V

Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots à l'oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis par une porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison n'était pas suffisante et que le malade revenait à la santé.

Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude qu'en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C'était encore plus avantageux puisque cela éloignait les soupçons.

—Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai, aimable et bon catholique.

Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas: réellement il plaignait le cardinal et s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.

Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts Libres, le couvert mis et sentit la faim.

La séance du méridien fut remise à l'après-midi. Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.

La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape ayant une préférence marquée pour la fleur de l'Annonciation, parce que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia.

Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI était sobre de nourriture et de boisson.

Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos.

Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté avec César et, comme s'il ne soupçonnait pas qu'elle était feinte, commença à défendre le duc avec ardeur.

Chacun le suivit, chantant les louanges de César.

—Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou.

Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.

—Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le cœur...

Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges.

—Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.

L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.

On sortit sur le balcon, la ringeria donnant sur la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments par d'ardents poulains.

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Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette union?

Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.