VIII

Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.

Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme des jumeaux.

Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.

Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.

—Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!

—Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon.

Elle ne se décidait pas, et admirait.

—Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.

—Maïa.

—Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont allés pêcher du poisson?

—Non.

—Veux-tu que je te le raconte?

Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme celle d'une jeune fille.

—Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.

Il fouilla dans ses poches.

A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la grand'mère de Maïa.

Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et cria:

—Maïa! Maïa! Viens ici, vite!

La fillette hésitait.

—Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre...

Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de grands yeux terrifiés.

Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna précipitamment.

Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.

Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et confus.

Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément purs.

Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des corps sur les plans inclinés.

La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son cœur l'habituelle jouissance.

Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi des savants:

«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent les œuvres d'autrui et me méprisent parce que je découvre. Mais je pouvais leur répondre comme Marius, le patricien romain: vous parant des œuvres d'autrui, vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.

»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques, existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une glace.

»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui ont bien écrit.

»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience, le maître des maîtres.»

La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et ferme dans sa solitude.

Seulement au fin fond de son cœur qu'il ignorait lui-même, bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords, comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa—de quoi? il voulut se le demander et ne le put.