X
Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui et dit:
—Son Altesse est délivrée.
—Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.
—Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire vous voir. Venez.
Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle.
—Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Béatrice.
Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.
Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains, pria.
Béatrice, de nouveau, appela son mari.
—Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...
Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: «Je sais que tu n'as aimé que moi seule.»
Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:
—Embrasse-moi.
Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira seulement:
—Sur la bouche.
Le moine commença à lire la prière des agonisants.
Les intimes revinrent dans la chambre.
Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de sa compagne.
—Elle est morte! murmura Marliani.
Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre.
De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant.
Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements inférieurs.
Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et doré.
Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura:
—A la maison, à la maison...
—Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
—Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid!
Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:
Bientôt parmi vous, bientôt,
En une beauté nouvelle,
Je reviendrai parmi vous,
Sur l'ordre du More,
Insouciant siècle d'Or!
Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.
Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.
—Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable douleur et de joie infinie—d'après le témoignage de Platon, divisées en bases dont les cimes se joignent.
Il sentit le gamin frissonner.
«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire.
—Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une pitié infinie.
Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le caressait et le berçait.