VIII
Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché encore par la flamme. C'était une œuvre de Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme œuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne.
Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et frôlait maintenant le tableau,—et son cœur se glaçait d'effroi. A ce moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant:
Ognun gridi, com'io grido,
Sempe pazzo, pazzo, pazzo!
Il faut devant le Seigneur,
Tous nous réconcilier,
Et danser sans aucune crainte,
Comme devant l'arche sainte,
Le saint Roi David dansait.
Relevons tous nos soutanes,
Et que dans notre folle ronde,
Personne ne reste en panne.
Ivres d'amour du Seigneur,
Et du sang de ses blessures,
Gais, heureux et tapageurs,
Nous sommes ivres de l'amour,
De l'amour de Notre-Seigneur.
Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs.
Nous agitons nos croix
Et nous dansons, dansons, dansons,
Comme dansait David, le Roi.
La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de sa langue rouge son corps très blanc, rosé subitement et, par cela même, devenu presque vivant, encore plus mystérieux et plus superbe.
Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda eut un dernier sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'éternité.
Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre bourré de poudre éclata avec fracas. Les flammes montèrent alors jusqu'au ciel. Le monstre lentement oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons rougis.
De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches s'ébranlèrent à la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle avait vaincu le diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses mains et voulut fuir, mais une main s'abaissa sur son épaule, il se retourna, et aperçut le visage calme du Maître.