V

Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.

En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant.

Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa rencontre.

—Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.

Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.

Léonard s'engagea dans l'allée principale.

—Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce chemin détourné...

Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées. Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du parc des feuilles jaunies.

—Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.

Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement sombre.