III
—Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne.
L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient légèrement gris.
—Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'épaule de Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du vinaigre!
Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et cria en mauvais italien:
—Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé!
—Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon cœur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons, ami, à notre chère France:
Du grand Dieu soit mauldit à outrance,
Qui mal vouldroit au royaume de France!
—Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio.
—Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent les leurs.
—Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna l'étameur. La main me démange de les corriger!
Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré à la barrique, non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.
Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de dégoût. Devant lui passa la fille du patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux de Tibald.
Le Gascon cligna malicieusement de l'œil à son camarade et tortilla crânement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson des soldats de Charles VIII:
Charles fera si grandes batailles,
Qu'il conquerra les Itailles.
En Jerusalem entrera
Et mont Olivet montera.
Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.
Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux.
Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de vin.
La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta un moment hébété.
Tout le monde s'esclaffa.
—Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consolé!
—Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar.
Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria:
—Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai!
Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de l'étameur Scarabullo le saisit au collet.
—Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises!
—Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, vauriens, lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges!
Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras.
Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit de la taverne et se prit à hurler:
—On assassine! Les Français pillent!
La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises.
—Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! geignait la grosse Barbaccia.
—Qu'y a-t-il? Le feu?
—Sus aux Français!
Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait:
—Sus, sus aux Français!
Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre:
—Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut pas la corde pour le pendre!
Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles que sa femme.