XIII
Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche pour un tableau.
Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût agi d'une œuvre importante, il aida le maître à imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie.
La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il s'était arrêté et regardait le maître.
—Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.
Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.
—Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.
—Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.
Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical.
Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes.
—Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer...
—Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.
—Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer les règles avec une précision mathématique...
Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans l'âtre.
—Racontons des histoires! proposa Salaino.
Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.
»—Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.
»—Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»
»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en criant:
»—Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.
Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les autres.
Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses cris de colère.
A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant parcimonieux.
Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas de vin.
—As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons.
—Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.
—Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin?
—Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?
—Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers le plafond une pièce d'or.
—D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le menaçant.
—Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets!
—Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin...
Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.
Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait la chanson du Moine défroqué:
Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!
Hi hi hi et ha ha ha!
Eh! vous les jolies filles,
A pécher je suis prêt!
Ou bien encore l'hymne solennel de la folle Messe de Bacchus, inventé par les étudiants:
Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,
Comme des éponges s'imbiberont,
Et dans le feu de l'enfer
Les diables les sécheront.
Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement, de Giacopo.
On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse et à chacun.
Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire:
—J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle gaieté céleste.
Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu exprimer le maître.
—Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre, comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur plaira.—Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous gênent.
—Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le maître en riant.
Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à son élève.
Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,—maladif et rêveur enfant de seize ans,—plongé dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières de la Synagogue.
Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, oublié et de nouveau retrouvé.
Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.»
Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.
—Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?
—Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me semble que de nouveau tu...
—Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est passé...
—Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...
—Ne craignez rien! Maintenant je vois—et il désigna le dessin—je vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce dessin.