IX
Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.
Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans la haute et sombre salle, obscure et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.
Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une fois—long, long, long et plus noir que la nuit,—la tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se sauver—ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:
—Toi... toi encore... pourquoi?
Lentement il leva la tête.
Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa voix:
—Pardonne... pauvre... pauvre femme.
Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à travers les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de fêtes, il chercha le duc en criant:
—Au secours! au secours!
Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les dames passaient en farandole sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de l'arc, armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les «amoureux fidèles», le génie les accueillait par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir.
Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des amants.
A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait en courant dans la salle, gémissant:
—Au secours! au secours!
Apercevant le duc, il se précipita vers lui.
—Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.
—Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez!
—Malade?... encore!... où? Parle distinctement!
—Dans la tour du Trésor...
Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête.
Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose d'insolite et se tut.
Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut à peine le temps de sauter et se foula la jambe.
Quelqu'un cria:
—Le feu!
—Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard.
Une autre glapit et s'évanouit.
—Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns.
—Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.
—La duchesse est malade...
—Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.
—Impossible! La duchesse était ici à l'instant et dansait...
—Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...
—Un poison lent et sûr...
De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne savait rien encore. Durant la danse «Vénus et Zeus», les dames avec un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or, comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête, telles des conquérantes.
Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens:
—Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.
Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles.
Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de deux poignées pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison Sforza. Étrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le feu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces femmes en pompeux atours.
Tout le monde comprit.
—Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'œuf cru, mêlé à de la soie pourpre effilochée.
Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action, l'important était d'avaler sept germes d'œuf de poule délayés dans un jaune.
Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude:
—Qu'est-ce?
Elle ne lui répondit pas.
Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui dit:
—Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.
La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.
L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.
A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède!
L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.
—La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.
De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme un enfant:
—Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!... Bice!... A cause de moi, maudit.
Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait crié d'une voix colère:
—Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!
La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en fer-blanc.
—Daignez manger, monseigneur.
—Qu'est-ce?
—De la chair de loup. Il y a une raison à cela: dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de loup, c'est la première chose à faire.
Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge.
La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:
«Notre père
Sept loups et une louve mère,
Qui êtes aux cieux et sur la terre;
Vent lève-toi et notre mal
Emporte vite dans le canal.
«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle et éternelle. Notre mot sera fort. Amen!»
Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné de deux autres docteurs, sortit de la pièce. Le duc se précipita à leur rencontre.
Ils se taisaient.
—Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde...
Le duc lui saisit la main.
—Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez quelque chose!...
Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait le calmer.
Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune docteur au visage impertinent:
—Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du corail rouge pillé.
—Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air très bon.
—La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, mais malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième sphère solaire. De plus, l'influence d'une date impaire...
Le vieillard soupira et se tut.
—Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?
—Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...
—Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.
—Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer que tout ce que la science...
—Au diable, la science! cria tout à coup le duc en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misérables! Je vous ferai tous pendre!
Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte continue.
Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le prit à part:
—Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas entendre ce cri!...
Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines.
—Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?
—Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge.
—Bon! bon! allez prier!
Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux.
—J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit! J'ai empoisonné un innocent adolescent, le duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon âme... mais sauve-la!
Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête, promit à la Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus tard. Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus petit.»
—A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou?
Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.
Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain obsédant de l'Enfant doré:
Je reviendrai parmi vous,
Sur l'ordre du More.
Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin d'hiver.