IV
Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.
Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre. L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.
Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table.
A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre, un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.
—Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier déjà la Seigneurie avait promis...
—J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou quatre ducats comme un mendiant!
Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent, pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.
—Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à votre oncle...
—Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la République que personne ne voudra entendre parler de votre démission. Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'œil de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se roulaient de rire...
—Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni linceul, ni cercueil...
Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une lettre de sa jeune femme, monna Marietta.
Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine sur du papier gris.
«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien... il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je prie pour votre santé, vous protègent!»
Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche et murmura bourru:
—Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie?
—Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez...
—Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!
Il fit un geste impatienté et ajouta:
—On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il faut choisir: ou sa femme ou la politique.
Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua:
—Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme?
—Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio.
—Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas, messer Leonardo?
Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un masque d'impudence.
Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.
L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent. Nicolas refusa.
—Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez rendu un cordial service...
Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence.
Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité toute seigneuriale.