IX

Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour travailler au visage du Christ.

Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument gris pommelé.

—Et Gianino? demanda Léonard.

Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.

—Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.

—Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?

—Depuis quatre jours.

Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.

Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.

Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits, il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était coutumier, mais que personne ne craignait.

—Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval par le vétérinaire?

—Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!

—Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient...

—Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.

—Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était l'anatomie?

Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond mépris, murmura:

—L'anatomie!

—Vaurien!... Va-t'en de ma maison!

Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de chevaux.

—Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.

—Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné...

Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.

Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.

—Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre.

—Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit la vérité.

Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.

Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout de tout.

—Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis embrouillé...

—Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?

—C'est vrai.

—Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le foin des chevaux. Tu te souviens...

—Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.

—Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?

Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.

Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.

—Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?

—Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai donné trente florins.

—Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats d'or pour ce grand diable bigarré...

—Tu veux parler de la girafe?

—Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.

—Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.

—Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?

—Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...

Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.

—Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.

—Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous...

—Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie mauvaise Pâque!

Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.

—Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,—et subitement sur ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et protectrice.—Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent pas de foin...

Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère malade.

—Il s'agit bien du foin! cria Léonard.

Et épuisé, il s'affala sur une chaise.

Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid vif.

—Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...

—A qui?

—A Arnoldo.

Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.

—A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?

Léonard baissa la tête.

—Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...

Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:

—Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...

Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense de la cape de Salario:

Drap d'argent15 lires4soldi.
Velours pourpre9 —»»
Galons9 —9soldi.
Boutons9 —12»

Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table. Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh! le bon et pauvre homme!...»