§ XI.
Les Cares en Amérique. Leur extension considérable sur ce continent. Culte des dieux. Macares en Asie, dans l’Inde, en Amérique. Macar, Cipactli, Ymox, Macar-Ona. Le Melcarth des Tyriens et les dieux poissons du Guatémala. Quetzalcohuatl.
En Amérique, nous voyons se produire le même fait qu’en Asie. Dimivan Caracol et ses trois frères sont présentés comme une des causes de l’inondation qui déchire le continent et produit la mer. C’est de son épaule que sort la tortue qui sera la première terre où ils aborderont et qu’ils cultiveront de leurs mains, et c’est avec leur aide que les hommes auront des femmes à qui ils pourront s’unir[150]. Une tradition antique conservée parmi les Guarani, rapportait également l’origine de cette grande famille à deux frères Tupi et Guarani[151], qui, à la suite de la grande inondation, abordèrent aux côtes du Brésil, avec leurs femmes et leurs enfants et bâtirent les premières villes qu’on eût vues dans ce pays[152]. En conséquence de graves dissentiments, survenus entre les deux frères ou les deux familles, ils résolurent de se séparer, et ils se dispersèrent insensiblement dans toute l’étendue de ces vastes régions, où on les reconnaît au nom de Tupi et de Guar, gar, ou car, que l’on retrouve dans les noms d’un si grand nombre de nations. Les traditions antiques du royaume de Quito nous montrent les Caras, débarquant de l’Océan Pacifique au Rio Esmeraldas, d’où ils s’étendent dans l’intérieur où leurs chefs établissent plus tard la dynastie des Scyris[153]: on en voit d’autres apparaître en plusieurs endroits des côtes du Pérou et du Chili, où ils fondent des villes qui portent leur nom, et c’est à un chef cara sorti de la vallée de Coquimbo que les souvenirs antiques du lac de Titicaca attribuent le massacre des hommes blancs de Chucuyto[154]. Les innombrables États d’origine care ou caraïbe, qui existaient encore à l’époque de la conquête, soit à l’intérieur de l’Amérique, soit sur les côtes que baignent les deux mers, attestent l’antique puissance de cette race prodigieuse[155].
«Le culte des dieux Macares est celui des Cares, premiers dominateurs de la mer, ajoute M. d’Eckstein[156], comme il fut très-anciennement aussi celui des Lydiens, des Phout, des Ibères, en tant que navigateurs des côtes de la Méditerranée et des rivages de l’Atlantique, tout cela bien longtemps avant qu’il passât aux Pélasges, après avoir été le bien commun des Cares et des Phéniciens. Ce culte naquit sur les rives de l’Océan Indien et domine dans les régions du Guzzurate, du Katch, des bouches de l’Indus, des côtes de la Gédrosie, de la Perside, du golfe Persique et de l’Arabie, jusqu’aux extrémités des régions éthiopiennes. Le nom de Makara fleurit partout et cela avec un sens précis, dans les légendes du Guzzurate.
»Partout où nous rencontrons les dieux Macares, nous les découvrons avec le double caractère, 1º de dieux des îles Fortunées, d’hommes d’une race divine, et 2º de dieux infernaux, d’hommes d’une race barbare, offrant des holocaustes humains. L’abolition de ces holocaustes a lieu, lorsque le dieu Kâma se dévoue, lui, le grand dieu des côtes de l’Inde occidentale. C’est un vrai Cham par le nom et par l’idée; c’est l’Erôs de l’Océan Indien. Spécialement adoré dans la péninsule du Guzzurate, il est le premier navigateur de l’Océan. Pour triompher du monstre, du tyran de l’abîme, il s’enfonce dans sa gueule, comme le Melcarth de Tyr, comme le dieu des îles et des côtes de la terre ferme des Cares. Dieu des extrémités du globe où l’Amour trouve son chemin; dieu des Libyens et des Ibères, il a passé aux Grecs avec des modifications nombreuses. Il renaît sur les côtes du Guzzurate, où il célèbre son premier triomphe comme vainqueur du Macare, du monstre ou de la baleine qu’il porte en sa bannière; d’où lui vient le nom de Makara-kétou, de Makara-dhvadscha. Il s’entoure partout d’un harem de femmes qui l’enlacent et le dominent; il est le bien-aimé de la Gynécocratie, dans tous les lieux où sa lumière abonde et se promène.»
Si des régions et des mers de l’Asie, nous repassons de nouveau en Amérique, nous y retrouvons les mêmes symboles que dans l’ancien monde, souvent avec les mêmes noms, toujours sous des noms analogues. Celui des dieux Macares, inexplicable ailleurs, d’une manière rationnelle, s’explique là. Macar, dans l’ancien Quiché[157], est le poisson, le monstre marin antique, celui qui s’élève au-dessus des autres, le Cipactli des Mexicains, le premier signe, représenté par un cétacé formidable, appelé aussi Ymox[158] en quiché et Ymix dans la langue yucatèque. Macar, dans le quiché encore, signifie symboliquement l’amour et l’embrassement d’une prostituée[159]. Or, peut-on rien qui corresponde plus franchement à l’idée de la divinité des Cares de l’Asie, navigateurs sur toutes les mers, fondateurs des institutions gynécocratiques et des temples, dont des prostituées étaient les prêtresses? Remarquons également que ce sont les lieux où les Cares paraissaient avoir établi le plus solidement leur domination, dans les provinces situées entre le Darien et le golfe de Maracaibo, que le nom de Macar a survécu aux révolutions de la nature et du temps, dans celui de Macar-Ona, que gardèrent jusqu’à leur entier assujettissement aux Espagnols, les rois des tribus de Bonda, de Malambó et de Tayrona[160]. Ce sont ces provinces, où le nom de presque chaque localité importante commence en car, cara ou cari, dont les montagnes d’Abibe, d’Abraime, d’Abraiva, si riches en métaux et en bois précieux, dont les côtes étaient naguère si célèbres par leurs pêcheries de perles, que se conserva, avec le titre de Macar-Ona, le souvenir des Limnées fameuses des Tayronas, où se forgeaient les armures d’or dont se couvraient tous les rois de l’Amérique[161].
Macar, disons-nous, était aussi le même que Melcarth, l’Hercule phénicien[162] que les médailles antiques, trouvées à Cadix, représentent aussi par deux poissons[163], symboles également des deux jumeaux Hunahpu, de Guatémala, moitié hommes, moitié poissons qu’on voit, sous cette image, dans le MS, dit Mexicain, nº 2, de la bibliothèque impériale. D’une extrémité à l’autre du globe, on le retrouve donc avec les mêmes caractères, dans la Méditerranée, aussi bien qu’en Amérique et que dans l’Inde. Ici le Macar se montre sous le nom de Shambarah, dit M. d’Eckstein[164], le Macar ou Macaryah, monstre marin qui avait englouti Kâma (Erôs), dont il est aussi le symbole, comme Oannès à Babylone. Macar est le premier navigateur ou plutôt l’image du ciste qui transporte les premiers colons avec la civilisation, d’un monde à l’autre. C’est ainsi qu’au début des histoires religieuses et astronomiques des Mexicains, Cipactli, appelé aussi Cipactonal, le premier-né, au retour de la lumière, celui qui le premier fut sauvé du déluge[165], est figuré tantôt comme le monstre marin, vomissant un homme de sa gueule entr’ouverte, tantôt avec le nom de Quetzalcohuatl, sous la forme d’un dragon, d’un serpent épouvantable, engloutissant une forme humaine, ou bien, blessé à mort et se débattant dans l’agonie, baigné de flots de sang[166].
Chose remarquable, d’ailleurs, c’est du moment de son apparition que date la mesure du temps; c’est pourquoi on l’appelle encore Ce Acatl, Une Canne, nom du jour où se montra pour la première fois Tlahuizcalpan-teuctli ou l’Etoile du matin, après les convulsions de la terre abîmée par le déluge[167]. C’est ce serpent qui ondule en replis monstrueux autour de l’édifice qu’on admire à Uxmal, sous le nom de Palais des Vestales, et entre les mâchoires duquel se montre une tête couronnée du diadème royal[168]. Ce serpent est orné de plumes: c’est pourquoi on l’appelle Quetzalcohuatl, Gucumatz ou Kukulcan. Au moment où le monde s’apprête à sortir du chaos de la grande catastrophe, on le voit apparaître, «comme le Créateur et le Formateur, lorsqu’il n’y avait encore que l’eau paisible, que la mer calme et seule dans ses bornes;.... enveloppé de vert et d’azur, il est sur l’eau comme une lumière mouvante[169].»