IV
Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche.
Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.
Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur de l'église, du plus profond de son cœur de pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de tous les peuples à la Vierge très pure.
Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.
L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou.
—C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon âme!
En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde, ferma les yeux et murmura:
—Ave, dolce Maria di grazia piena...
Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres, continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec joie:
—Ave, dolce Maria di grazia piena...
A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du Conseil de construction «Consiglio della Fabrica», architectes, italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever au-dessus de la coupole.
Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.
Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité.
Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.
Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.
—Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre excellence.
L'artiste brisa le cachet et lut:
»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.
»DUC JEAN GALÉAS.
»14 octobre.»
Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place, monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de Milan.