V
Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée.
La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient de ci de là.
Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.
Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.
Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité, baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la tête de don Ramiro.
—Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.
Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes. On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se mêlèrent au peuple.
—Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait le lieutenant.
—C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue, la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les orgueilleux.
—Regas eos in virga ferrea, murmura un moine. Tu les conduiras avec un sceptre de fer.
—Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple!
—Il sait punir—il sait gracier.
—On ne peut avoir de meilleur roi!
—En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait le dernier bœuf! On ne respire que depuis le duc de Valentino—que le Seigneur lui donne la santé!
—Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils sont rendus on ne peut plus vite.
—Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine.
—Il plaint le peuple, voilà la vérité.
—Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te protège, notre beau soleil rayonnant!
—Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme un monstre.
Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.
—Lui... Lui... Le voilà... Regardez...
On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur héros, «le blond et beau César», Cesare biondo et bello. C'était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.
En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une cuirasse, vêtus de deux couleurs—jaune et rouge. Machiavel ne se lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants, venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique.
Le visage de Valentino—il avait vingt-six ans—avait maigri depuis que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme la lame aiguisée d'une épée nue.
L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés de bœufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le soleil énorme et sanglant.
La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.
—Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau soleil!
Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel.
Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf enthousiasme.