Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan.
Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à sçavoir, Signa eos qui crediderint hæc sequentur : In nomine meo dæmonia ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè habebunt : Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils osteront les serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point : ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres & Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers Chrestiens : d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la sagesse humaine tenue pour vanité : il n’a pas esté necessaire d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de Marignan.
Premierement il est dit, In nomine meo dæmonia ejicient, ils chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en Maragnan j’ay veu cecy executé en diverses façons : c’est que les Diables ont faict paroistre realement la pœur & la crainte qu’ils avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde, d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de Marignan, Tapouïtapere, Comma, les Caietez, ceux de Para & Miary, à ce qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz : cependant il est arrivé tout autrement : car au temps que nous estimions que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait fuir Gyropari. J’en donneray de beaux exemples.
Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers des plaines de Miary que des habitations de Thiü, comme les Diables leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom de Jesus-Christ, & de nous ses chetifs serviteurs : Et comme quelqu’un de leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu venir avec eux : je luy en demande la raison : il me dict : Parce que Giropari craint le Toupan.
Acaiouy Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa loge aupres de moy : ne voulant demeurer avec les autres au fort : il me dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la nostre, c’estoit que Giropari n’osoit approcher du lieu où nous habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du pays.
Pierre le Chien Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, que Dieu l’avoit tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, & faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne craignoient point Giropari.
Autant en croioient les habitans de Tapoïtapere des nouveaux Chrestiens lesquels ils estimoient commander à Giropari & le chasser, & estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les devoient desormais craindre aucunement.
Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des mauvais Espris lesquels redoutent les Pays & les Karaïbes, c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient, Gyropari yportassouassequegésera, le diable est à present bien pauvre & gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit : Giropari ypochu, Toupan Katou, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut rien ? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale ruine du diable ? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils craignent le nom de Jesus-Christ, les armes de sa Passion, & mesme ses serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous, renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre : En fin ils donnent du nez en terre, sont au bout de leurs finesses : Ceux qui jadis les craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre les choses encommencees.
Linguis loquentur novis, ils parleront nouveaux languages. Vraiement nos Sauvages de Maragnan parlent un language bien nouveau, puis qu’aucun devant nostre Mission sinon ce Marata Ancien, c’est à dire un des Apostres de Jesus-Christ, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du Christianisme, en recitant le Symbole des Apostres Arobiar Toupan &c. & parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, Orerouue &c. dresser leurs vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, ymoeté yepé Toupan &c. & selon les commandemens de l’Eglise Are maratecouare ehumè &c. laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. Iemongaraïue &c.
N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité de Personnes : que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre Virginal : qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie : que les meschans sont aux Enfers : que tous les hommes resusciteront en corps & en ame : & de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer, manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy, s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose aucune, que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.
Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient : Je vous dy pareillement que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par les truchemens, & disoient les uns aux autres : D’où vient que ceux cy parlent si bien du Toupan & que les Pays leur ayent peu apprendre de si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé : desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict de semblable comme font les Pays : Il faut de necessité qu’ils ayent parlé à Dieu.
Troisiesmement serpentes tollent : Ils osteront les serpens. Qui sont ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur queuë ces peuples ? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits Sorciers qui abusoient de leurs Nations ? La Foy de Jesus-Christ, estant comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de Jesus-Christ aux Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre forme contraire : Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de Maragnan faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du Paganisme : Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez deux ou trois de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne desirent rien plus que d’estre baptisez : au contraire rarement ces Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme : Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de l’air suivans la Prophetie d’Isaye : De radice colubri egredietur Regulus, & semen ejus absorbens volucrem : De la racine de la Couleuvre sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau ; Ce que Vatable interprete en cette sorte[160] : De radice serpentis egredietur Regulus, & fructus ejus Cerastes volans : De la racine du serpent sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.
Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le Basilic : lors qu’elles ont mangé un Crapaux : Mais le Basilic cherche les Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence pondent des œufs, lesquels elles cachent dans un trou au sable à l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en Maragnan selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme une Prune de Damas & picotez : puis changea son chant, & eussiez dit, qu’elle estoit fole : Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, & brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle pondroit, en mourroit asseurément : & si on laissoit les œufs sans les brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, & disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin de seduire le monde, les serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que sont les Pagys ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au Sacrement de Baptesme.
Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes & pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies, rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez amplement.
Quatriesmement, Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit : Et s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en plusieurs exemples du siecle mesme des Apostres : Comme certains seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la potion d’Aconite se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame & esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la Genese, Spiritus Domini, ferebatur super aquas, l’Esprit du Seigneur estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres, Incubabat aquis, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou bien, fovebat aquas il eschauffoit ces eaux encore froides : Le Sainct Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la presence de ceux qui les ont nettoyees : eschauffe ces eaux gelees par le souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à Jesus-Christ pour leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais à tous esbranslemens.
Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres, que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de Tapouïtapere estonnez des mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent & renoncerent à demy au Christianisme : mais nous y pourveusmes soigneusement : Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais stables & fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes de ne s’esloigner point de Martin François qui nous servoit en ces cartiers quasi comme de suffragant : Le Diable par ce moyen se sentoit de toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en decadence, & s’approche de sa totale ruine : Car avant que je quittasse l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans.
Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ.
Chap. XIIII.
Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette sorte, In finem pro torcularibus, Psalmus David. C’est à dire le Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur, sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du Royaume de Jesus-Christ : Ex ore infantium & lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem. Tu as perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la mammelle en dépit de tes ennemis ; à ce que tu destruises l’Adversaire & le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage & l’esclaircit en cette sorte : Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem inimicitiarum & ultorem. Tu as fondé la force de ton Empire par la bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur, en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict : Quiescat inimicus & ultor, Tu as fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes par la voix des enfans.
Grande merveille que les enfans ont esté le Symbole de la fondation prochaine du Royaume de Jesus-Christ, & de la cheute de la puissance des Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever de plusieurs exemples ce traict de la providence de Dieu, ains je me contenteray de rapporter ce qui se passa au Triomphe de Jesus-Christ avant sa Passion, lors que les enfans crioyent, Osanna filio David, & que le Fils de Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire premierement, en intitulant son Cantique In finem pro torcularibus, en la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan, & au commencement de la Passion de Jesus-Christ quand ces enfans devoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de jour en jour, & en suitte, en la fin & consommation de la captivité de Sathan sur les ames infidelles : & au commencement de la saincte Eglise, establie parmy elles, & ce principalement par les enfans : chose que je veux faire voir estre accomplie és enfans du Bresil.
Ces jeunes ames, non encore corrompues ny gastees des vieilles & mauvaises coustumes de leurs Peres, montrent je ne sçay quelle disposition singuliere & particuliere à recevoir comme un tableau ras, telle peinture…
....... .......... ...
(Lacune d’une feuille.)
....... .......... ...
… répugnance : & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les choses qu’ils voyoient journellement : telles que sont les huitres croissantes sur les branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny emission de semence, ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil : Ainsi le Fils de Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang ayant fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me respliquoient que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient par la seule operation du Soleil, telles que sont les lezards qui sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie : partant qu’ils ne trouvoient aucune difficulté en cela : ny aussi, que Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les siens, parce que, disoient-ils, Giropari, qui est un esprit meschant, entre dans le corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.
Sur tout j’admirois certes, comment si aisement ils se persuadoient, la verité & la realité de Jesus-Christ Fils de Dieu, soubs les especes de pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit & de jugement. Je ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq : Sicut qui mel multum comedit non est ei bonum, sic qui scrutator est majestatis opprimetur à gloria : C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach : De mesme il n’y a rien de plus suave & delicieux que la consideration des œuvres de Dieu, & la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop avant & mesure le tout à l’aulne de son esprit, poussé de la superbe de son entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs rayons de la gloire de sa Majesté : cela se voit és yeux des hybous aveuglez, pour ce qu’ils veulent contempler & juger de la face du Soleil & de sa lumiere : Au contraire ceux qui manient avec crainte & humilité les mysteres de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, & obeissent doucement à la volonté & puissance du Souverain, lequel peut ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauvres Sauvages, je dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient franchement, demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit fermee pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, & qu’on faisoit la communion : & disoient par ensemble que le Toupan descendoit à cette heure là sur nos Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus part d’iceux se tenoit à genoux, ayans veu les François faire le mesme : Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent qu’ils entendoient sonner la clochette, joignans les mains & adorans Dieu. Ils appellent ce mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils de Dieu du mot de Toupan, c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté en leur croyance, Aséreou yanondé Toupan rare, c’est à dire, devant mourir tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse en eux cette facilité de croire à ce secret si profond, je n’osois me hasarder de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, parce qu’un jour donnant la communion à une Indienne, laquelle j’avois faicte examiner autant qu’il me fut possible avant que de luy donner le precieux corps de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree, elle se troubla fort, & ne la pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à hausser sa main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, luy disant qu’il n’y avoit que les Prestres qui peussent la toucher, & qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de recevoir son Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast hardiment, ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, que je luy mis dans la bouche avec le calice : ceste secheresse de la langue & de la bouche ne luy estoit arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir cette saincte viande, ce qui me fit resoudre desormais de les laisser se bien fonder en la cognoissance de cet article, auparavant que de leur administrer le sainct Sacrement : & encore que plusieurs me demandassent le Toupan, je les remettois à la venuë de nos Peres.
On n’a pas grande peine à les faire confesser leurs fautes, mesme les femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe feminin faict toute difficulté de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu : Ils vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, le lieu, la qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte sote & mondaine, comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien à croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement des peschez, la filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que ceux qui sont baptisez vont en paradis avec Dieu : Cela s’entend pourveu qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout temps ils ont creu qu’il y avoit un Enfer où estoit Giropari, & avec lequel les meschans alloient : De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient avec luy : & quant à leurs Peres qui avoient bien vescu, ils s’en alloient en un lieu de delices, terrestre pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient croire du Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme lieu, dans lequel les ames sont purgees auparavant que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant l’usage de raison, estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouvoir jamais voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel.
On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces gens sont curieux de sçavoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous les jours mille questions quand nous discourions avec eux de ces matieres, ainsi que celles-cy : Comment Dieu avoit faict le monde. Si c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy avoient aydé à faire les Cieux, les Estoilles, le Soleil, la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit devant que le monde fust fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul ; & en quelle forme il est là haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & envoye les pluyes : s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si nous estions naiz de femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables, qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne mourions point : & apres que nous estions morts comment on faisoit d’autres Pays. S’il y avoit beaucoup de Pays en France, si tous estoient vestus comme nous, s’il y avoit un Roy Pay, pourquoy nous ne voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu avoit esté une fille comme une autre, si elle avoit beu & mangé ainsi que nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient Pays comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy les autres Karaibes François n’estoient pas aussi bien Pays comme nous, si c’estoit nous-mesmes, qui nous fussions faits Pays, ou si c’estoit un autre qui nous eust fait tels.
A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui en estoit, & faisoient paroistre exterieurement par leurs gestes & paroles le contentement qu’ils en recevoient : aussi à la verité le temps s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations : Et pour ce que je veux mettre cy apres les divers & plus singuliers discours que j’ay eu avec les Mourouuichaues, c’est à dire, les Principaux de Maragnan, Tapoüitapere, Comma, Caietez, Para & Miary. Je ne me veux arrester davantage sur ces questions & demandes : d’autant que vous les verrez au long, & mes responces parmy ces conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront un grand contentement, vous asseurant que je les rapporteray tres-fidelement, & ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase ordinaire qu’ils ont en leurs harangues : en quoy l’on m’excusera, comme aussi du passé, si l’on ne trouve tant d’ornement en ceste Histoire, ainsi que requerroit la curiosité du siecle : mon opinion est, que la beauté d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité du stile. Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, ou que j’use de multiplicité de paroles, c’est assez que je n’offenceray en rien la substance du fait, & que cette abondance de discours sera du tout necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur intention & discours.