III
Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du détournement de l'Arno dans le port de Livourne.
La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.
Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile solitaire.
La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée.
Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs des très vieux tableaux.
Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre, grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des bœufs siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange, lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait. Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante beauté.
Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait «dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il, elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement l'esprit féminin,—la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui, subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique et éternelle compagne et sœur. A ces moments, il aurait voulu franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie réelle.
Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?
Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession matérielle—dans ou en dehors du mariage—lui paraissant grossière. Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur.
Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses caresses,—dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet être nouveau, conçu et né d'eux—comme l'enfant du père et de la mère—et qui était lui et elle en même temps?
Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents, à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers le brouillard. Et par instants il songeait:
Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute autre femme?
Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution mais encore qu'elle la brusquerait.
Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné par la blanche lumière de la lune.
Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir entendue dans sa jeunesse:
Oh! que la jeunesse est belle
Et éphémère! Chante et ris
Et sois heureux—si tu le veux
Et ne compte pas sur demain.
Le dernier vers se répercuta dans son cœur en un sombre pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme sœur? La repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de fois pour son existence, en faveur de la contemplation, sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle pour la vivante—celle qui était ou celle qui serait toujours?
Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa. Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, l'irrémédiable fuite du passé.
Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant:
Di doman non c'è certezza.
Et ne compte pas sur demain.