CHAPITRE IV

LE FAUX AMOUR DE SOI

L’essentiel pour le bonheur de la vie, c’est ce qu’on a en soi-même.

(Schopenhauer.)

Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour. Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au seul Ego,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités de la personnalité humaine.

Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte, soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa, il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses; ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.

L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer, s’aime mal, s’aime faussement.

Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime lui-même.

L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui: enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre, mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.

S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible. Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes, sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer suffisamment à l’atteinte de ce résultat.

Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres, par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement, se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles, en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions; toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice. L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand. La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.

Mme de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance. L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel. Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.

Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix (il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.

L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement, de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles, incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire encore souvent.

Sur ce point également l’époque actuelle est en progrès sur les précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la négligence reprend le dessus.

Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions intellectuelles et morales?

On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir, à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité dément, d’interprétations erronées des préceptes divins.

Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit s’aimer.

L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit. Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux, mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une individualité produit sur une autre.

Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart des vies.

Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées. Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance. La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin.

S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut une plus considérable encore pour que cette constatation procure une joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité. Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?» Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?»

Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte.

Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né. L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait. Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes.

L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand, non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter. D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés, détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas la donner, c’est être son propre ennemi.

Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement, une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie, quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres de la même façon.

Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur, d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives? Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et efficace coup de fouet.

Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre.

Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux, s’acharnant après eux!

Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour.

Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que prendra leur moi. C’est là une étrange indifférence, que la plupart des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.» Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé. Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie intellectuelle, vie artistique et même vie sociale.

L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations, mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat, physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement accompli.

Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions, et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée, nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et intelligente.

On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui, ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent, qui s’appelle l’approbation des autres.

Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude. Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime.

Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent pour lui-même un vrai amour?

Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle, ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment point.

La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes. Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout! Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.

Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous, il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du livre... In Angulo cum libello.

La sensibilité étant durant toute la vie active de l’homme la cause principale de ses joies et de ses douleurs, il serait utile de se demander dans quelle voie il doit la diriger pour son propre bonheur et le développement normal de ses facultés affectives.

La sensibilité n’est pas la sentimentalité; celle-ci sous toutes ses formes, même la forme naturelle, est une source d’erreurs, de pernicieuses illusions et d’inutiles souffrances. Tout ce qui tend à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par conséquent être banni, de l’éducation que nous recevons des autres et de celle que nous nous donnons à nous-mêmes. Elle représente, du reste, bien plus une habitude de l’esprit qu’un besoin du cœur, et en général se développe au détriment des affections vraies et se perd en phrases vides, en aspirations vagues. On rêvera à l’ami absent, mais on oubliera d’agir pour lui. Les personnes sentimentales sont presque toujours les moins altruistes et ne contribuent que faiblement à la félicité de leur entourage, car elles deviennent facilement le centre de leur sentimentalisme, se posent vis-à-vis d’elles-mêmes en êtres à part, méconnus du vulgaire, magnifiant en sérieuses épreuves les petits déboires de la vie, se forgeant une série d’imaginaires souffrances. En résumé, être sentimental vis-à-vis des autres c’est les aimer plus artificiellement que réellement. Être sentimental vis-à-vis de soi-même c’est ne pas s’aimer du tout, puisque c’est développer en soi des causes factices et inutiles de douleur.

La vraie sensibilité, au contraire, est une source constante de joie, elle produit un rayonnement continuel de l’âme. Plus l’homme aimera autour de lui, mieux il s’aimera lui-même, l’amour pour autrui étant l’unique moyen efficace de contribuer à sa propre satisfaction. Ceux qui, par crainte de la souffrance, stérilisent leur cœur, deviennent des âmes mortes; l’avarice morale les étreint et tarit en elles toutes les forces d’expansion et de lumière. Ils donnent le moins possible au prochain pour éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette précaution se retourne contre eux-mêmes. En étouffant leurs sentiments altruistes, ils augmentent leur égoïsme, ce qui les rend plus sensibles à ce qui les touche et par conséquent les fait souffrir davantage. Aimer les autres, c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement, car on n’est heureux qu’en aimant; seulement, il faut les aimer pour eux-mêmes et non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant pour leur être utile, sans cette exagération morbide qui change le dévouement en souffrance, en somme il faut les aimer comme nous-mêmes pour leur bien réel. Tout s’enchaîne admirablement dans cet ordre d’idées, car le but de l’amour pour soi et les autres est d’amener l’âme humaine à l’harmonie.

Cette même harmonie demande que la sensibilité soit dominée par la raison, la patience et le courage, sans quoi elle dégénère en sensiblerie et devient, plus même que la sentimentalité, une cause de chagrins perpétuels et inutiles pour ceux qui l’éprouvent et un tourment pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire et bonne à soi et aux autres, elle doit se garer de nombre d’écueils et surtout de l’excès de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie de tout bonheur, de toute satisfaction et de toute paix, la susceptibilité devrait être considérée par les êtres intelligents comme une maladie douloureuse qu’il faudrait tâcher d’enrayer dès le premier symptôme. Si l’homme savait s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment morbide de prendre racine en son âme.

La susceptibilité a une pernicieuse sœur jumelle qui est en même temps sa cause et son effet; il est rare que l’une aille sans l’autre. Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité exaspérée, mais d’ordinaire elle marche à pas égal avec la vanité, la plus perfide compagne que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait pas en souhaiter le contact à son pire ennemi, et, aberration singulière, l’homme presque toujours s’empresse de lui ouvrir toutes grandes les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente, la chérit. Si l’on noircissait d’encre le papier de plusieurs fabriques on n’arriverait pas à énumérer le mal dont elle a été cause depuis le commencement du monde. Et tout cela parce que l’être humain n’a jamais appris à savoir s’aimer et par conséquent, n’a pas compris quelle source de douleurs il pourrait s’épargner par une sage direction de lui-même.

On dira que la susceptibilité est une force de résistance, que la vanité est un levier puissant, que sans elles la grossièreté s’introduirait dans les mœurs, que tout progrès d’élégance et de culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien développée ne suffirait-elle pas à maintenir le respect, à servir de rempart contre les offenses, à les empêcher même? Et l’amour-propre ne pousse-t-il pas l’homme bien plus loin que la vanité sur la voie du perfectionnement, de l’achèvement, de la grandeur? On les confond l’un avec l’autre, et c’est une erreur profonde, car à les bien considérer ils s’excluent l’un l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations de la vanité, on transforme et rapetisse celle de l’amour-propre. L’amour-propre c’est l’amour de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne peut faire désirer que le bon et le grand, la réalité et non l’apparence, la vraie gloire et non la fausse gloire, tandis que la vanité!... Qui oserait décrire et avouer toutes les petites et pauvres pensées, les mesquins désirs, les puériles satisfactions dont elle est cause? Ce qu’inspire l’amour-propre on ne le raconte pas toujours, mais on n’en rougit point; il peut induire à une action violente, jamais à une action basse; s’il a ses dangers, ses maladies, elles ne sont ni putrides, ni infectieuses.

Un des symptômes du vrai et sain amour-propre c’est de développer le désir de la gloire dans les âmes assez fortes pour le supporter. Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce n’est pas toujours celle du guerrier, du poète, de l’homme d’état, du savant ou telle autre personnalité géniale à laquelle on est habitué à attacher ce nom, elle peut illuminer de ses rayons des manifestations plus modestes. Il y a la gloire intime et secrète du développement mental et moral. Emerson, par exemple, n’aurait jamais écrit les pages qui lui ont acquis la célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même, il serait arrivé à la gloire par l’expansion de sa pensée et de son sentiment. Qu’elle soit destinée à rester invisible ou à revêtir une apparence éclatante, la gloire est le plus salutaire, le plus efficace, le plus noble amour que l’homme puisse concevoir et réchauffer dans son esprit et son cœur. Il faudrait que sa poursuite dominât toutes les autres dans les âmes profondes et les intelligences géniales.

Ce désir des hauteurs même invisibles ne peut être le partage que d’une élite, mais il reste aux personnalités plus modestes un vaste champ de travail à ensemencer et à labourer, lorsqu’elles auront appris quel est le vrai amour de soi. La récolte leur apportera des satisfactions inconnues, donnera une saveur toujours renouvelée à leur existence, leur épargnera bien des souffrances inutiles; elles auront, en outre, la joie suprême de voir leur fonds produire chaque jour davantage ce qu’il est capable de donner.

Tous ces bienfaits que la pratique du vrai amour de soi promet à l’homme, peuvent être obscurcis, gâtés, corrompus par le développement d’une seule tendance, comme une famille d’insectes presque invisibles suffit pour que les plus grands arbres soient rongés dans leur essence même. Cette tendance, il vaut mieux dire cette maladie, est le manque de simplicité, de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et des autres. Dès qu’une préoccupation de ce genre pénètre l’esprit, elle diminue immédiatement tout ce qu’elle touche. Si la recherche de perfectionnement, de la mise en valeur des facultés doit amener à sa suite l’orgueil spirituel, mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement, simplement, dignement ce qu’il est vaudra toujours mieux que le poseur, même s’il a le bon goût de ne pas battre la grosse caisse, même s’il est à peu près sincère dans sa recherche du bien et du bon.

La simplicité, c’est la vérité. La pose, même si ses attitudes sont belles, n’est que mensonge. L’une peut se comparer à la source d’eau vive, à l’air pur des montagnes, à la saveur des fruits, à l’odeur des fleurs; l’autre c’est le masque, la fantasmagorie, les boissons frelatées, les parfums chimiques. Et il suffit d’une perle fausse dans le collier pour faire douter de celles qui sont vraies!

Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti, dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire. Au contraire par le développement de ses facultés physiques et mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles. L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme une humiliation.

L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste, car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste, mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce, charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de droit.

Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant: «Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»

La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat. Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer. Le but de cet amour se résume en trois propositions principales: être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir comme résultat l’harmonie finale de l’être.

Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie, tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales, qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?

Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples du hasard.

Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale; elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu aimeras les autres.