IV

On annonça César à Sa Sainteté.

Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la République florentine placée sous le protectorat de la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son fils.

Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César; puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France particulièrement, pussent entendre la conversation.

Bientôt retentirent de violents jurons du pape.

César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:

—Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de courtisane...

—Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le tuera!

Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même d'Alexandre VI.

Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.

Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience, tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.

S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère.

—Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne voudrais pas être la cause d'une colère...

—Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement le pape.

Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un geste amical il lui prit le menton entre deux doigts—signe de particulière faveur—et commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la pureté des intentions du duc.

L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il eût presque des preuves irréfutables d'une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y croire, s'il en jugeait d'après l'expression des yeux, du visage et de la voix du pape.

Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un mensonge n'était combiné à l'avance, il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette faculté et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien que tout le monde sût qu'il mentait,—que d'après l'expression de Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter quelque chose, plus il multiplie ses serments»—tout le monde le croyait, car le secret de la puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination.