CHAPITRE V

L’ÉLÉGANCE MORALE

Attelez votre charrette à une étoile.

(Emerson.)

Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore, en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et, si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le beau pour la recherche unique de l’utile.

Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable à la pureté de l’art; il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes, de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques: concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela artiste!»

Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire ou basse, mais il faut que les bornes de la plus vaste indulgence aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots, d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre certains actes indélicats ou lâches.

Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre, l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En l’étendant aux manifestations morales, on pourrait l’agrandir et le rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces visibles dont nous sommes épris.

Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse, fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries, mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez honnêtes gens subissent.

Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles du xviiie siècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des prescriptions du bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse, il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme, ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme autrefois.

Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La question se posait déjà au xviie siècle. Quelqu’un voyant Mme de Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner; à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses, les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes et s’inclinaient devant les stoïciens.

Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.

Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines d’Horeb.

Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.

En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de beauté auquel ils croient.

L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont ils se manifestent et s’accomplissent.

A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?

La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir...»

Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.

A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses peuvent éclore et vivre.

L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance de celui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.

L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des idées morales, observateur des formes et des obligations que la société impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.

L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles manquent parce qu’on n’y aspire pas.

Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, toutes les splendeurs du firmament et de la terre doivent avoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien pour qu’il devienne le beau.

Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui le conduiront aux hautes cîmes.

S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelques raffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et proclamer le culte du beau en morale.