VI

Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et Zeus», la «Cruelle Destinée», le «Cupidon», se distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se séparaient avec une importance emphatique, des saluts exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée, comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier ou son manteau en continuant à danser dans la salle avec cette «négligence attristée» que l'on considérait comme un signe de haute élégance.

Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:

—Paillasse, va!

La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son cœur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments stupides de nouvel an, aux écœurantes platitudes des vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en cercle.

Elle demanda le sujet de leur conversation.

—Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce dernier l'aime d'amour céleste.

—Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.

—Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les lèvres—armes de la parole—servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le Cantique des cantiques, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.»

—Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer...

—Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...

—Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage...

—Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant ses belles épaules nues.

—Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua le chevalier.

—Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,—piteuses créations des peuples,—qui transforment les saints noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!»

Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune attention, continua son discours sur les mystères de l'amour spirituel.

La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre salle.

Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnommé l'Unique (Unico), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse coquine.

En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle et l'embrassa.

A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son nez.

—Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blessée? demanda la donzella Hermelina avec une compassion maligne.

Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.

—Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs.

Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement une main dans ses cheveux, leva les yeux au plafond.

—Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux.

Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et, sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son sonnet.

L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le cœur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au lieu du cœur

Dans le tendre nez s'encrête

Et le mouchoir de linon blanc,

De rosée pourpre se mouchète.

Les dames applaudirent.

—Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! Quelle facilité! Oh! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières sur un sonnet.

—Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses adoratrices.

—Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre.

On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.

Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis, il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais, la duchesse avait fait une chute.

Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher ses traits.

—Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.

—Plus haut que le Dante! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses de notre Unico?

—Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne, pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.

—Unico! Unico! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme.

Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser d'eau son cœur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint plus et sortit.

Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord.

Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres secrètes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette dernière était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues; Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis en sûreté ses papiers.

Elle s'arrêta, saisie et indécise.

Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait.

Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait murmuré:

—Bellincioni... Bellincioni...

Elle poussa un cri et pâlit.

—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui Oui, oui, certainement! Voilà de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperçue... pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne puis plus supporter ce mensonge!

Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il devait être seul chez lui à cette heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte.

—Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne!

Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les ordres.

Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de la porte Ticcini où habitait Bellincioni.