I

Léonard écrivait dans son Traité de la Peinture: «Pour les portraits aie un atelier spécial, une cour rectangulaire, large de dix et longue de vingt coudées, avec des murs peints en noir et un plafond de toile arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le ramassant, selon les besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne peins qu'au crépuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le jour parfait.»

Il avait installé une cour semblable dans la maison de son propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto Martelli, amateur de mathématique, homme savant qui éprouvait pour Léonard une profonde sympathie.

C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de printemps 1505. Le soleil était tamisé par les nuages et ses rayons tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, l'éclairage favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un charme particulier aux visages des femmes.

—Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant à celle dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui ne lui était pas coutumière.

Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi impatient du maître, si calme d'habitude.

Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots à couleur; enleva la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau installé au milieu de la cour pour la distraire; autour de cette fontaine poussaient ses fleurs favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. Il prépara également de petits carrés de pain pour la biche apprivoisée qui se promenait en liberté et qu'elle aimait nourrir de sa main; déplia l'épais tapis posé devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis s'était déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté aussi pour la distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes différentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un saphir.

Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth.

Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de ses séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur son visage le reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations, les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.

Tout était prêt et elle ne venait pas.

—Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends. Elle doit venir...

Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience.

Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il comprit que c'était elle.

D'abord, avec un humble salut, entra la sœur converse Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix.

Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à mi-front,—monna Lisa del Gioconda.

Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier adonné à la culture.

L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle race de bœufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes gens—et Florence n'en manquait pas—ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille Dianora.

C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme.

Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux.

Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la sœur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.

Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme de l'artiste.

Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard—comme cela arrive aux gens vivant continuellement et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de modèle; chez Ève devant l'arbre de la science le premier tableau du maître; chez l'Ange dans la Vierge aux Rochers; chez la Léda et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son existence, dans toutes ses œuvres, il eût cherché à refléter sa beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.

Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,—la réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,—comme si monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du maître, le sosie féminin de Léonard.

La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des mains blanches et fines.

Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement n'échappaient à son observation.

—Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui?

Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait que de coutume.

Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.

—Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas très bien portante. J'ai veillé toute la nuit.

—Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie de poser? murmura Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une autre fois?

—Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? Regardez quelles ombres tendres, quel soleil moite: c'est mon jour! Je savais, continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais j'ai été retenue par madonna Safonizba...

—Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfumée comme une boutique de cosmétiques...

Gioconda sourit.

—Madonna Safonizba désirait vivement me raconter la fête du Palazzo Vecchio donnée par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce qu'on avait mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et quel homme courtisait telle femme...

—Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le bavardage de cette crécelle qui vous a indisposée. Comme c'est étrange! Avez-vous remarqué, madonna, que parfois une absurdité quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indifférents et qui ne nous intéresse guère—la bêtise ou la trivialité ordinaires—suffit pour assombrir subitement notre âme et nous impressionne plus qu'une peine personnelle?

Elle inclina silencieusement la tête: il était visible que depuis longtemps ils étaient habitués à se comprendre presque sans mots, par une allusion, par un regard.

Il essaya de reprendre son travail.

—Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.

—Quoi?

Après un instant de réflexion, elle répondit:

—Le Royaume de Vénus.

Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.

Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au Royaume de Vénus, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille fable ou une berceuse:

—Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond est le calme du royaume de Cypris.

Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond—le sourire même de Léonard.

Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.