§ VIII.

Tradition de l’Atlantide dans Platon. Son authenticité confirmée par les souvenirs historiques de la Grèce et géologiques de l’Afrique septentrionale. Les petites Panathénées, établies en mémoire d’une invasion antique, sortie des mers de l’ouest. Disparition du lac Triton.

D’accord avec la tradition mexicaine et quichée qui avait conservé, dans la solennité des fêtes de l’expiation, le souvenir des trois grandes catastrophes terrestres, les prêtres de Saïs rappelaient, de leur côté, à Solon, que la terre avait été bouleversée par plusieurs déluges[65]. Dans le traité d’Isis et d’Osiris, Plutarque, en cherchant à expliquer l’histoire de cette divinité[66], s’applique à démontrer, ainsi que l’ont fait divers autres auteurs, que les malheurs d’Osiris n’étaient qu’un symbole des calamités qui avaient affligé la terre, envahie par les flots; que la défaite de Typhon signifiait la retraite de la mer, et que la victoire d’Horus et celle d’Isis, cherchant partout les membres dispersés de son époux, représentaient les portions de la terre reconquises sur les eaux, découvertes et desséchées. Malgré les sarcasmes que des écrivains se sont plu, au dernier siècle, à jeter sur le récit de l’Atlantide, il ne nous semble pas hors de propos de le rappeler ici en regard des traditions, conservées aux Antilles et sur les divers points du continent américain, au sujet des terres englouties anciennement dans les deux océans qui baignent les côtes de ce vaste continent. C’est que l’état des découvertes de la science et de la critique historique nous ramène involontairement vers la Grèce et l’Égypte, comme point de départ de toutes les histoires, soit que nous remontions à des opinions qui renferment en germe celles qui dominent aujourd’hui, soit que nous parcourions cette longue série de tentatives, faites dans le but d’étendre l’horizon des connaissances humaines.

«Solon, Solon, disait le prêtre de Saïs, en parlant au législateur athénien, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants et il n’y a point de vieillards parmi vous!» Puis, après un court préambule, il ajoutait: «Or, parmi tant de grandes actions de votre ville, dont la mémoire se conserve dans nos livres, il en a une surtout qu’il faut placer au-dessus de toutes les autres. Ces livres nous disent quelle puissante armée Athènes a détruite, armée qui, venue à travers la mer Atlantique[67], envahissait insolemment l’Europe et l’Asie. Car cette mer était alors navigable, et il y avait au delà du détroit, que vous appelez les colonnes d’Hercule, une île plus grande que la Libye et l’Asie[68]. De cette île, on pouvait facilement passer aux autres îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure[69]; car ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons, ressemble à un port ayant une entrée étroite[70]; mais c’est là une véritable mer, et la terre qui l’environne un véritable continent. Dans cette île Atlantide[71] régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles, et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient encore sur la Libye jusqu’à l’Égypte, sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie[72]. Toute cette puissance se réunit un jour pour asservir d’un seul coup notre pays[73], le vôtre et tous les peuples situés de ce côté du détroit. C’est alors qu’éclatèrent au grand jour la vertu et le courage d’Athènes. Cette ville avait obtenu, par sa valeur et sa supériorité dans l’art militaire, le commandement de tous les Hellènes. Mais, ceux-ci ayant été forcés de l’abandonner, elle brava seule les plus grands dangers, arrêta l’invasion, érigea des trophées, préserva de l’esclavage les peuples encore libres, et rendit à une entière indépendance tous ceux qui, comme nous, demeurent en deçà des colonnes d’Hercule[74].

»Dans la suite, de grands tremblements de terre et des inondations engloutirent en un seul jour et en une fatale nuit, ce qu’il y avait chez vous de guerriers; l’île Atlantide disparut sous la mer; aussi, depuis ce temps, la mer est-elle devenue inaccessible et a-t-elle cessé d’être navigable par la quantité de limon que l’île abîmée a laissé à sa place[75]

Aujourd’hui, malgré le silence qu’on paraît garder à ce sujet, on doute moins que jamais de l’authenticité de ce récit, et Bunsen, dont le monde savant admet la vaste érudition, se trouve lui-même forcé de le regarder comme un fait entièrement historique, quoiqu’il cherche maladroitement à en dénaturer les conséquences[76]. «Le récit de Platon, ajoute à ce sujet Bailly[77], a tous les caractères de la vérité. Ce n’est point une fiction pour amuser et instruire ses lecteurs. La preuve que Platon a raconté et non imaginé, c’est qu’Homère, venu six siècles avant lui, Homère, versé dans la connaissance de la géographie et des mœurs étrangères, a, dans l’Odyssée, parlé des Atlantes, de leur île[78]..... Le nom d’Atlas ou du peuple atlante retentit chez tous les écrivains de l’antiquité.» Il aurait pu ajouter: Et tous le placent dans l’Océan qui porte encore aujourd’hui son nom, à l’extrémité de l’Europe et de l’Afrique.

Reprenant à son tour la même matière, Humboldt dit: «Après la prétendue prophétie de Sénèque, c’est la grande catastrophe de l’Atlantide de Solon, qui, au moment de la découverte de l’Amérique, a le plus occupé les auteurs espagnols[79]..... Je m’abstiendrai, écrit-il, quelques lignes plus bas, de soulever de nouveau une question de géologie si fastidieusement rebattue.» Mais le sujet entraîne, malgré lui, ce savant penseur, et il continue avec sa pénétration habituelle: «Les problèmes de la géographie mythique des Hellènes ne peuvent être traités selon les mêmes principes que les problèmes de la géographie positive. Ils offrent comme des images voilées, à contours indéterminés. Ce que Platon a fait pour fixer ces contours et agrandir les images en y appliquant les idées d’une théogonie et d’une politique plus modernes, a fait sortir le mythe de l’Atlantide du cycle primitif des traditions auquel appartiennent le grand continent Saturnien[80], l’île enchantée, dans laquelle Briarée veille auprès de Saturne endormi et la Méropis de Théopompe. Ce qu’il importe de rappeler ici, c’est le rapport historique du mythe de l’Atlantide avec Solon. Dans sa plus simple expression, le mythe désigne l’époque «d’une guerre de peuples qui vivaient hors des colonnes d’Hercule contre ceux qui en sont à l’est.» C’est une irruption de l’Ouest. Dans la terre Méropide[81] de Théopompe et dans la terre Saturnienne de Plutarque, nous voyons, comme dans l’Atlantide, un continent en comparaison duquel notre οἰκουμένη ne forme qu’une petite île. La destruction de l’Atlantide par l’effet des tremblements de terre se lie aussi à l’antique tradition de la Lyctonie, mythe géologique qui se rapporte au bassin de la Méditerranée, depuis l’île de Cypre et l’Eubée jusqu’en Corse, et qui, peut-être dans des temps bien récents, mais à l’imitation de la savante école d’Alexandrie, servait à étayer des systèmes géologiques par les traditions primitives des Hellènes, et fut célébrée dans les Argonautiques du faux Orphée[82]. Ce mythe de la Lyctonie, bien ancien, sans doute, indiquant un danger menaçant le continent et les îles de la Grèce que les Atlantes veulent conquérir, aurait-il été transporté peu à peu vers l’ouest, au delà des Colonnes? Il est aussi bien remarquable que, parmi tous ces mythes cosmologiques que nous venons de citer, la Lyctonie et l’Atlantide soient les seuls pays qui, sous l’empire de Neptune, dont le trident fait trembler la terre, soient engloutis par de grandes catastrophes. Les continents Saturniens n’offrent pas cette particularité, et pour cela même l’Atlantide, malgré son origine probablement égyptienne et étrangère à la Grèce, me paraît un reflet de la Lyctonie. De grands bouleversements ou, si l’on préfère une autre expression, la croyance de ces bouleversements que l’aspect de la surface du globe, des péninsules, de la position relative des îles et de l’articulation des continents faisaient naître, devaient occuper les esprits sur toutes les côtes de la Méditerranée, lors même que l’Égypte, comme le prétendaient les prêtres, était, moins que tout autre pays, exposée à voir interrompre par des révolutions physiques, brusques et partielles, l’ordre régulier des phénomènes politiques....

«La liberté extrême avec laquelle Platon, surtout dans le Critias, traite le sujet de l’Atlantide, a rendu très-naturellement douteux le rapport de tout ce mythe avec Solon..... Dans cette supposition, récemment renouvelée[83], Platon, loin d’avoir puisé à la source de Solon, aurait rapporté lui-même le mythe de l’Atlantide de son voyage d’Égypte. Mais la vie de Solon par Plutarque semble rendre au grand législateur d’Athènes le poëme dont on voudrait nier l’existence. Le biographe nous dit, en effet, que «Solon conférait avec les prêtres Psenophis et Sonchis, d’Héliopolis et de Saïs, desquels il apprit le mythe de l’Atlantide, qu’il essaya, comme l’affirme Platon, de mettre en vers et de publier en Grèce[84]

D’après l’observation du grand helléniste allemand Boeck, c’est surtout la réminiscence de la guerre des Atlantes, dans les Petites Panathénées, qui parle pour la haute antiquité de la tradition de l’Atlantide, et qui prouve que tout, dans ce mythe, n’est pas de la fiction de Platon. «Dans les Grandes Panathénées on portait en procession un peplum de Minerve, représentant le combat des géants (gigantes) et la victoire des divinités de l’Olympe. Dans les Petites Panathénées (il faut omettre l’indication de la localité où la procession eut lieu, parce qu’elle repose sur une erreur du scholiaste) on portait un autre peplum qui montrait comment les Athéniens, élevés par Minerve, ont eu le dessus dans la guerre des Atlantes[85].» Les mêmes renseignements se trouvent dans Proclus, dans son commentaire du Timée où nous trouvons également la scholie suivante, conservée par lui: «Les historiens qui parlent des îles de la mer extérieure, disent que, de leur temps, il y avait sept îles, consacrées à Proserpine, trois autres d’une immense étendue, dont la première était consacrée à Pluton, la seconde à Ammon, la troisième (celle de mille stades de grandeur) à Neptune. Les habitants de cette dernière île ont conservé de leurs ancêtres la mémoire de l’Atlantide, d’une île extrêmement grande, laquelle exerça, pendant un long espace de temps, la domination sur toutes les îles de l’Océan Atlantique, et était également consacrée à Neptune. Tout ceci, Marcellus l’a écrit ἐν τοϊς Αὶθιωπικοῖς.» Une scholie du Timée dans les commentaires de Bekker[86] est mot à mot copiée de ce passage.

Cette réminiscence monumentale de la guerre des Atlantes sur le péplum des Petites Panathénées, ajoute ici Humboldt[87], et ce fragment de Marcellus, conservé par Proclus, indiquant le souvenir d’une catastrophe physique au delà des colonnes d’Hercule, peut-être dans les îles Canaries même (qui ne sont probablement que des restes de l’ancienne Atlantide), méritent une sérieuse attention de la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les ténèbres des traditions historiques. Ce qu’il importe d’abord de constater dans ce genre de recherches, c’est l’antiquité d’un mythe qu’à tort on a cru une fiction de la vieillesse de Platon, un roman historique, comme le Voyage imaginaire d’Iambulus[88] et les quatre-vingt-quatre livres d’Antoine Diogène Des choses que l’on voit au delà de Thulé. Ce qui dans les mythes géologiques peut appartenir à d’anciens souvenirs ou à des spéculations sur la conflagration primitive des terres, à la rupture des digues qui séparaient les bassins des mers, offre un problème entièrement distinct et peut-être plus insoluble encore.

«Les Atlantes, d’après les idées qui régnaient dans l’extrémité civilisée du bassin oriental de la Méditerranée, chez les Égyptiens et les Hellènes, sont un assemblage des peuples de l’Afrique boréale et occidentale, aussi différents sans doute de race que ceux que, dans le nord-ouest de l’Asie, on confondit longtemps sous la dénomination vague de Scythes et de Cimmériens. Les Atlantes des temps historiques sont à l’est des Colonnes d’Hercule. Hérodote les place à vingt journées des Garamantes; mais leur nom étant lié, comme il l’observe expressément, à celui du mont Atlas, les Atlantes mythiques ont pu être portés vers l’ouest, au delà des Colonnes, selon que la fable d’Atlas montagne a été reculée progressivement dans la même direction[89]. La guerre des Atlantes avec les habitants de Cerné et les Amazones, si confusément traitée par Diodore de Sicile, eut lieu dans tout le nord-ouest de l’Afrique, au delà du fleuve Triton, limite[90] entre les peuples nomades et les peuples agricoles et plus anciennement civilisés, si toutefois il est permis d’assigner une localité déterminée à une lutte dans laquelle interviennent des êtres fabuleux, les Gorgones[91]. Ajoutons que le lac Triton, suivant Diodore[92], n’est point sur les côtes de la Méditerranée, mais sur celles de l’Océan. Cette même région (et ce fait est d’autant plus digne d’attention, que Diodore ne fait nulle part mention de la destruction de l’Atlantide de Solon) «offrait de grandes éruptions volcaniques, πυρὸς ἐκφυσήματα μεγάλα.»

«Le lac Triton même disparut par l’effet d’un tremblement de terre et le déchirement du sol qui le séparait de l’Océan, dont le littoral était occupé par les Atlantes[93]. Le souvenir de cette catastrophe et l’existence de la Petite Syrte, attribuée sans doute à un événement semblable, ont fait confondre quelquefois, chez les anciens[94], le lac et la Syrte. Des mythes de l’ancienne limite occidentale du monde connu peuvent donc avoir eu quelque fondement historique. Une migration de peuples de l’ouest à l’est, dont le souvenir conservé en Égypte a été reporté à Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir à des temps bien antérieurs à l’invasion des Perses en Mauritanie, dont Salluste à reconnu les traces, et qui, également pour nous, est enveloppée de ténèbres[95]