CHAPITRE II.
SÉJOUR À WITEPSK.—SITUATION DE L'ARMÉE.—MARCHE SUR SMOLENSK.—COMBAT ET PRISE DE CETTE VILLE.—AFFAIRE DE VALONTINO.—PROJETS DE L'EMPEREUR.—MARCHE SUR MOSCOU.—BATAILLE DE LA MOSKOWA.
La ville de Witepsk, seul lieu considérable que nous ayons rencontré depuis Wilna, offrait un séjour convenable pour le quartier général. Napoléon en profita pour achever d'organiser le gouvernement provisoire de la Lithuanie, qu'il avait établi à Wilna. Comme il était de notre intérêt de ménager Witepsk et que nous y entrâmes sans combat, la ville ne fut point pillée. Witepsk, capitale de la Russie blanche, située sur la Dwina, à égale distance de Pétersbourg et de Moscou, est commerçante et bien peuplée. Sa province, réunie depuis longtemps à la Russie, en a pris les mœurs et les habitudes: aussi nous ne retrouvâmes point à Witepsk l'enthousiasme de Wilna. Les habitants nous reçurent plutôt comme des conquérants que comme des libérateurs. Mais l'intérêt de la politique de l'Empereur était de reculer autant que possible les frontières de la Pologne, et la province de Witepsk fut déclarée malgré elle partie intégrante de ce royaume. On lui nomma un gouverneur et un intendant, qui reçurent l'ordre de la traiter en alliée et non en sujette.
Un nouveau genre de désordre fixa en même temps l'attention de Napoléon. Les paysans des environs, entendant parler de liberté et d'indépendance, s'étaient crus autorisés à se soulever contre leurs seigneurs, et se livraient à la licence la plus effrénée. La noblesse de Witepsk en porta plainte à l'Empereur, qui ordonna des mesures sévères pour les faire rentrer dans le devoir. Il importait d'arrêter un mouvement qui pouvait dégénérer en guerre civile. Des colonnes mobiles furent envoyées; quelques exemples en imposèrent, et l'ordre fut bientôt rétabli.
Pour nous, qui n'avions à nous mêler ni d'administration ni de police, nous employions notre repos à parler de nos premiers succès et à nous en promettre de nouveaux. Jamais compagne n'avait commencé d'une manière plus brillante. La Lithuanie entière était conquise en un mois, presque sans combattre; l'armée, réunie sur les bords du Dniéper et de la Dwina, n'attendait que l'ordre de son chef pour pénétrer dans l'intérieur de la Russie. D'ailleurs les dispositions des ennemis depuis le passage du Niémen donnaient lieu de croire qu'ils n'avaient aucun plan arrêté. Placés d'abord pour défendre le Niémen et ayant Wilna pour place d'armes, on les avait vus abandonner rapidement les bords de ce fleuve, détruire les magasins de Wilna, laisser couper la communication entre les deux armées, et découvrir la Lithuanie tout entière. On avait vu le général Barklay se retirer sur la Dwina, dans le camp de Drissa, pour y attendre le prince de Bagration, qui, depuis le passage du Niémen par l'armée française, était dans l'impossibilité absolue de l'y joindre; puis abandonner encore sans combattre ce camp retranché qui avait coûté tant de temps à construire, s'arrêter quelques jours devant Witepsk, et en partir tout à coup pour se réunir enfin au prince de Bagration sous les murs de Smolensk. La supériorité des manœuvres de l'Empereur était incontestable; le talent de nos généraux, la bravoure de nos troupes, ne pouvaient faire l'objet d'un doute. S'il y avait une bataille, on pouvait espérer la victoire; si l'ennemi l'évitait, on organisait la Lithuanie, on prenait Riga, et l'année prochaine la campagne s'ouvrait avec d'immenses avantages. L'Empereur partageait d'aussi brillantes espérances. Dans une conversation qu'il eut à Witepsk avec M. de Narbonne, il évaluait à 130,000 hommes les deux armées russes réunies devant Smolensk; il comptait en avoir 170,000 avec la garde, la cavalerie, les 1er, 3e, 4e, 5e et 8e corps; si l'on évitait la bataille, il ne dépasserait pas Smolensk; s'il remportait une victoire complète, peut-être marcherait-il droit à Moscou. Dans tous les cas une bataille, même indécise, lui paraissait un grand acheminement vers la paix.
Cependant les gens d'un esprit sage et les officiers expérimentés n'étaient pas sans inquiétude. Ils voyaient l'armée diminuée d'un tiers depuis le passage du Niémen, et presque sans combattre, par l'impossibilité de pourvoir à sa subsistance d'une manière réglée, et la difficulté de tirer quelque chose, même en pillant, d'un pays pauvre par lui-même et déjà ravagé par l'armée russe. Ils remarquaient la mortalité effrayante des chevaux, la mise à pied d'une partie de la cavalerie, la conduite de l'artillerie rendue plus difficile, les convois d'ambulance et les fourgons de médicaments forcés de rester en arrière: aussi, en entrant dans les hôpitaux, trouvaient-ils les malades presque sans secours. Ils se demandaient non-seulement ce que deviendrait cette armée si elle était battue, mais même comment elle supporterait les pertes qu'allaient causer de nouvelles marches et des combats plus sérieux. Au milieu de ces motifs d'inquiétude, ils étaient frappés de l'ordre admirable dans lequel l'armée russe avait fait sa retraite, toujours couverte par ses nombreux Cosaques, et sans abandonner un seul canon, une seule voiture, un seul malade. Ils savaient d'ailleurs que l'empereur Alexandre appelait tous les Russes à la défense de la patrie, et que chaque pas que nous allions faire dans l'intérieur de l'empire diminuerait nos forces et augmenterait celles de nos ennemis.
L'Empereur passa quinze jours à Witepsk; tous les matins, à six heures, il assistait à la parade de la garde devant son palais; il exigeait que tout le monde s'y trouvât; il fit même abattre quelques maisons pour agrandir le terrain. Là, en présence de l'état-major général et de la garde assemblée, il entrait dans les plus grands détails sur tous les objets de l'administration de l'armée; les commissaires des guerres, les officiers de santé, étaient appelés et sommés de déclarer dans quel état étaient les subsistances, comment les malades étaient soignés dans les hôpitaux, combien de pansements on avait réunis pour les blessés. Souvent ils recevaient des réprimandes ou des reproches très-durs. Personne plus que Napoléon n'a pris soin des subsistances et des hôpitaux de l'armée. Mais il ne suffit pas de donner des ordres, il faut que ces ordres soient exécutables; et avec la rapidité des mouvements, la concentration des troupes sur un même point, le mauvais état des chemins, la difficulté de nourrir les chevaux, comment aurait-il été possible de faire des distributions régulières et d'organiser convenablement le service des hôpitaux? Les soldats, qui ne tenaient aucun compte de ces impossibilités, n'accusaient que le zèle et quelquefois la probité des administrateurs; ils disaient, en périssant de misère sur les grandes routes ou dans les ambulances: C'est malheureux, l'Empereur s'occupe pourtant bien de nous.
Ce fut à une de ces parades que fut reçu le général Friant, commandant des grenadiers à pied de la garde, à la place du général Dorsenne, mort en Espagne. Napoléon le reçut lui-même à la tête des grenadiers de la garde, l'épée à la main, et l'embrassa.
Cependant, dans les premiers jours d'août, les Russes livrèrent à nos avant-postes quelques combats, avec des succès divers. Toutes les mesures étant prises et l'ordre donné d'emporter pour quinze jours de vivres, l'Empereur se décida à marcher sur Smolensk par la rive gauche du Dniéper. Ce mouvement commença le 10, et tous les corps d'armée prirent la grande route d'Orcha à Smolensk; un pont de bateaux fut jeté à Rasasna; les 3e et 4e corps, la cavalerie, la garde impériale, le passèrent et se portèrent rapidement sur la route de Smolensk, tandis que les 1er et 8e corps, déjà placés à Dubrowna et Orcha, marchaient dans la même direction, et que le 5e corps, passant le Dniéper à Mohilow, appuyait le mouvement par la droite. Toutes ces manœuvres furent exécutées avec une rapidité et une précision à laquelle les Russes ont rendu justice. L'Empereur partit de Witepsk le 13, il passa le Dniéper à Rasasna; déjà, le 14, l'avant-garde ennemie, postée à Krasnoi, fut vivement repoussée par le roi de Naples et le maréchal Ney.
Le 15, le quartier général était à Koritnya, et l'avant-garde s'approchait de Smolensk. L'Empereur, trop occupé des opérations militaires, ne voulut recevoir aucun compliment pour le jour de sa fête; il passa la soirée à questionner les prisonniers avec grand détail, et leurs rapports, joints aux mouvements rapides des armées russes, donnèrent lieu de croire que Smolensk était évacuée.
Le 16, à la pointe du jour, quelques officiers du quartier général et beaucoup de domestiques qui allaient en avant pour faire les logements trouvèrent l'avant-garde aux prises avec les ennemis, et l'on apprit bientôt que la nouvelle de l'évacuation de la ville était fausse. En effet, le général Barklay, qui couvrait Smolensk sur l'autre rive du fleuve, voyant le mouvement général de notre armée par la rive gauche, s'y était reporté précipitamment; il avait ordonné au prince Bagration d'occuper en arrière Dorogobuje, sur la route de Moscou, pour couvrir ses communications avec cette capitale, et il se préparait à défendre lui-même Smolensk.
L'Empereur mit ses troupes en mouvement, et l'arrière-garde ennemie se repliant successivement, nous arrivâmes le soir devant les murs de la ville.
Smolensk est célèbre dans les anciennes guerres de la Russie et de la Pologne, qui se la disputèrent longtemps; mais la Pologne l'ayant cédée depuis près d'un demi-siècle à la Russie, elle est devenue entièrement russe. Ses hautes murailles, garnies de tours, attestaient encore à nos yeux son ancienne importance. Les fortifications étaient loin d'être construites dans le nouveau système, et d'offrir, pour une défense régulière, les avantages que présentent nos places de guerre; mais le grand développement de ses murailles sur une étendue de près de quatre mille toises, leur hauteur de vingt-cinq pieds, leur épaisseur de dix, le large fossé et le chemin couvert qui en défendaient les approches, rendaient difficile une attaque de vive force; les remparts étaient garnis d'une nombreuse artillerie, les faubourgs en avant de l'enceinte retranchés, les maisons crénelées.
Sur l'autre rive du Dniéper s'élève un faubourg en amphithéâtre; l'armée russe était en position sur les hauteurs qui dominent ce faubourg, prête à soutenir au besoin les divisions qui allaient défendre Smolensk.
L'Empereur reconnut dans la soirée toute l'enceinte de la ville; il plaça son armée en demi-cercle, appuyant les deux côtés au Dniéper; le 3e corps à l'extrême gauche; puis, successivement, les 1er et 5e corps; enfin, la cavalerie du roi de Naples à l'extrême droite; la garde impériale en réserve derrière le centre avec le quartier général. Le 4e corps était resté en arrière; le 8e ayant fait un faux mouvement, n'arriva pas.
La nuit se passa au bivouac, et, contre notre attente, la matinée du lendemain fut tranquille. J'ai su, depuis, que l'Empereur croyait être attaqué par les Russes sous les murs de la ville, et qu'il préférait les attendre. Cependant, à deux heures, voyant que rien ne paraissait, il ordonna l'attaque. Les troupes des 3e et 1er corps enlevèrent les faubourgs; les Russes, chassés du chemin couvert, rentrèrent dans la place. Les batteries de brèche ouvrirent leur feu; mais l'épaisseur des murs était telle que le canon n'y produisait que peu d'effet. J'eus lieu de m'en convaincre par moi-même, ayant reçu l'ordre de l'Empereur de visiter les batteries; et, d'après l'avis unanime des officiers d'artillerie, il renonça au projet de livrer l'assaut le soir même, et fit cesser le feu, remettant au lendemain la prise de la ville.
En retournant aux tentes, on parla de l'affaire du jour; les anciens officiers de l'armée d'Égypte disaient à demi-voix que l'épaisseur des murailles de Smolensk leur rappelait celles de Saint-Jean d'Acre.
Le 18, à la pointe du jour, quelques soldats, voyant les remparts dégarnis, pénétrèrent dans la ville, et rendirent compte qu'elle était abandonnée; on en prit possession sur-le-champ; les Russes l'avaient incendiée la nuit en la quittant; les ponts étaient brisés, et l'armée russe rangée sur la rive droite. Une fusillade très-vive s'établit entre les deux rives, et dura tout le jour, pendant que nous travaillions à la construction des ponts. Le soir et dans la nuit, le général Barklay continua sa retraite par la route de Moscou, après avoir brûlé le faubourg de la rive droite. Le quartier général s'établit à Smolensk.
Le 19, le 3e corps, suivi du 1er, passa le Dniéper, et poursuivit l'ennemi; le maréchal Ney l'atteignit près de Valutina-Gora, à deux lieues de Smolensk, et le battit complétement après une vive résistance. Le 8e corps avait reçu l'ordre de passer le Dniéper, au-dessus de Smolensk, pour prendre l'ennemi à revers; ce corps d'armée resta encore en arrière, et son absence empêcha de compléter le succès de la journée: j'ignore quelle cause retarda sa marche ou fit changer sa direction. Quoi qu'il en soit, l'Empereur en garda rancune au duc d'Abrantès, et refusa de le recevoir la première fois qu'il se présenta devant lui.
Le 3e corps déploya dans cette journée une valeur si brillante, que les Russes crurent avoir affaire à la garde impériale; l'Empereur, qui n'avait-pas été présent au combat, se porta le lendemain sur le champ de bataille; il passa en revue sur le terrain, et au milieu des morts, les troupes qui avaient combattu la veille. Après leur avoir témoigné sa satisfaction et donné des regrets à la perte du général Gudin, tué à la tête de sa division, il accorda aux régiments beaucoup de grâces et d'avancements. Le 127e, de nouvelle formation, reçut une aigle.
L'avant-garde se remit à la poursuite de l'ennemi, et l'Empereur rentra dans Smolensk pour méditer de nouveaux plans.
Notre perte, dans les combats de Smolensk et de Valutina, s'élevait à plus de huit mille hommes; celle de l'ennemi était plus considérable sans doute, et cependant ce n'était point là une de ces victoires complètes qui peuvent amener la paix. Nous ne faisions pas un seul prisonnier; l'armée russe se retirait toujours dans le meilleur ordre, et reprenait en arrière une autre position. Beaucoup d'entre nous crurent que l'Empereur allait s'arrêter et établir de nouveau son armée entre la Dwina et le Dniéper, avec d'autant plus d'avantages que la prise de Smolensk le rendait maître des deux rives du Dniéper; le 10e corps pouvait encore prendre Riga avant la fin de la campagne, et, en passant l'hiver dans cette position, l'armée réparait ses pertes, le gouvernement de la Lithuanie achevait de s'organiser, et cette province nous fournissait bientôt des troupes sur le dévouement desquelles nous pouvions compter. Ce plan eût peut-être été le plus sage; mais l'Empereur, accoutumé à maîtriser les événements, ne pouvait s'en accommoder; il voulait une bataille, et il pensa qu'en poussant vivement les Russes sur la route de Moscou, il les forcerait tôt ou tard à livrer cette bataille décisive si longtemps attendue, et dont la conséquence devait être la paix. Cependant, en marchant en avant, on devait se résigner à tous les sacrifices; on devait s'attendre avoir les villages brûlés, les habitants dispersés, les grains, les bestiaux et les fourrages détruits ou enlevés. La manière dont les Russes avaient traité Smolensk prouvait qu'aucun sacrifice ne leur coûterait pour nous faire du mal et gêner nos opérations. Le roi de Naples, toujours à l'avant-garde, ne cessait de répéter que les troupes étaient épuisées, que les chevaux, qui ne mangeaient que de la paille des toits, ne pouvaient plus résister à la fatigue, et que l'on risquerait de tout perdre en s'engageant plus avant; son avis ne prévalut point, et l'ordre fut donné de continuer la marche.
Le quartier général prit quelques jours de repos à Smolensk, si l'on peut appeler repos un séjour dans une pareille ville. Nous avions trouvé, en y entrant, l'incendie établi sur plusieurs points, les blessés russes périssant dans les flammes et les habitants fuyant leurs maisons; on vint à bout d'arrêter le feu, et les maisons que l'on sauvait de l'incendie étaient livrées au pillage. Au milieu de ce désordre, les habitants avaient disparu; mais, en entrant dans l'église cathédrale, on les trouvait entassés les uns sur les autres, couverts de haillons et mourant de faim. L'Empereur témoigna le plus grand mécontentement de ces excès; un soir il fit battre la générale pour rassembler toute la garde, qui faisait la garnison; il assigna un quartier à chaque régiment et donna des ordres sévères pour faire cesser le pillage.
Avant son départ, il prit soin de l'administration de ses nouvelles conquêtes; il nomma un gouverneur et un intendant de la province de Smolensk; il y organisa un second grand dépôt, des magasins de vivres et un hôpital.
L'armée marcha sur trois colonnes. Le roi de Naples commandait l'avant-garde; les 1er, 3e et 8e corps, la garde impériale et le quartier général le suivaient sur la grande route.
Le 5e corps formait la colonne de droite, et le 4e celle de gauche; tous deux à une ou deux lieues de la route.
La route de Smolensk à Moscou traverse de vastes plaines, entrecoupées de quelques collines. On trouve aussi des forêts aux environs de Dorogobuje et de Viasma. Le pays est fort peuplé, les champs cultivés avec soin; les villages bâtis en bois comme dans le reste de la Russie. Les villes se distinguent par leurs maisons de pierre et par leurs nombreux clochers; quelquefois on rencontre des châteaux magnifiques, surtout en approchant de Moscou. Il est facile de s'apercevoir, sans consulter la carte, que l'on vient de quitter la Pologne. Les Juifs ont disparu, et les paysans russes, aussi éloignés de la liberté et de la civilisation que les paysans polonais, ne leur ressemblent cependant en aucune manière; les premiers sont grands et forts, les seconds chétifs et misérables; ceux-ci sont abrutis, ceux-là ne sont que sauvages. Dans une guerre ordinaire, ce pays pourrait offrir quelques ressources; mais, à cette époque, l'armée russe, fidèle à son système, brûlait les maisons et détruisait tout sur la route; nous la suivions en achevant de ravager ce qui lui avait échappé. Il était impossible d'atteindre l'infanterie ennemie, l'avant-garde n'avait à combattre que leur cavalerie légère, qui ne se défendait elle-même que pour laisser le temps à l'armée d'opérer tranquillement sa retraite. L'activité du roi de Naples était au-dessus de tout éloge, ainsi que sa bravoure. Jamais il ne quittait l'extrême avant-garde; c'était là qu'il dirigeait lui-même le feu des tirailleurs et qu'il restait exposé aux coups de l'ennemi, auquel sa toque et ses plumes blanches servaient de point de mire.
L'Empereur, croyant chaque jour voir les Russes s'arrêter pour livrer bataille, se laissait ainsi entraîner sur la route de Moscou, sans consulter la fatigue des troupes et sans songer qu'il n'était déjà plus en communication avec les autres corps d'armée.
Le quartier général fut, le 25, à Dorogobuje; le 26 et le 27 à Slavkowo, le 28 près Semlivo, le 29 à une lieue de Viasma, le 30 à Viasma, le 31 à Velicsevo, et le 1er septembre à Gyat, à trente-huit lieues de Moscou. Nous donnâmes des regrets particuliers à la petite ville de Viasma, dont les maisons étaient dévorées par les flammes. L'Empereur, en la traversant, rencontra des soldats occupés à piller un magasin d'eau-de-vie qui brûlait. Cette vue le mit en fureur; il s'élança au milieu d'eux en les accablant d'injures et de coups de cravache. L'impossibilité d'atteindre l'armée russe, et les ravages qu'elle commettait sur notre passage, contrariaient ses projets et lui donnaient une humeur dont ceux qui l'entouraient étaient souvent victimes. Il apprit enfin à Gyat que l'ennemi s'arrêtait pour lui livrer bataille; jamais nouvelle ne fut mieux reçue.
Le général Kutusow venait de succéder au général Barklay dans le commandement de l'armée russe; l'empereur Alexandre mettait toute son espérance dans ce nouveau général, et sa confiance était partagée par l'armée et par la nation. Pour la justifier, Kutusow résolut de livrer une bataille générale, et d'ailleurs l'approche de Moscou rendait ce parti nécessaire. L'empereur Alexandre s'était rendu dans cette ville au mois de juillet; sa présence y avait causé le plus grand enthousiasme; les corps de la noblesse et des marchands réunis avaient unanimement voté d'immenses levées d'hommes et d'argent; on leur avait donné l'assurance positive que jamais l'ennemi n'entrerait à Moscou. Tout faisait donc un devoir au général russe de tenter le sort d'une bataille avant de livrer la ville. Kutusow choisit la position de Borodino, derrière le ruisseau de Kologha, à cinq lieues en avant de Mojaisk et à vingt-cinq lieues de Moscou. L'Empereur, en étant informé, prévint les généraux, et passa trois jours à Gyat pour faire ses dispositions. L'armée se remit en marche le 4, et repoussa l'avant-garde ennemie. Le 5 au matin, nous étions en présence.
Le général Kutusow avait réuni en ordre de bataille 100,000 hommes d'infanterie et 30,000 chevaux, en y comprenant les deux armées russes, augmentées par les renforts qu'il venait de recevoir et par la milice de Moscou.
Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuyée à la Moskowa, et défendue par de nombreuses batteries; le centre était placé derrière un ravin et protégé par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifiée également par une redoute. Une autre redoute, construite à douze cents toises devant le centre, servait, pour ainsi dire, d'avant-garde à cette position. L'Empereur en ordonna l'attaque. Le 5 au matin, le général Compans, du 1er corps, l'enleva et s'y maintint après qu'elle eut été prise et reprise trois fois. Notre armée s'approcha alors et campa vis-à-vis de la position des ennemis. L'Empereur fit dresser ses tentes sur une hauteur, près de la route en arrière du village de Waloinéva. La garde impériale campait en carré autour de lui.
La journée du 6 fut employée à reconnaître la position de l'ennemi et à placer les troupes en ordre de bataille. L'Empereur résolut d'attaquer le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes élevées sur ces points. Il plaça, en conséquence, le 5e corps à la droite sur la vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis-à-vis les grandes redoutes, la cavalerie derrière eux, près la redoute qu'on avait prise la veille, la garde impériale en réserve; le 4e corps à l'extrême gauche, près du village de Borodino. Le total des présents ne dépassait pas 120,000 hommes. On assure que l'on proposa à l'Empereur de manœuvrer sur sa droite pour tourner la gauche de l'ennemi et le forcer à quitter sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps nécessaire, et il craignit de la laisser échapper.
Nous passâmes cette journée tout entière au quartier général, et l'impression qu'elle nous fit n'est point sortie de ma mémoire. Il y avait quelque chose de triste et d'imposant dans l'aspect de ces deux armées qui se préparaient à s'égorger. Tous les régiments avaient reçu l'ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fête. La garde impériale surtout paraissait se disposer à une parade plutôt qu'à un combat. Rien n'était plus frappant que le sang-froid de ces vieux soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquiétude ni enthousiasme. Une nouvelle bataille n'était à leurs yeux qu'une victoire de plus, et, pour partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.
Dans la soirée, M. de Beausset, préfet du palais, arriva de Paris, et présenta à l'Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance parut d'un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de près; il venait d'Espagne et apportait à l'Empereur les détails sur la situation de nos affaires après la perte de la bataille de Salamanque. Napoléon, malgré ses graves préoccupations, l'entretint toute la soirée.
Le 7, à deux heures du matin, les deux armées étaient sur pied; chacun attendait avec inquiétude le résultat de cette terrible journée. Des deux côtés, il fallait vaincre ou périr; ici, une défaite nous perdait sans ressources; là, elle livrait Moscou et détruisait la Grande Armée, seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d'autre, on n'avait rien négligé pour enflammer l'ardeur des soldats; chaque général parlait aux siens le langage qui convenait à leurs idées, à leurs habitudes. Dans l'armée russe, des prêtres, portant une image révérée, parcouraient les rangs; les soldats recevaient à genoux leurs bénédictions, leurs exhortations et leurs vœux; le général Kutusow rappelait aux soldats les sentiments de religion dont ils étaient pénétrés: C'est dans cette croyance, s'écriait-il, que je veux moi-même combattre et vaincre. C'est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux mourants verront la victoire. Soldats, pensez à vos femmes et à vos enfants qui réclament votre protection; pensez à votre Empereur qui vous contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie, avec le sang de l'agresseur et de ses légions. Dans l'armée française, les maréchaux, réunis à l'Empereur près de la grande redoute, reçurent ses derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s'écria: Voilà le soleil d'Austerlitz! On battit un ban dans chaque régiment, et les colonels lurent à haute voix la proclamation suivante: Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée; désormais, la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou! Les soldats répondirent par des acclamations; un coup de canon fut tiré, et l'affaire commença.
Au même signal la garde impériale et les officiers d'état-major partirent du camp; nous nous réunîmes tout près de la redoute qu'on avait prise la veille, et devant laquelle l'Empereur s'était établi. L'attaque devint générale sur toute la ligne, et, pour la première fois, l'Empereur n'y prit personnellement aucune part. Il resta constamment à un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous les généraux et donnant ses ordres aussi bien qu'on peut les donner de loin. Jamais on ne vit plus d'acharnement que dans cette journée; à peine manœuvra-t-on; on s'attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e corps enlevèrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande redoute de droite fut prise par un régiment de cuirassiers, reprise par l'ennemi, enlevée de nouveau par la 1re division du 1er corps, détachée auprès du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et soutint un mouvement que fit la droite de l'armée russe pour tourner la position. Je fus envoyé en ce moment auprès du vice-roi, que je trouvai au centre de ses troupes, et je fus témoin de la valeur avec laquelle il repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de bataille apportait la nouvelle d'une action héroïque. Déjà sur toute la ligne nous étions vainqueurs; les Russes, repoussés de toutes leurs positions, et cherchant en vain à les reprendre, restaient pendant des heures entières écrasés sous le feu de notre artillerie; à deux heures ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le maréchal Ney demanda alors à l'Empereur de faire au moins avancer la jeune garde, pour compléter la victoire; il s'y refusa, ne voulant, a-t-il dit depuis, rien donner au hasard. Le général Kutusow se retira dans la soirée. Nos troupes, accablées de lassitude, purent à peine le poursuivre. Les corps d'armée bivouaquèrent sur le terrain.
La perte fut excessive de part et d'autre[29]: elle peut être évaluée à 28,000 Français et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du côté de l'ennemi le prince Eugène de Würtemberg et le prince Bagration; du nôtre, le général Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le général Caulaincourt, frère du duc de Vicence et aide de camp de l'Empereur. Ce dernier fut vivement regretté au quartier général, où il était fort aimé. Il avait été chargé de remplacer le général Montbrun, et il fut tué dans la grande redoute. Un grand nombre d'officiers de tous grades restèrent sur le champ de bataille.
Le lendemain matin, le 5e corps manœuvra par la droite pour se porter sur Moscou par la vieille route. Le général Kutusow, craignant d'être coupé, décide sa retraite entière.
L'Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il était horrible et littéralement couvert de morts; on y voyait réunis tous les genres de blessures et toutes les souffrances, les morts et les blessés russes cependant en bien plus grand nombre que les nôtres. L'Empereur visita les blessés, leur fit donner à boire, et recommanda qu'on en prît soin. Le même jour l'armée continua son mouvement, toujours sur trois colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait compléter la victoire, et c'était là que l'Empereur s'attendait à signer la paix. L'avant-garde russe défendit quelque temps Mojaisk pour laisser le temps de l'incendier. Le quartier général s'y établit le 10.
Ce fut alors que le prince de Neufchâtel me proposa de demander à l'Empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec reconnaissance, et, ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk pour rejoindre mon nouveau régiment.
Je termine ici la première partie de mon récit; dans la seconde, je n'écrirai plus que l'histoire du 4e régiment et celle du 3e corps, dont ce régiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des opérations du reste de l'armée, afin qu'on ne perde point de vue l'ensemble de ce grand mouvement, et qu'on puisse juger quelle part le 3e corps y a prise.