IV
Un jour d'ennui, François Ier se souvint de son désir de visiter l'atelier de Léonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit au château de Cloux.
Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste travaillait avec acharnement à son Saint Jean-Baptiste.
Les rayons du soleil entraient de biais par les croisées de l'atelier, grande pièce froide à parquet carrelé et à plafond à poutrelles. Profitant de la dernière lumière, Léonard se hâtait d'achever la main droite du Précurseur désignant la croix.
Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.
—Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, je ne reçois personne. Dis que je suis malade ou sorti.
L'élève alla dans le vestibule pour congédier les importuns, mais reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la porte.
Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de la Joconde—ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir.
Le roi entra dans l'atelier.
Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût plutôt criard, une trop grande profusion d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il se parfumait à l'excès.
Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que François Ier portait dans son physique une majesté telle, qu'il suffisait de le regarder pour deviner le roi.
Léonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui, mais François le retint et s'inclinant lui-même, l'embrassa respectueusement.
—Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, dit-il aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?
—Je suis continuellement malade, Sire, répondit l'artiste en éloignant le portrait de Joconde.
—Qu'est-ce? demanda le roi.
—Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.
—Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde et plus ils plaisent.
Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du portrait et souleva la draperie.
Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et longtemps regarda, silencieux.
—C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rêve. Voilà la plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce?
—Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, répondit Léonard.
—Quand l'as-tu peint?
—Il y a dix ans.
—Elle est toujours aussi jolie?
—Elle est morte, Sire.
—Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, a travaillé cinq ans à ce portrait et ne l'a pas achevé, du moins, il l'affirme.
—Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante, il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, que l'on peut t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as été heureux, vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle n'était pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore!
Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa avait pu rester une épouse fidèle ne pouvait même pas effleurer son cerveau.
—Mon ami, continua François en souriant, tu es grand connaisseur en femmes. Quelles épaules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore plus beau...
Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui déshabillent et possèdent, comme une impudique caresse.
Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.
—Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas d'être artiste, il faut avoir pénétré tous les mystères du cœur féminin—labyrinthe de Dédale, pelote de fil que le diable lui-même ne démêlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains croisées—mais va voir au fond de son âme!
Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie.
Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un tableau vers le jour.
—Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon à n'être entendu que du roi, mais on m'a assuré que non seulement il n'a pas aimé la Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge...
Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il ajouta quelque chose de très indécent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire beauté des élèves de Léonard.
François Ier s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire indulgent d'un homme du monde privé de préjugés, qui sait vivre et n'empêche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts ni des couleurs.
Le tableau inachevé attira son attention.
—Et cela, qu'est-ce?
—D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce doit être Bacchus.
—Et cela? demanda le roi en désignant le tableau voisin.
—Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.
—C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une femme. Il ressemble à la Joconde. Il a le même sourire.
—Peut-être un Androgyne? observa le poète, en expliquant la fable de Platon.
—Aplanis nos doutes, maître, dit François Ier en s'adressant à Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?
—Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en rougissant comme un coupable,—c'est saint Jean-Baptiste.
—Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!
Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en même temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.
—Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. Combien m'en demandes-tu?
—Votre Majesté, commença timidement l'artiste, ces tableaux ne sont pas terminés. Je songeais...
—Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever le Saint Jean, j'attendrai. Mais ne touche pas à la Joconde. Tu ne peux faire mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas.
Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prétexte de refus. Mais que pouvait-il dire à un homme qui transformait tout en plaisanterie ou en indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait à s'en séparer à aucun prix?
Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de céder la toile à trop bon compte.
—Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.
Il contempla le portrait et dit:
—Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq cents.
—Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer à Votre Majesté...
Il s'arrêta et pâlit.
—Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense que c'est suffisant.
Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.
Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la Joconde. François Ier prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.
—C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre la Joconde. Sois tranquille, je lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver à la postérité.
Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il considérait la Joconde avec des yeux affolés. Des plans enfantins germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.
La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile comme celui d'un mort.
La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.
—Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi.
—Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade. Vraiment, remettez à demain.
—Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.
Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux s'acheminèrent vers le palais.