VII
Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée».
Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe pour le chien favori de madonna Cecilia.
Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et songeait au froid de la nuit.
Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par lui en l'honneur de la duchesse: Le Paradis. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie: il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.
Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au cœur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite, raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans la vieille fourrure.
«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand.
Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.
Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.
«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les autres?
»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:
Bellincion Berti vid'io andar einto
Di cuojo e d'osso...
«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un masque ou était défiguré par la petite vérole.»
Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau malade et transi.
On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les briques.
«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me laissent en paix...»
Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans la chambre.
Le poète sursauta et la regarda fixement.
Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.
—Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé.
Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:
—A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame dans mon humble logis?
«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»
Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les derniers éclats de la bûche.
La dame enleva son masque.
—C'est moi, Bernardo.
Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au loquet de la porte.
—Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...
—Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice.
Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:
—Personne ne peut entendre?
—Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris.
—Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.
Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.
—Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...
—Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...
Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours posé sur lui.
—Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!
Il tomba à genoux devant elle:
—Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres...
—Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as pas?
—Non.
La rage s'empara de Béatrice.
—Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains, misérable!
Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau malade.
«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai pas le duc!»
Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant à le prouver.
Bellincion Berti vid'io andar cinto
Di cuojo e d'osso...
il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.
La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le studio, la cellule de travail du poète.
Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba et recula.
Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes.
Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la «jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de pluie et de grêle».
Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.
Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était bien là ce qu'elle cherchait—les brouillons des poésies commandées pour Lucrezia.—Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de ducats, se retira.
Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la tempête.
Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond sommeil.