IX

Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée nauséabonde, ils suivirent une sombre impasse et se trouvèrent sur les bords de l'Arno.

Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues clapotaient. Le croissant de la lune éclairait les cimes majestueuses argentées par le givre. Les étoiles brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.

—Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard de Vinci.

L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il pleura.

—Pardonnez, maître...

—Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.

—Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon Dieu! comment ai-je pu vous quitter?

Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, ses terribles idées de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme devant le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, et il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes et étranges ainsi que des étoiles.

Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout deviné, et avec un sourire d'infinie pitié, posant sa main sur la tête de Giovanni, lui dit:

—Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon élève, je te reprendrai avec joie.

Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme mystérieux par lequel il exprimait ses pensées intimes, il ajouta tout bas:

—Plus la sensibilité est grande, plus forte est la douleur. Grand martyr!

Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui enveloppait le maître et l'élève.