XIV

Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure du Christ de la Sainte Cène et il désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours retardait.

Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, Giovanni vit le Christ.

Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant de la mathématique.

Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte, paraissait infiniment profonde.

Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, étrange et terrible.

Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction, tous deux étaient la vérité.

Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses mains.

—Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix railleuse.

Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et reconnut Cesare.

Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre apparition.

Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas.

—Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin Cesare.

—Oui, répondit Giovanni.

—Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant.

Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola au-dessus du canal.

—Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la Cène?

—Oui.

—Eh bien? comment le trouves-tu?

Cesare se retourna brusquement.

—Et toi? demanda-t-il.

—Je ne sais pas... il me semble...

—Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?

—Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le Christ.

—Pas le Christ? Et qui donc?

Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête.

—Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque enfant?

—Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères?

—Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux Christ!

—Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage. Dans la Cène il est plus âgé de quinze ans...

—Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies...

—Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu dit, Cesare, deux Sosies?

—Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même?

—Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a représenté dans la Cène, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort—comme nous!

—Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la Cène, ne pouvait prier ainsi...

Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement changé.

Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de plus en plus assombrie.

—Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, nous marchions ensemble ici même et discutions la Sainte-Cène. Tu te moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de lui...

Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se retourna.

—Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!

Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.

—Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la Sainte-Cène, personne, peut-être même pas lui, ne le comprend comme moi, son plus mortel ennemi!

Et riant de nouveau de son rire forcé:

—Quand on pense... quelle drôle de chose que le cœur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de même pas, moins encore maintenant...

—Pourquoi?

—Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'œil, ni l'orteil de son pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase!

—Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le quittes-tu pas?

—Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...

—Lequel?

—Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!

Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se poser sur sa main.

—Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?

—Lui-même, répondit Beltraffio.

—Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il pense que...

Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se quittèrent au plus proche carrefour.

Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il répétait sans cesse:

—Les sosies... les sosies...