CHAPITRE PREMIER.
COMPOSITION DE L'ARMÉE FRANÇAISE ET DE L'ARMÉE RUSSE.—DÉCLARATION DE GUERRE.—PASSAGE DU NIÉMEN.—LE QUARTIER GÉNÉRAL À WILNA.—SÉPARATION DES DEUX CORPS RUSSES.—CONQUÊTE DE TOUTE LA LITHUANIE.—LE QUARTIER GÉNÉRAL À GLUBOKOÉ.—MOUVEMENTS DES RUSSES.—COMBATS DEVANT WITEPSK.—PRISE DE CETTE VILLE.—CANTONNEMENTS[22].
Depuis le traité de paix conclu à Tilsitt et renouvelé à Erfurth, plusieurs causes de mécontentement s'étaient élevées entre la France et la Russie. L'Empereur Napoléon s'était emparé des villes anséatiques, et principalement du duché d'Oldenbourg, qui appartenait au beau-frère de l'empereur Alexandre; ses troupes occupaient la Prusse, l'Allemagne tout entière, et il insistait sur l'adhésion complète de la Russie au système continental. L'empereur Alexandre refusait de persévérer dans un système qui eût entraîné la ruine totale du commerce de son empire, et il exigeait de son côté l'évacuation de la Prusse et des villes anséatiques. La guerre paraissait inévitable; et, dès l'hiver de 1812, les deux armées s'avançaient, l'une pour défendre le territoire russe, l'autre pour l'envahir. Jamais de notre côté l'on n'avait vu réunies de masses aussi imposantes. Onze corps d'infanterie, quatre corps de grosse cavalerie et la garde impériale formaient un total de plus de 500,000 hommes, protégés par 1,200 bouches à feu[23]. On avait recruté la France, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne pour former cette prodigieuse armée; l'Autriche et la Prusse n'avaient pas osé refuser leurs contingents; on y voyait aussi les troupes de l'Illyrie et de la Dalmatie, et même quelques bataillons portugais et espagnols, étonnés de se trouver, à l'autre bout de l'Europe, engagés dans une semblable cause. La Suède gardait la neutralité; et la paix conclue avec la Turquie venait de permettre aux Russes de réunir toutes leurs forces contre une aussi formidable invasion.
Pendant que les différents corps de la Grande Armée traversaient rapidement l'Allemagne, l'empereur Napoléon s'était établi à Dresde et y avait convoqué tous les souverains de la Confédération du Rhin, même l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Il passa plusieurs jours à présider cette assemblée de rois, qu'il paraissait se plaire à humilier par l'éclat de sa puissance.
J'étais alors chef d'escadron et aide de camp de M. le duc de Feltre, mon beau-père, ministre de la guerre; je lui témoignai le désir de faire cette campagne, et, sur sa demande, le prince de Neufchâtel, major général de la Grande Armée, voulut bien me prendre auprès de lui comme aide de camp. Au commencement du mois de mai, je me rendis à Posen, où se réunissait le quartier général. Je passai par Wesel, Magdebourg et Berlin, que je trouvai transformé en une place de guerre. Afin de ne pas gêner la marche des troupes et de conserver en même temps la dignité du roi de Prusse, on avait décidé que ce prince se retirerait à Postdam avec sa garde, et que Berlin serait commandé par un général français. Cette capitale, ainsi que tout le reste de la Prusse, était accablée de logements militaires et de réquisitions de toute espèce. On sait à quelles vexations étaient exposés les habitants des pays que traversaient nos armées, mais jamais elles ne furent poussées si loin qu'à cette époque. C'était peu que l'obligation pour les habitants de nourrir leurs hôtes suivant l'usage constamment établi pendant notre séjour en Allemagne; on leur enlevait encore leurs bestiaux; on mettait en réquisition les chevaux et les voitures que l'on gardait au moins jusqu'à ce que l'on en trouvât d'autres pour les remplacer. J'ai rencontré souvent des paysans à cinquante lieues de leurs villages, conduisant les bagages d'un régiment, et ces pauvres gens finissaient par se trouver heureux de pouvoir se sauver en abandonnant leurs chevaux.
Je trouvai à Posen tous les officiers du quartier général, qui n'avaient pas accompagné l'Empereur à Dresde, ainsi que plusieurs régiments de la garde impériale, des troupes appartenant aux différents corps d'armée, des trains d'artillerie, des équipages de toute espèce. Jamais on ne vit d'aussi immenses préparatifs; l'Empereur avait réuni toutes les forces de l'Europe pour cette expédition; et chacun, à son exemple, emmenait avec lui tout ce dont il pouvait disposer. Chaque officier avait au moins une voiture, et les généraux plusieurs; le nombre de domestiques et de chevaux était prodigieux.
Bientôt le quartier général se porta à Thorn, et de là à Gumbinen, en passant par Osterode, Heilsberg et Guttstadt, lieux célèbres dans la guerre de 1807. L'Empereur nous rejoignit à Thorn et alla visiter Dantzick et Kœnigsberg avant d'arriver à Gumbinen. Ce fut dans cette ville que les dernières espérances de paix furent détruites. M. de Narbonne revint de Wilna, en rapportant le refus de l'empereur Alexandre aux propositions qu'il avait été lui faire. À son audience de congé, ce monarque lui dit qu'il se décidait à la guerre; qu'il la soutiendrait avec constance, et que quand même nous serions maîtres de Moscou, il ne croirait point sa cause perdue. En effet, Sire, répondit M. de Narbonne, vous n'en serez pas moins alors le plus puissant monarque de l'Asie. La déclaration de guerre suivit de près cette dernière démarche; les deux Empereurs annoncèrent chacun par une proclamation dont le style se ressemblait bien peu. Napoléon s'écriait d'un ton prophétique: La Russie est entraînée par la fatalité; il faut que son destin s'accomplisse. Alexandre disait à son armée: Je suis avec vous; Dieu est contre l'agresseur.
De Gumbinen, l'armée entra en Pologne pour se rapprocher du Niémen. En passant la frontière, nous fûmes frappés de l'étonnant contraste que présentent ces deux pays, et du changement subit de mœurs des habitants. Tout annonce dans la Prusse l'aisance et la civilisation; les maisons sont bien bâties; les champs cultivés; dès qu'on entre en Pologne, on ne rencontre que l'image de la servitude et de la misère, des paysans abrutis, des Juifs d'une horrible saleté, des campagnes à peine cultivées, et, pour maisons, de misérables cabanes aussi sales que leurs habitants.
L'armée russe réunie à cette époque sur les bords du Niémen était divisée en première et deuxième armée: la première commandée directement par le général Barklay de Tolly, généralissime, défendait les passages aux environs de Kowno; la deuxième, commandée par le prince Bagration, défendait Grodno. Toutes deux formaient un total de 230,000 hommes; à l'extrême gauche, 68,000 hommes, commandés par le général Tormasow, couvraient la Volhynie; à l'extrême droite, 34,000 hommes défendaient la Courlande: la Russie avait donc 330,000 hommes sous les armes, et la France environ 400,000.
Dans cet état de choses, le plan de l'empereur Napoléon fut promptement conçu. Il se décida à forcer le passage du Niémen auprès de Kowno, et à marcher rapidement en Lithuanie, afin de séparer le général Barklay du général Bagration. Après avoir dirigé le deuxième corps sur Tilsitt pour attaquer la Courlande, et placé les cinquième, septième et huitième corps à Novogrodeck, devant le prince de Bagration, il se porta lui-même sur le Niémen avec la garde impériale, les premier, deuxième, troisième et quatrième corps, et les deux premiers corps de cavalerie. Les bords du Niémen furent reconnus; le point de passage fixé un peu au-dessus de Kowno. L'armée s'y réunit, le 23 juin, à l'entrée de la nuit; trois ponts furent construits en un instant.
Le jour paraissait à peine, et déjà le premier corps était passé. Les deuxième et troisième, ainsi que la réserve de cavalerie, le suivirent. Les tentes de l'Empereur furent placées sur une hauteur qui domine la rive opposée. C'est là que nous nous étions réunis pour contempler ce magnifique spectacle. Le général Barklay, n'ayant qu'une division sur ce point, ne put s'opposer au passage. Kowno fut occupé sans résistance, et l'Empereur y porta son quartier général. De là les différents corps d'armée marchèrent sur Wilna. Le général Barklay se retirait à leur approche. Je fus plusieurs fois envoyé en mission auprès des généraux qui commandaient nos troupes, et j'eus lieu d'admirer la tenue des régiments, leur enthousiasme, l'ordre et la régularité de leurs mouvements. L'Empereur rejoignit l'avant-garde le 27 au soir, et le lendemain matin, après une légère résistance, nos troupes entrèrent dans Wilna, où elles furent reçues avec acclamations.
La campagne était commencée depuis cinq jours, et déjà le projet de l'Empereur avait réussi: les deux armées russes étaient séparées; le général Barklay fit sa retraite sur le camp retranché de Drissa, sur la Dwina, découvrant ainsi la Lithuanie pour couvrir la route de Pétersbourg. Le général Bagration abandonna les bords du Niémen pour s'efforcer de le rejoindre; mais nos troupes étaient déjà placées entre deux. Pendant le séjour de l'Empereur à Wilna, les corps de la Grande Armée, se répandant dans la Lithuanie, poursuivaient sur toutes les directions les deux armées russes; le roi de Naples, avec la cavalerie et les deuxième et troisième corps, suivait le mouvement de retraite du général Barklay dans la direction de Drissa. Le premier corps, sur la route de Minsk, coupait la communication au prince Bagration, que les cinquième, septième et huitième serraient de près[24]. Les quatrième et sixième corps restaient aux environs de Wilna, dont la garde impériale formait la garnison. Chaque jour était marqué par un succès; chaque officier envoyé en mission rapportait une heureuse nouvelle. Cependant la saison nous favorisait peu; à une chaleur étouffante succéda bientôt une pluie par torrents; ce changement subit de température, joint à la difficulté de se procurer des fourrages, causa une grande mortalité parmi les chevaux de l'armée, le mauvais temps acheva de gâter des chemins qui ne consistent souvent qu'en de longues pièces de bois jetées sur des marais. Le manque de subsistances se faisait déjà sentir; l'armée vivait des ressources du pays; et ces ressources, peu considérables par elles-mêmes, l'étaient bien moins encore avant la moisson; déjà les soldats se livraient à l'indiscipline et au pillage[25], mais tout semblait justifié par le succès.
Cependant l'Empereur songeait à profiter de l'importante conquête qu'il venait de faire si heureusement dès les premiers jours de la campagne. La situation géographique de Wilna fixa d'abord son attention. La rivière de la Vilia, qui la traverse, est navigable jusqu'au Niémen, ainsi que le Niémen jusqu'à la mer. Cette considération engagea l'Empereur à faire de Wilna son principal dépôt. On transporta les magasins préparés à Dantzick et à Kœnigsberg; on éleva divers ouvrages de fortification pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. En même temps, Napoléon ne négligea rien pour tirer parti de l'importance politique de la capitale de la Lithuanie. À peine étions-nous maîtres de Wilna que la noblesse lithuanienne lui demandait le rétablissement du royaume de Pologne. Une diète assemblée à Varsovie par sa permission prononça ce rétablissement et envoya une députation à Wilna pour demander l'adhésion de la Lithuanie et solliciter la protection de l'Empereur. Dans une réponse assez ambiguë, Napoléon leur fit entendre qu'il se déciderait après l'événement, en déclarant cependant qu'il avait garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de son territoire, et que par conséquent, il fallait renoncer à la Gallicie. Cette réponse évasive, loin de décourager les Polonais, ne fit qu'enflammer leur zèle; ils se livrèrent avec transport à l'espoir de recouvrer leur indépendance. La délibération du grand-duché de Varsovie, portant le rétablissement du royaume de Pologne, fut acceptée solennellement par la Lithuanie. Cette cérémonie eut lieu dans la cathédrale de Wilna, où toute la noblesse s'était réunie. On y voyait les hommes revêtus de l'ancien costume polonais, les femmes parées de rubans rouges et violets aux couleurs nationales. Après une messe solennelle, l'acte d'adhésion fut lu et accepté avec acclamations; on chanta le Te Deum, et, tout de suite après la cérémonie, l'acte d'adhésion fut porté chez le duc de Bassano, pour le présenter à l'Empereur, qui le reçut avec bienveillance. Aussitôt l'on organisa un gouvernement civil de la Lithuanie, dont la première opération fut d'ordonner de grandes levées d'hommes. Au milieu de ces préparatifs, les assemblées, les bals, les concerts se succédaient sans interruption. Témoins de ces fêtes, nous avions peine à reconnaître la capitale d'un pays ravagé par deux armées ennemies et dont les habitants étaient réduits à la misère et au désespoir; et si les Lithuaniens eux-mêmes paraissaient quelquefois s'en souvenir, c'était pour dire qu'aucun sacrifice ne devait coûter à des Polonais lorsqu'il s'agissait du rétablissement de leur patrie[26].
Le séjour de l'Empereur à Wilna nous donna l'occasion d'observer dans tous ses détails la composition de l'état-major général. L'Empereur avait auprès de lui le grand maréchal, le grand écuyer, ses aides de camp, ses officiers d'ordonnance, les aides de camp de ses aides de camp, et plusieurs secrétaires pour son travail du cabinet. Le major général avait huit ou dix aides de camp et le nombre de bureaux nécessaire pour tout le travail qu'exigeait une pareille armée; l'état-major général, composé d'un grand nombre d'officiers de tous grades, était commandé par le général Monthion. L'administration dirigée par le comte Dumas, intendant général, se subdivisait en service administratif proprement dit: ordonnateurs, inspecteurs aux revues et commissaires des guerres; service de santé: médecins, chirurgiens et pharmaciens; service de vivres dans ses différentes branches et ouvriers de toute espèce. Quand le prince de Neufchâtel en passa la revue à Wilna, on eût cru voir de loin des troupes rangées en bataille, et, par une malheureuse fatalité, malgré le zèle et les talents de l'intendant général, cette immense administration fut presque inutile dès le commencement de la campagne et devint nuisible à la fin. Qu'on se représente maintenant la réunion sur le même point de tout ce qui composait cet état-major; qu'on imagine le nombre prodigieux de domestiques, de chevaux de main, de bagages de toute espèce qu'il devait traîner à sa suite, et l'on aura quelque idée du spectacle qu'offrait le quartier général. Aussi, lorsque l'on faisait un mouvement, l'Empereur n'emmenait avec lui qu'un très-petit nombre d'officiers; tout le reste partait d'avance ou suivait en arrière. Si l'on bivouaquait, il n'y avait de tentes que pour l'Empereur et le prince de Neufchâtel; les généraux et autres officiers couchaient au bivouac comme le reste de l'armée.
Le service d'aide de camp que nous faisions auprès du major général n'avait rien de pénible. Tous les jours, d'eux d'entre nous étaient de service, l'un pour porter les ordres, l'autre pour, recevoir les dépêches et les officiers en mission. Notre tour ne revenait donc que tous les quatre ou cinq jours, quand aucun de nous n'était en course, ce qui arrivait rarement, car on envoyait habituellement les officiers; d'état-major. Le prince de Neufchâtel mettait dans ses rapports personnels avec nous ce mélange de bonté et de brusquerie qui composait son caractère. Souvent il ne paraissait faire à nous aucune attention; mais, dans l'occasion, nous étions sûrs de retrouver tout son intérêt, et pendant le cours de sa longue carrière militaire, il n'a négligé l'avancement d'aucun des officiers qui ont été employés sous ses ordres. On prenait pour son logement la première maison de la ville après celle de l'Empereur; et comme il logeait toujours de sa personne auprès de lui, son logement appartenait à ses aides de camp. L'un d'eux, M. Pernet, était chargé de tous les détails de sa maison, dont la tenue pouvait servir de modèle; le prince de Neufchâtel trouvait lui-même, au milieu de ses occupations, le temps d'y songer; il voulait que ses aides de camp ne manquassent de rien, et il avait souvent la bonté de s'en informer. C'était, au milieu de la guerre, une bien grande douceur que de n'avoir à s'occuper d'aucun de ces détails et de se trouver, sans la moindre peine, mieux logés et mieux nourris que tout le reste de l'armée. La composition des officiers du quartier général contribuait encore à l'agrément de notre situation. Parmi les officiers attachés à l'Empereur ou aux généraux de sa maison se trouvaient MM. Fernand de Chabot, Eugène d'Astorg, de Castellane, de Mortemart, de Talmont. Les aides de camp du prince de Neufchâtel étaient MM. de Girardin, de Flahault, Alfred de Noailles, Anatole de Montesquiou, Lecouteulx, Adrien d'Astorg et moi. On pouvait quelquefois se croire encore à Paris au milieu de cette réunion.
Nous voyions peu le prince de Neufchâtel, n'étant chargés d'aucun travail auprès de lui; il passait presque toute la journée dans son cabinet à expédier des ordres d'après les instructions de l'Empereur. Jamais on ne vit une plus grande exactitude, une soumission plus entière, un dévouement plus absolu. C'était en écrivant la nuit qu'il se reposait des fatigues du jour; souvent, au milieu de son sommeil, il était appelé pour changer tout le travail de la veille, et quelquefois il ne recevait pour récompense que des réprimandes injustes, ou pour le moins bien sévères. Mais rien ne ralentissait son zèle; aucune fatigue de corps, aucun travail de cabinet n'était au-dessus de ses forces; aucune épreuve ne pouvait lasser sa patience. En un mot, si la situation du prince de Neufchâtel ne lui donna jamais l'occasion de développer les talents nécessaires pour commander en chef de grandes armées, il est impossible au moins de réunir à un plus haut degré les qualités physiques et morales convenables à l'emploi qu'il remplissait auprès d'un homme tel que l'Empereur.
Dans les premiers jours de juillet, Napoléon se décida à porter son quartier général en avant, pour suivre le mouvement de l'armée. Glubokoé, petite ville à trente lieues de Wilna, dans la direction de Witepsk, lui parut le point central le plus convenable. En effet, il pouvait de là marcher avec une égale facilité sur le camp de Drissa par la gauche, sur Minsk par la droite, et en avant de lui sur la ligne d'opérations par laquelle les deux armées russes pouvaient tenter encore leur réunion.
Les 4e et 6e corps et la garde impériale partirent successivement de Wilna pour suivre cette direction. L'Empereur, devant faire le trajet très-rapidement, envoya d'avance presque tous les officiers d'état-major.
Les aides de camp du prince de Neufchâtel partirent de Wilna le 12 juillet, et en cinq jours de marche[27] nous arrivâmes à Glubokoé. Le pays que nous traversâmes était, en général, beau et bien cultivé; les villages misérables comme tous ceux de Pologne et ravagés par nos troupes. Nous rencontrâmes plusieurs régiments de la jeune garde; je remarquai entre autres le régiment des flanqueurs, composé de très-jeunes gens. Ce régiment était parti de Saint-Denis, et n'avait eu de repos qu'un jour à Mayence et un à Marienwerder sur la Vistule; encore faisait-on faire l'exercice aux soldats les jours de marche, après leur arrivée, parce que l'Empereur ne les avait pas trouvés assez instruits. Aussi ce régiment fut-il le premier détruit; déjà les soldats mouraient d'épuisement sur les routes.
Glubokoé, petite ville toute bâtie en bois, n'est habitée que par des Juifs; les forêts et les lacs qui l'entourent lui donnent un aspect triste et sauvage, et les souvenirs de Wilna ne contribuèrent pas à nous en rendre le séjour agréable. L'Empereur y arriva dès le 18, et les plans de l'ennemi lui firent adopter de nouvelles dispositions.
Le prince Bagration, par la rapidité de sa marche, avait échappé à la poursuite des 5e et 8e corps, et était hors de leur portée. L'Empereur, très-mécontent, s'en prit au roi de Westphalie, et mit l'aile droite entière sous les ordres du prince d'Eckmühl. Le roi, très-mécontent lui-même, quitta l'armée. Mais nécessairement ces nouvelles dispositions firent perdre du temps; le prince Bagration en profita; dès le 17 il passa la Bérézina à Bobruisk, et marcha sur Mohilow pour rejoindre le général Barklay à Witepsk. Tout ce que put faire le prince d'Eckmühl fut d'arriver avant lui à Mohilow et d'entreprendre de lui fermer le chemin. D'un autre côté, le général Barklay, informé de ces événements, et voyant l'impossibilité où était le prince Bagration d'arriver au camp de Drissa, résolut de marcher à sa rencontre en avant de Witepsk. Ce camp retranché, qui avait coûté tant de soins à construire, fut évacué sans coup férir le 18, et l'armée russe se dirigea en toute hâte sur Witepsk. Le général Wittgenstein resta en avant de Polotzk, sur la rive droite de la Dwina, dans le but de défendre la route de Pétersbourg. Les 2e et 6e corps se portèrent à Polotzk pour s'opposer à lui. Les 3e et 4e corps, la cavalerie et la garde poursuivirent rapidement la grande armée russe dans la direction de Witepsk. Le quartier général, parti le 22 de Glubokoé, arriva le 24 à Beszenkowisk; tous les rapports donnaient lieu de croire que l'ennemi livrerait une grande bataille devant Witepsk. L'ardeur des régiments était extrême, et nous partagions tous.
Le 25 au matin, le prince de Neufchâtel m'ordonna de parcourir toute la droite de l'armée jusqu'à Mohilow, où je devais trouver le prince d'Eckmühl; mes instructions portaient d'expédier des ordonnances pour informer sur-le-champ l'Empereur de tout ce que j'apprendrais de nouveau. Un officier polonais m'accompagnait pour questionner les habitants. L'Empereur mettait particulièrement du prix à connaître dans quelle situation était le prince d'Eckmühl vis-à-vis du prince Bagration, et si les 5e et 8e corps étaient enfin en mesure de le seconder. Je partis aux premiers coups de canon qui annonçaient l'attaque du roi de Naples.
Mohilow est à environ trente-cinq lieues de Babinovitschi; on rejoint à Sienno la route de poste; mais tous les chevaux ayant été enlevés, il fallut user d'industrie pour continuer notre route; mon compagnon de voyage me fut fort utile, en me conduisant dans des châteaux polonais, dont les seigneurs nous fournissaient des chevaux. Le pays était tranquille, et l'on n'y savait aucune nouvelle. La nuit nous arrivâmes à Kochanow; le général Grouchy y commandait un corps de cavalerie, dont l'avant-garde était établie à Orcha, sous les ordres du général Colbert. Il y avait devant lui un corps russe qui défendait la route de Smolensk. Le 26, à la pointe du jour, nous arrivâmes à Chklow, petite ville de Juifs très-commerçante, et dans la matinée à Mohilow, où était le 1er corps. J'eus lieu d'observer dans cette dernière ville l'ordre et la discipline qui distinguaient toujours les troupes du prince d'Eckmühl. J'appris de lui que le prince Bagration, remontant le Dniéper depuis Staroi-Bychow, l'avait attaqué inutilement les 22 et 23; que, désespérant alors de forcer le passage à Mohilow, le prince Bagration avait passé le Dniéper à Staroi-Bychow, et se retirait dans la direction de Smolensk. Quant aux 5e et 8e corps, ils étaient attendus à Mohilow, et aussitôt après leur arrivée le prince d'Eckmühl comptait remonter le Dniéper jusqu'à Orcha, pour se rapprocher des autres corps d'armée. Ainsi le prince Bagration avait échappé aux efforts que l'on faisait pour l'envelopper; mais aussi sa réunion avec le général Barklay, sous les murs de Witepsk, était devenue impossible.
Le 26 était un dimanche. Le prince d'Eckmühl, au sortir de la messe, reçut l'archimandrite et lui recommanda de reconnaître l'empereur Napoléon pour son souverain, et de substituer, dans les prières publiques, son nom à celui de l'empereur Alexandre. Il lui rappela à ce sujet les paroles de l'Évangile, qu'il faut rendre à César ce qui est à César, en ajoutant que César voulait dire celui qui est le plus fort. L'archimandrite promit de se conformer à cette instruction; mais il le fit d'un ton qui témoignait qu'il l'approuvait peu.
Je partis le même soir par la même route; le lendemain, en approchant de l'armée, j'appris que les trois jours de mon absence avaient été remplis par trois combats brillants, dans lesquels Ostrowno avait été emporté, et l'armée russe poussée de position en position jusque sous les murs de Witepsk. Je traversai les champs de bataille encore couverts des débris de ces trois combats, et j'arrivai le soir du 26 au quartier général, où je rendis compte de ma mission à l'Empereur et au prince de Neufchâtel.
L'armée était campée en bataille vis-à-vis de l'armée russe, dont le ruisseau de la Lutchissa la séparait, et les tentes de l'Empereur dressées sur une hauteur vers le centre. Notre soirée se passa à raconter ma mission et à entendre à mon tour le récit des combats qui venaient de se livrer. J'appris avec plaisir que plusieurs aides de camp du prince de Neufchâtel s'y étaient distingués, et que la belle conduite des troupes promettait les plus brillants succès dans des occasions plus importantes. On s'attendait le lendemain à une bataille générale; la surprise fut grande en voyant, à la pointe du jour, que l'ennemi s'était retiré. Le général Barklay avait en effet reçu l'avis que le prince Bagration, n'ayant pu forcer le pont de Mohilow, passait le Dniéper au-dessous de cette ville et se dirigeait sur Smolensk, seul point où il pût se réunir à lui; et Barklay, ne voulant pas livrer bataille avant cette réunion, s'était décidé à quitter Witepsk pour marcher sur Smolensk[28].
L'Empereur entra à Witepsk et dirigea ses troupes à la poursuite de l'ennemi. Au bout de deux jours, voyant le mouvement de retraite bien décidé sur Smolensk, il résolut de donner à son armée quelque temps de repos, d'autant mieux que les bonnes nouvelles qu'il recevait des corps détachés rendaient pour ce repos le moment très-favorable. À la gauche, le 10e corps avait conquis la Courlande et s'approchait de Riga. Le duc de Reggio, à la tête des 2e et 6e corps, venait de battre le général Wittgenstein en avant de Polotzk, tandis que sur la droite le 7e corps et les Autrichiens, entre le Bug et la Narew, se soutenaient avec avantage contre le général Tormasow. Les corps de la Grande Armée furent cantonnés entre le Dnieper et la Dwina; le 5e corps, à la droite, à Mohilow, et successivement les 8e, 1er, 3e et 4e, dont la gauche était à Vély, au-dessus de Witepsk, la cavalerie en avant-garde, la garde impériale et le quartier général à Witepsk.