à cause de la douceur dont ils usent envers eux, faisans leur devoir : parce qu’ils ne les crient ny molestent aucunement : tant s’en faut qu’il les battent, ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont contre la coustume : ils en ont grande compassion, & quand ils voyent que les François traitent rudement les leur, ils en pleurent : s’ils se plaignent du traittement des François ils les croyent & adjoustent foy à ce qu’ils disent. S’ils s’enfuient des François, ils les celent, les nourrissent dans les bois, les y vont visiter, les filles vont dormir avec eux, leur rapportent tout ce qui se passe, leur donnent conseil de ce qu’ils doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile de les pouvoir prendre & recouvrer, fussiez-vous une vingtaine d’hommes apres : ce qu’ils ne font pas vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. A ce propos je demandois un jour à l’un des esclaves que j’avois, s’il ne se tenoit pas bien heureux d’estre avec moy. Premierement pour ce que je luy apprendrois à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit asseuré de n’estre jamais mangé, ains que quand il seroit Chrestien, on le feroit libre & demeureroit avec les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre fils, il me fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité il se tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les mains des Peres, tant pour cognoistre Dieu que pour vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre chef, il ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé : car disoit-il, quand on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils mangent, ou qu’ils ne mangent point, c’est tout un à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant de mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon des Grands au milieu des danses & des Caouins, & me vanger avant que mourir, de ceux qui m’eussent mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis fils d’un des grands de mon pays, & que mon pere estoit craint, & que chacun l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au Carbet[87], & me voyant à present esclave, sans peinture, & sans plumes attachees sur ma teste, sur mes bras, & en mes poignets, comme sont accoustrez les fils des grands de nos quartiers je voudrois estre mort : specialement quand je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, avec ma mere dans mon pays, & amené à Comma, où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle je desirois de mourir : car elle m’aymoit infiniment, je ne puis que regretter ma vie ; disant ces paroles, il pleuroit tendrement, & versoit une grande abondance de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur : car je recognoissois par experience, combien ces Sauvages sont tendres en amour vers leurs parens, & leurs parens vers eux.
Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & mangee, son maistre & sa maistresse l’adopterent pour fils, & les appelloit du nom de pere & de mere : & quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible, encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, & eussent deliberé de le manger luy-mesme, un peu auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses Maistre & Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir chez nous, encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de leur village à nostre loge.
Ils ont plusieurs autres privileges : car il leur est permis d’aller courtiser les filles libres, sans aucun danger, voire mesme les filles de leur Maistre & Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme à la verité elles n’en font pas grand refus ; toutefois elles se retirent aux bois dans certaines logettes, où elles donnent assignation à une heure prefixe, & ce pour eviter une petite reproche qui se faict entr’eux, que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves : toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle tourne plustost à risee, qu’à des-honneur.
Ils vont aux Caoüins & danses publiques librement, s’accoutrans de mille varietez sur le corps, soit en peinture, soit en plumacerie, quand ils en peuvent avoir : car cela est assez cher entr’eux.
Avec les enfans propres de la maison, ils se comportent comme s’ils estoient leurs freres. Bref, ils vivent en ceste captivité fort librement.
Combien les Sauvages sont misericordieux envers les criminels de cas fortuit & sans malice.
Chap. XVII.
Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees par experience en ces Sauvages, est une juste misericorde. Je veux dire qu’ils sont desireux de voir faire la justice des meschans, quand malicieusement ils ont perpetré quelque crime : Au contraire ils sont fort misericordieux, & desirent qu’on face misericorde à ceux qui par accident & fortune sont tombez en quelque faute : Ce que je vous veux faire voir sur la glace ou miroir d’un bel exemple, qui est tel.
Maïobe est un village grand, à trois lieuës du fort Sainct Louys, le Principal de ce lieu est un assez bon homme, & qui est ayme les François, & nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux fils forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, une mariee, l’autre à marier, assez gentilles & de bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere, tellement qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre chose, & la gardoient pour un François, disoient-ils, quand les navires seroient de retour & que les François commenceroient à prendre leurs filles pour femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes sur ce fresle vaisseau, ainsi que la bonne femme tenant entre ses mains le premier œuf de sa poule, montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté, par le moyen de cet œuf, qui à l’instant tomba de ses mains, & par consequent avec luy toute la fortune esperee de la bonne femme : De mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en cette jeune fille, peu de jours apres qu’il me fut venu voir, au milieu d’une triste nuict, Geropary, tordit le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche sur le dos : Chose espouventable : car elle devint noire comme un beau Diable, les yeux ouverts & renversez, la bouche beante, la langue tiree, les levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que l’on voyoit ses dents & ses gencives descouvertes : les pieds & les mains roides : ce qui pensa faire mourir, & de peur & de tristesse ses parens : & jamais je n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause de cecy, sinon qu’elle estoit infidelle, & peut-estre vivoit lubriquement, combien que jamais elle n’en eut le bruict : mais bien son Pere avoit vendu sa fille aisnee à quelque François pour en abuser, qu’il avoit retiree, pour cet effect d’avec son mary. Advisent ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu le permettoit leur en feroit autant.
Cet accident ne fut pas seul : car un mal-heur en traisne un autre, & le premier est l’Ambassadeur du second : pour ce quelque temps apres, ce Principal faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement ceux de son propre village, mais aussi tous ceux des villages aux environs. Là tout le monde estant arrivé, les danses, les chansons, les vins venus en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, ses deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy qui avoit le tort, par incident, voulant coleter son plus jeune frere, contre qui il quereloit, se fourra une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup il tomba incontinent à la renverse esvanoüi : on luy retira les fleches du ventre avec une douleur excessive, ainsi que vous pouvez penser, & la douleur fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, les chants tournez en lamentations & hurlemens, le vin en larmes, les danses en esgratignemens, & arrachement de cheveux, le pauvre bon homme de Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son lict de coton, saisi d’une pamoison, tomba dedans son lict : Lors il disoit à la compagnie, qu’en un coup il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il avoit perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre que les François feroient mourir : Chacun en avoit grande compassion. Tous les Principaux de l’Isle se resolurent de venir en corps, au Fort Sainct Loüis, & prier pour le salut du vivant.
Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de passer le pas de la mort, dont il appella son frere vivant, & luy dit : J’ay grand tort : car j’ay tué plusieurs personnes tout en un coup. Je me suis tué moy-mesme, j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, je t’ay tué : car les François te feront mourir, pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les meschans : Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, & fay ce que je te diray : Les Peres qui sont venus avec les François sont misericordieux, & nous ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour nous sauver : J’ay aussi entendu un jour dans nostre Carbet d’un de nos semblables, que les Païs des Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec eux, qu’il avoit veu les Canibaliers se retirer en leurs Eglises, lors qu’ils avoient fait quelque mal pour estre en seureté, & que personne ne leur osoit toucher : fais le mesme, va t’en sur la nuict avec mon Pere trouver le Païs en sa loge d’Yuiret, & le prie de te mettre en la maison de Dieu, qui est contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que mon Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand des François, & qu’il t’ait pardonné : Et pour plus faciliter cela, tu sçais que les François ont besoin de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. Tout cecy fut executé de poinct en poinct : car ce vieillard, Pere des deux enfans me vint trouver, me faisant requeste & supplication de recevoir son fils dans la maison de Dieu, & interceder pour obtenir sa grace envers le Grand des François, me persuadant cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy.
Vous autres Peres faictes amasser nos Carbets à toute heure qu’il vous plaist, & voulez que grands & petits s’y trouvent, afin d’entendre la cause qui vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, beaucoup meilleures que celles-cy, pour nous venir enseigner le naturel de Dieu, qui est, dites-vous, misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est mort sur un arbre, pour faire vivre ceux, qui estoient morts. Vous dites encores que nos enfans ne sont plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous les a donnez, & que les garderez jusques à la mort, monstrez moy ce jour d’huy que vostre parole est veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes enfans, il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, il vous ayme parfaitement vous autres Peres, & veut estre Chrestien. Il a tué son frere sans y penser, ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des fleches qu’il portoit : Je te prie, reçois-le avec toy en la maison de Dieu, & viens avec moy pour parler au Grand, car il ne te refusera rien, il t’honore par trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils pour qui je te prie, mais il craint par trop la fureur des François : Il est à present errant parmy les bois, fuyant comme un sanglier deçà delà : à chaque fois qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne que ce sont les François qui vont armez apres luy, pour le prendre & l’amener à Yuiret, afin de l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy fey responce par le Truchement, que je m’employrois pour luy asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, pour ce que le Grand nous aymoit, mais qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire sa harangue, & que je ne manquerois d’aller apres luy. Il alla de ce pas au Fort, accompagné d’un des Principaux Truchemens de la Colonie, nommé Migan[88], & exposa sa requeste & supplication au sieur de Pesieux en ceste sorte.
Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse comme les sangliers, vivant seulet, & mangeant les racines ameres toutes cruës, si tu n’as pitié de moy : La Misericorde est convenable aux Grands, & n’ont non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence & misericorde. Ton Roy est le plus grand Roy du monde ainsi que les nostres qui ont esté en France le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un des Principaux de sa suitte, afin que tu nous liberasses de la captivité des Peros : donc puis que tu es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois user de misericorde envers ceux qui sont tombez en fortune sans malice. Je sçay qu’il faut estre juste & prendre le pour ce, qu’ils appellent seporan & vangeance des meschans : ce que nous gardons estroictement parmy nous, & telle a esté tousjours la coustume de nos Peres : mais quand la faute ne vient de malice, nous usons de clemence. J’avois deux enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus souvent travailler en ton Fort, l’un a tué l’autre par accident & sans malice, ou pour mieux dire, l’aisné s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune qui reste en vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre point, ains de luy pardonner : C’est luy qui me doit nourrir en ma vieillesse ; Il a tousjours aymé les François : & quand il en voit venir en mon village, il appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux Agoutis & aux Pacs qu’il leur apporte pour manger. Il a faict la maison des Peres, & m’asseure que les Peres prieront pour luy : Il a tousjours esté obeissant à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre fils : son frere, qu’il a tué sans y penser, & sans volonté, estoit meschant, n’aymoit point les François, jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la chasse pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent en colere : quand il fut tué il estoit yvre, & vint prendre la femme de son frere, & luy arrachant son enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore qu’elle fust enceinte, & ce devant mes yeux, & les yeux de son Mary, & eusmes patience en tout cela : mais venant pour coleter son frere, afin de le battre, il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans le ventre, desquelles il est mort : Pourquoi perdray-je mes deux enfans tout en un coup sur ma vieillesse ? Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy mourir quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour aller à la pesche & ses Esclaves pour te servir. Le Sieur de Pesieux admira ceste harangue, comme il m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique en la bouche d’un Sauvage : Car vous devez sçavoir, que je represente tous ces discours & harangues le plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice.
Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, qu’un frere eust tué son frere : Mais d’autant qu’il disoit que cecy estoit arrivé plus par la faute du mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement gaigner à la misericorde par la priere des Peres, ausquels il ne vouloit rien refuser : Et ainsi l’asseura que son fils n’auroit point de mal : & quant aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des Esclaves, il les acceptoit, mais qu’il les luy donnoit pour soustenir sa vieillesse, eu esgard à ce qu’il aymoit les Peres & les François. Cet acte de misericorde & de liberalité contenta infiniment ce bon vieillard, qui ne fut pas ingrat d’en semer le bruit par toute l’Isle & d’en venir recognoistre par action de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien fils remis en grace.
Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des François, & de leur apprendre les mestiers que nous avons en l’Europe.
Chap. XVIII.
Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons que le feu sacré de l’Autel fut caché dans le puits de Nephtar le long de la captivité du peuple, & se changea en bourbe : le peuple retournant de captivité en liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils verserent sur le bois exposé en l’Autel, sous les Sacrifices : Aussi tost que le Soleil donna là dessus, ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes : Je desire me servir de ceste figure, pour expliquer ce que je veux dire, tant en ce Chapitre qu’és autres suyvans, sçavoir est : Que par ce feu nous devons entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu en son activité, legereté, chaleur & clarté, lequel esprit devient bourbe & limon, caché dans un centre contraire au sien propre, & ce par la captivité de son ame en l’infidelité : Je veux dire que l’esprit de l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre les arts & sciences, devint embourbé & obscurcy parmy les immondicitez, lors que son ame est detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie de Sathan : Mais aussi tost que ceste sienne ame sort de captivité, par l’instruction & conduicte des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce puits fangeux, & renforcé par la lumiere & cognoissance de Dieu, des arts & bonnes sciences, il se rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & apprend : chose que je feray voir & toucher au doigt, par l’exemple de nos Sauvages : & ce principalement, d’autant que les plus ordinaires demandes qu’on nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance que ces gens se puissent civiliser, rendre domestiques, s’assembler en une Cité, faire marchés, apprendre mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences.
Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus aisez à civiliser, que le commun de nos Païsans de France, & la raison de cecy est, que la nouveauté a je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter à apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy est plaisant : Or est-il que nos Tapinambos n’ont eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous moyens de contre-faire nos François, comme je diray cy apres : Au contraire les Paysans de nostre France sont tellement confirmez en leur lourdise, que pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, tant par les villes que parmy les honnestes gens, ils retiennent tousjours les démarches de villageois.
Les Tapinambos depuis deux ans en çà que les François leur apprennent à oster leurs chappeaux & salüer le monde, à baiser les mains, faire la reverence, donner le bon jour, dire Adieu, venir à l’Eglise, prendre de l’eau beniste, se mettre à genoux, joindre les mains, faire le signe de la Croix sur leur front & poitrine, frapper leur estomach devant Dieu, escouter la Messe, entendre le sermon, quoy qu’ils n’y conçoivent rien, porter des Agnus Dei, ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en table, mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, prendre la viande avecques trois doigts, la coupper sur l’assiete, boire à la compagnie : bref faire toutes les autres honnestetez & civilitez qui sont entre nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez qu’ils ont esté nourris toute leur vie entre les François. Qui sera celuy donc qui me voudra nier que ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre nos esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste nation se rendra domestique, bien apprise & honneste.
On tient, & est vray, que les exemples confirment plus, que toute autre espece de raison, rapportee à la preuve d’une verité : C’est pourquoy je veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages nourris en la maison des Nobles. Il y a de present à Maragnan une femme Sauvage d’une des bonnes lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite fille par les Portuguais, & venduë pour Esclave à Dame Catherine Albuquerque, petite Niepce de ce grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales, soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg & est marquise de Fernand de la Rongne, Isle tres-belles & plantureuse, comme la descrit le Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite fille faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, que si elle estoit accommodée maintenant à la Portuguaise, on ne pourroit pas la distinguer, si elle seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir une femme, couvrant soigneusement l’imperfection de son sexe. J’en pourrois dire autant de beaucoup d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les Portuguais, & de ceux qui sont venus en France, lesquels ont retenu ce qu’ils ont apris, & le pratiquent quand ils sont entre les François.
C’est chose bien nouvelle entre eux que de porter les moustaches & la barbe, & nonobstant voyant que les François font estat de ces deux choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent leurs moustaches.
Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude nompareille. J’ay cogneu un Sauvage de Miary, surnommé le Mareschal, à cause du mestier qu’il exerçoit entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine de luy rien monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure à toucher son marteau avec les autres, sur une barre de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps apprentif : & neantmoins c’est une chose que ceux du mestier sçavent, qu’il faut du temps pour apprendre la musique des marteaux, sur l’enclume du mareschal. Ce mesme Sauvage estant dans ces terres perduës de Miary avec ses semblables, sans enclume, marteau, limes, estau, travailloit neantmoins fort proprement à faire des fers à fleches, harpons & haims à prendre poissons : Il prenoit une grosse pierre dure au lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy servir de marteau, puis faisant chaufer son fer dans le feu, il luy donnoit telle forme qu’il luy plaisoit.
Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en ces Païs là sont ceux-cy : Taillandier, Futenier, Charpentier, Menuisier, Cordier, Cousturier, Cordonnier, Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A tous ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la nature.
Pour le Taillandier nous l’avons monstré par l’exemple susdit. Quant au mestier de Futenier, ou faiseur de futene, c’est leur propre mestier, s’il estoit corrigé : car ils tissent leurs lits extremement bien, travaillent à l’estame aussi joliment que les François. Et si ils ne se servent ny de navete, ny d’eguille de fer ains de petits bastons.
Je raconteray icy une jolie histoire ; Un jour je m’en allois visiter le Grand Thion Principal des Pierres vertes Tabaiares : comme je fus en sa loge, & que je l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit de l’ardeur du soleil : là dessouz il avoit dressé son mestier pour tistre des licts de coton, & travailloit apres fort soigneusement : je m’estonnay beaucoup de voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, ennobly de plusieurs coups de mousquets, s’amuser à faire ce mestier, & je ne peus me taire que je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque chose de nouveau en ce spectacle si particulier. Je luy fist demander par le Truchement qui estoit avec moy, à quelle fin il s’amusoit à cela ? il me fit responce : les jeunes gens considerent mes actions, & selon que je fais ils font : si je demeurois sur mon lict à me branler & humer le petun, ils ne voudroient faire autre chose : mais quand il me voient aller au bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou qu’ils me voient travailler à faire des licts, ils sont honteux de ne rien faire : jamais je ne fus plus satisfaict, & ceux qui estoient avec moy que par ces paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées des Chrestiens : l’on ne verroit l’oisiveté mere de tous vices si avant en France comme elle est.
La charpenterie ne leur peut estre difficile : car dés leur jeunesse ils manient les haches ; & je les ay veu par experience en faisans leur loges, ou celles des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, & redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, que pourroit faire un charpentier bien appris.
La menuiserie leur est bien aisee à apprendre : ils dolent avec leurs serpes un bois aussi usny & esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils font des marmots de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. Il ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs & avirons, & leurs espees de guerre, avec une simple tille : ils creusent & accommodent leurs canots, leur donnent telle forme qu’il leur plaist. Bref de tous les autres metiers mentionnez cy-dessus : Je les ay veu fort industrieusement travailler, tellement qu’avec peu d’enseignement, ils viendroient à la perfection d’iceux : par dessus tout cela, ils s’entendent infiniment bien à faire des robes, couvertures de lict, ciel, pentes & rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je ne veux parler de l’aptitude qu’ils ont connaturelle à peindre, & faire divers fueillages & figures, se servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il faut tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, & crayons.
Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les sciences & la vertu.
Chap. XIX.
J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en France, par les frequentes & ordinaires demandes que me faisoient ceux qui me venoient voir, la grande difficulté qu’ont tous nos François, de se persuader, que ces Sauvages soient capables de science & de vertu : ains je ne sçay si quelques-uns ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares, plustost du genre des Magots que du genre des hommes. Je dy moy & par exemple je le prouveray, qu’ils sont hommes, & par consequent capable de science & de vertu : puis qu’au rapport de Seneque en son Epistre 110. Omnibus natura dedit fundamenta semenque virtutum. La nature a donné à tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, les fondemens, & semences des vertus, paroles bien notables : car comme les fondemens, & la semence sont jettez dans les entrailles de la terre & par consequent cachez en icelle : de mesme Dieu a jetté naturellement en l’esprit de l’homme les fondemens & semences des vertus ; sur lesquels fondemens tout homme peut bastir avec la grace de Dieu, un bel edifice, & tirer de la semence une tige portant fleurs & fruits, doctrine que prouve tres-clairement sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à Thimothee moralisant ce passage de la Geneze : Germinet terra herbam virentem, & omne lignum pomiferum : que la terre produise l’herbe verdoyante, & toute espece d’arbres fruictiers ou portans pommes, il adjouste : Dic ut producat ipse terra fructum proprium & exibit quicquid facere velis, dy & commande à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, qu’elle produise son fruict connaturel, & tu verras qu’incontinent elle produira ce que tu demandes. Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, virtus vis est quædam ex natura : que la vertu est une certaine force qui sort de la nature. Qu’il en soit ainsi, je le veux faire paroistre par plusieurs exemples, & commençant premierement par les sciences, pour lesquelles apprendre, il faut que les trois facultez de l’ame concurrent, la volonté, l’intellect, & la memoire : la volonté fournit à l’homme le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons toute espece de travail & difficulté : l’intellect donne la vivacité de comprendre & la memoire reserve & conserve ce qui est cogneu & appris.
Les Sauvages sont extremement curieux de sçavoir choses nouvelles, & pour rassasier cet appetit, les long chemins, & la distance des pays leur est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne leur couste rien, les travaux leur sont repos : ils vous escoutent attentivement, & tant que vous voulez, sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot, lors que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre chose : si vous voulez avoir patience avec eux, ils vous font mille interrogations. Il me souvient qu’entre les discours que je leur faisois ordinairement par Truchement, je leur disois que si tost que nos Peres seroient venus de France, ils feroient bastir de belles maisons de pierre & de bois, où leurs enfans seroient receus, ausquels les Peres aprendroient tout ce que sçavent les Caraibes. Ils me respondoient : O que nos enfans sont bien heureux qui aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont point eu de Pays. Leur intellect est vif autant que la nature le permet : ce que vous reconnoistrés par ce qui suit : Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la venuë des pluyes, & autres saisons de l’année, distingueront à la Physionomie un François d’avec un Portugais, un Tapoüis d’avec un Tapinambos & ainsi des autres : Ils ne font rien que par conseil : Ils pesent en leur jugement une chose, devant qu’en dire leur opinion : Ils demeurent fermes & songeards sans se precipiter à parler. Que si vous me dites : Comment est il possible que ces personnes là ayent du jugement faisans ce qu’ils font ? Car pour un couteau, ils vous donneront pour cent escus d’Ambre gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont nous faisons prix, ainsi qu’est l’or, l’argent & les pierres precieuses. Je vous diray l’opinion qu’ils ont de nous au contraire sur ce point : c’est qu’ils nous estiment fols & peu judicieux, de priser plus les choses qui ne servent de rien à l’entretien de la vie, que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne confessera qu’un couteau est plus necessaire à la vie de l’homme qu’un diamant de cent mille escus, les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime qu’on en faict. Et pour monstrer qu’ils ne manquent point de jugement à se servir de l’estime, que font les François des choses qui se trouvent en leurs pays : ils sçavent bien rehausser le prix des choses qu’ils croyent que les François recherchent. Un jour quelques-uns me disoient qu’il falloit que nous fussions bien pauvres de bois en France, & qu’eussions grand froid, puis que nous envoyons des navires de si loing, à la mercy de tant de perils, querir du bois en leur pays[89] : Je leur fey dire, que ce bois n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits en couleur. Ils me repliquerent : quoy donc vous nous vendez ce qui croist en nostre pays, en nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers : Je leur satisfey disant : qu’il falloit mesler d’autres couleurs avec celles de leur pays pour teindre les draps. Si vous me dites de rechef qu’ils font des actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, manger leurs ennemis, & generalement tout ce qui les blesse, comme les poux, les vers, espines & autres. Je respons, que cela ne provient de faute de jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a tousjours esté entr’eux, que leur honneur dependoit de la vengeance ; & me semble que l’erreur de nos François à se couper la gorge en duel, n’est pas plus excusable ; & toutefois nous voyons que les plus beaux esprits, & les premiers de la Noblesse, sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement de Dieu, & mettans leur salut eternel en peril eminent.
Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis qu’ils se souviennent pour tousjours de ce qu’ils ont une fois ouy, ou veu, & vous representeront toutes les circonstances, soit du lieu, soit du temps, soit des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, faisant une geographie ou description naturelle avec le bout de leurs doigts sur le sable, de ce qu’ils vous representent.
Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront tout ce qui s’est passé d’un temps immemorial, & ce seulement par la traditive : car les vieillards ont ceste coustume de souvent raconter devant les jeunes quels furent leurs grands peres & ayeux, & ce qui se passa en leurs siecles : ils font cecy en leurs Carbets, & quelquefois en leurs loges, s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter les harangues : aussi font-ils quand ils se visitent : car s’embrassans l’un l’autre, en pleurant tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole pour parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce qui est passé en leurs siecles.