§ III.

Monuments du Yucatan. Leur utilité pour l’épigraphie américaine. Traditions et documents historiques. L’esprit de système un obstacle aux progrès de la vérité.

S’il était possible de reconstituer un jour l’histoire américaine sur des bases solides et de rattacher dans un ordre chronologique ininterrompu les divers fragments cosmogoniques qui existent épars dans les relations des premiers voyageurs et historiens de l’Amérique, rien ne serait plus propre à répandre la lumière, non-seulement sur les annales des peuples qui habitèrent anciennement cette terre, mais encore sur l’histoire des convulsions que la nature lui a fait subir, même depuis qu’elle est habitée et cultivée par l’homme. De toutes les contrées qu’elle renferme, celles qui nous ont fourni les documents les plus circonstanciés, et il s’en trouve encore aujourd’hui, malgré les désastres de la conquête espagnole, sont l’Amérique centrale et le Mexique: ce sont les seules où jusqu’à présent on ait découvert des livres originaux et des inscriptions monumentales, gravées, soit sur les murs des édifices civils ou religieux, soit sur des monolithes d’un caractère particulier. Le Yucatan, qui fait l’objet principal de ce livre, paraît donc destiné, aussi bien que les régions voisines, à fournir les premiers jalons de l’épigraphie américaine, avec laquelle les savants auront à compter probablement d’ici à peu d’années: car il y a tout lieu d’espérer aujourd’hui que la lecture des Katuns[8] nous fera connaître d’une manière précise les grands événements auxquels font allusion les fragments dont nous venons de parler.

Les plus anciens de ces fragments se rapportent, en général, aux grandes catastrophes qui bouleversèrent à plusieurs reprises le monde américain, et dont toutes les nations de ce continent avaient gardé un souvenir plus ou moins distinct. Humboldt, et après lui divers écrivains, compare en plusieurs endroits de ses ouvrages[9] le récit de ces catastrophes aux pralayas ou cataclysmes, dont il est parlé dans les livres des Indous, aux traditions de l’Iran et de la Chaldée, ainsi qu’aux cycles de l’antique Etrurie. A ses yeux, ces traditions n’apparaissent d’abord que comme de simples fictions cosmogoniques, dont l’ensemble serait issu d’un système de mythes qui auraient pris naissance dans l’Inde. Ce n’est qu’en arrivant aux détails qu’il commence à douter, et il se demande si les soleils ou âges mexicains ne renfermeraient pas quelques données historiques ou une réminiscence obscure de quelque grande révolution qu’aurait éprouvée notre planète.

Si cet éminent penseur, dont l’intuition historique est quelquefois si remarquable, avait eu l’occasion de comparer entre eux les divers documents que nous possédons aujourd’hui sur l’histoire de l’Amérique, et de les peser dans un examen critique aussi judicieux que celui dont il s’est servi dans son Histoire de la Géographie du Nouveau Continent, il aurait trouvé, sans aucun doute, que les souvenirs cosmogoniques des Mexicains ne méritaient pas une moins sérieuse attention que ceux du monde ancien, de la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les ténèbres des traditions historiques[10]. M. d’Eckstein, dans ses savantes études sur les mythes de l’antique Asie[11], s’est élevé avec un grand talent au-dessus de cet engouement pour les abstractions symboliques qui a saisi notre époque: il y distingue avec raison des événements historiques, signalés dans la haute Asie par un concours de phénomènes extraordinaires, «par l’apparition de comètes et d’éclipses durant les catastrophes phlégéennes d’un monde anté-diluvien, qui causa en grande partie la dispersion de la primitive espèce humaine.»

Ce que ce savant pensait des événements anté-historiques de l’Asie, nous le pensions nous-même de ceux que nous trouvons signalés dans les traditions du Mexique et de l’Amérique centrale, et c’est sur quoi nous nous sommes expliqué déjà clairement dans un travail antérieur[12], en parlant des soleils ou époques citées par Humboldt. Ce que nous avons vu et étudié depuis lors, n’a fait que nous confirmer dans cette opinion, et nous croyons le moment venu d’exprimer notre pensée entière à cet égard. Répétons ici, toutefois, avant d’entrer en matière, ce que nous avons dit dans notre premier travail sur le Mexique, que nous n’avons aucun système arrêté d’avance. Tout ce que nous cherchons c’est la vérité, c’est l’histoire de ces contrées intéressantes à tant d’égards, l’histoire encore enveloppée de voiles épais, dont nous travaillons à la dégager, en accumulant le plus grand nombre de faits possibles dans un cadre donné, où le lecteur pourra les comparer et tirer lui-même les conséquences des prémisses que nous aurons posées. Nous sommes ennemi de tout système: nous ne faisons pas d’avance notre siége; nous ne repoussons aucune sorte d’indications, persuadé que la vérité historique ne se fera jour que lorsque les savants, dans le monde entier, se seront donné la main sans envie.

«Un des plus grands obstacles à la découverte de la vérité, a dit avec tant de raison M. d’Eckstein[13], c’est l’esprit de système: je ne parle que de l’esprit de système au service d’hommes instruits, riches d’un fonds d’idées et de savoir. Nous sommes loin des temps où Moïse, Josèphe et les Pères de l’Église servaient de clefs au paganisme; on a étrangement abusé des Égyptiens et des Phéniciens dans l’érudition du XVIIIᵉ siècle; puis on est revenu partiellement et avec excès, si bien que tout a fait place à la grécomanie. Celle-ci s’efface à son tour. Les grandes découvertes de Champollion ont remis l’Égypte en vogue: il y a eu de l’égyptomanie, mais le temps y ramène l’équilibre. Les beaux travaux de Movers ont remis la Phénicie en vogue; même exagération, mais qui n’aboutira plus aux utopies du passé et qui trouvera infailliblement son point d’équilibre. Aujourd’hui l’on semble près de faire prédominer la Babylonie et l’Assyrie sur le reste du monde, grâce à d’admirables découvertes, suivies partiellement d’énormes présomptions, qui finiront également par tomber en équilibre.

»William Jones avait commencé la comparaison des mythologies brâhmaniques et européennes, mais du mauvais côté: il ignorait les Védas. A. G. Schlégel exagéra prodigieusement l’antiquité de ce qu’il y a, relativement, de plus moderne dans la littérature brâhmanique: il ignorait les Védas. Creuzer puisait à pleines mains dans des notions partiellement apocryphes; son but était de faire un amalgame de l’Orient et de l’Occident au moyen d’identifications les plus hétérogènes. Tombée entre les mains des disciples de Burnouf et de Bopp, l’étude des Védas a été d’un puissant correctif contre tous ces emportements.»

Après ces sages réflexions, l’écrivain que nous citons avec tant de plaisir, en voulant «tirer une conclusion de toutes ces expériences,» tombe lui-même, peut-être, dans l’exagération, en attribuant uniquement à l’Inde, aux Védas, ce que les autres attribuaient à la Grèce, à l’Égypte, à la Phénicie ou à l’Afrique. Qui sait si le jour ne viendra pas aussi où l’on ira chercher toutes les origines en Amérique? Nous ne le souhaitons point, bien qu’aux yeux de plus d’un de nos lecteurs, nous ayons paru tendre de ce côté; mais nous ne sommes pas exclusif comme nos confrères de Grèce, d’Égypte ou d’Assyrie, et nous croyons que chaque pays doit avoir sa place dans l’histoire du monde. Or, c’est une prétention bien extraordinaire de vouloir qu’on puisse faire l’histoire du monde entier, en en excluant précisément la moitié: et c’est cependant là ce qui se passe au sein de la compagnie qu’on regarde comme l’expression de la science universelle en Europe.