III

Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne.

Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur d'Orbiniano.

Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du petit cabaret d'Anciano: il y était né.

Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse guinguette.

Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la tarocca.

La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.

Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin d'arroser la convention.

Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de conquérir les cœurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.

Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle devint enceinte.

La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir des suites de ses couches.

Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.

Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et dévote famille da Vinci.

Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.

C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son Livre sur la Peinture.

«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui sont parées?»

Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la mère, le charme dont tout son être était empreint.

La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses bœufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.

Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son corps.

Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies, des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le cœur de le gronder et de se plaindre à son grand-père.

L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu es un homme?»