V
A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, restait debout, répétant:
—Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!
De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs.
—Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple sauvage! Ils désirent les premières places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est presque turc. Quelle tribu de fauves!
L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près de Mamirof:
—Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est de mauvais goût. Le duc se fâche.
Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de l'ambassade, s'approcha également:
—Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On pourrait nous faire sortir...
—Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur de Venise. C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate de toutes les Russies...
—Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète Boccalino affolé.
—Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas.
Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Mamirof étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.
Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa place pour éviter les discussions, lui assurant que personne n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du «grand-duc de Rossia», car il espérait par son entremise conclure une alliance avantageuse avec le sultan.
Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison—de telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés. Puis il s'assit à la place désignée.
Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et enivrant, emplissait son âme.
Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.
Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie. L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa à lui par l'entremise de l'interprète et commença à le questionner sur sa contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, comme tout ce qui était immense et énigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.
—Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée «Rossia», parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?
Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure invention, que la Rossia, en dépit de son nom, produisait moins de roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la nouvelle italienne symbolisant le froid russe.
Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rive, les Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins, distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.
Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays aussi cruel, maudit de Dieu.
Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorme plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau.
Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson, le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux multicolores.
Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en massepains, en pistaches, en noix de cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Caradosso et Léonard—Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé—tout l'Olympe ressuscité.
Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et ronchonnait sous son nez:
—Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!