CHAPITRE V.

PROJETS DE NAPOLÉON.—OPÉRATIONS DU 1er CORPS SUR LA FRONTIÈRE DE
BOHÊME.—POSITIONS DES ARMÉES À LA FIN DE SEPTEMBRE.—MOUVEMENT GÉNÉRAL
DES ARMÉES ALLIÉES.—NAPOLÉON QUITTE DRESDE POUR LES ATTAQUER.—BATAILLE
DE LEIPSICK.—RETRAITE.—BATAILLE DE HANAU.—NAPOLÉON PASSE LE
RHIN.—LES 1er ET 14e CORPS RESTENT ENFERMÉS DANS DRESDE.

Plus nos revers se multipliaient, plus il devenait difficile de conserver la ligne de l'Elbe, et surtout de continuer à faire de Dresde le centre des opérations. Nous avons déjà dit que la déclaration de guerre de l'Autriche compromettait cette ligne, en permettant à l'ennemi de la tourner par la Bohême, et depuis un mois, nos défaites successives, le nombre toujours croissant des ennemis, rendaient nécessaire l'adoption d'un nouveau système. Pourtant Napoléon ne pouvait consentir à abandonner l'Elbe. En se maintenant ainsi au centre de l'Allemagne, il rassurait les princes de la Confédération du Rhin; il menaçait également Berlin, la Silésie et la Bohême. Une victoire pouvait le ramener sur l'Oder et dissoudre la coalition. Il forma seulement le projet de porter le centre de ses opérations à Torgau et de manœuvrer sur les deux rives de l'Elbe, depuis Berlin jusqu'à la Bohême, depuis l'Oder jusqu'à la Westphalie. Le point de Torgau était en effet plus central; sur la droite de Wittemberg et Magdebourg, sur la gauche Meissen et Dresde lui servaient de point d'appui. Pendant que Napoléon méditait ce plan et en préparait l'exécution, il restait de sa personne à Dresde, surveillant également les opérations de l'armée de Silésie et de l'armée de Bohême, et toujours prêt, soit à profiter des fautes de l'ennemi, soit à réparer celles de ses lieutenants.

Nous avons laissé les 1er et 14e corps gardant les débouchés des montagnes de la Bohême; la 2e division du 1er corps d'avant-garde à Nollendorf, la 1re à Peterswalde, la 23e à Hellendorf. Le 14 au matin, l'avant-garde ennemie prit l'offensive. Collorédo attaqua le 14e corps par la route de Breitenau, et Wittgenstein le 1er corps par la route de Peterswalde. La division Dumonceau se retira précipitamment sur Peterswalde; la 1re division, prévenue un peu tard, prit les armes à son tour. J'ai dit que cette division ne se composait plus que de sept bataillons au lieu de quatorze. Le général Philippon les plaça en bataille en avant de Peterswalde. Il ne forma point de réserve, n'envoya point de tirailleurs, et semblait remettre au hasard le résultat de cette journée. Ce résultat ne se fit pas longtemps attendre. À peine la 2e division eut-elle dépassé Peterswalde que les soldats de la 1re voyant l'ennemi s'approcher par la grande route, et d'autres colonnes manœuvrer sur leur flanc droit, furent saisis d'une terreur panique. Ils se précipitèrent pêle-mêle dans Peterswalde, dont les premières maisons étaient déjà occupées par les tirailleurs ennemis. Les officiers, les généraux eux-mêmes furent entraînés dans cette déroute. Heureusement l'ennemi, qui n'avait pas de cavalerie, ne nous poursuivit pas très-vivement. Nous nous ralliâmes à moitié chemin de Hellendorf, à la lisière des bois qui s'étendent le long de la route, et sous l'appui de la 23e division. On perdit peu de monde, et proportionnellement plus d'officiers que de soldats. Le 17e eut trois officiers tués, trois blessés; le 36e deux officiers de tués. Dans des circonstances aussi malheureuses, il appartient aux officiers de donner l'exemple, et ce sont toujours eux qui doivent se retirer les derniers. Je fis peu de reproches aux soldats, il fallait éviter de les dégrader à leurs propres yeux; c'était achever de les perdre que de leur enlever l'estime d'eux-mêmes. Le comte de Lobau, qui ne nous quitta pas un instant, paraissait calme; sa physionomie seule exprimait le mécontentement et l'irritation que lui causait cette débandade. Le général Philippon paya pour tout le monde, comme on va le voir.

À peine étions-nous ralliés et formés en bataille le long du bois de Hellendorf, que je vis sortir de ce bois un chirurgien-major traînant par le collet un conscrit qui se débattait en jetant de grands cris. Il me l'amena en m'assurant qu'il l'avait vu se mutiler; ce soldat en effet avait un doigt emporté et la main toute noire de poudre. Le chirurgien-major me conjura de le faire fusiller; heureusement, il n'était pas de ma brigade, et je me contentai de le chasser honteusement. D'autres peut-être auraient agi autrement, et après ce qui venait de se passer, un exemple leur eût paru nécessaire. J'avoue que si quelque chose peut excuser une exécution arbitraire, c'est une lâcheté pareille en présence de l'ennemi. Un soldat qui se mutile pour ne pas s'exposer à une mort glorieuse, mérite de mourir d'une mort infâme.

Le soir, tout le corps d'armée reprit position sur les hauteurs de
Gieshübel. Le 14e corps se retira également à Liebstadt.

Le 15, Napoléon partit de Dresde avec la garde; il se rendit à Gieshübel et reprit sur-le-champ l'offensive. Il ne voulait pas envahir la Bohême, mais rejeter l'ennemi au delà des montagnes, le forcer de déployer son armée tout entière, reconnaître sa force et sa position. Le 1er corps, formant l'avant-garde de la garde impériale, suivit la route de Peterswalde. La 42e division l'appuya à gauche par Bahra; le reste du 14e corps à droite par Fürstenwald. L'ennemi se retira, et nous campâmes à Hellendorf. Le lendemain matin, au moment où nous allions partir, le général Philippon reçut une lettre du major général, qui lui annonçait sa mise à la retraite. Cette sévérité frappa beaucoup les officiers et même les soldats; peut-être était-elle trop rigoureuse. Il n'y avait à lui reprocher que son peu d'intelligence, et ce n'était pas une raison pour briser ainsi sa carrière en lui enlevant son commandement au moment où l'on marchait à l'ennemi. Le général Cassagne arriva en même temps pour le remplacer. Le mouvement continua; l'ennemi prit position dans la plaine de Kulm, et nous campâmes sur les hauteurs de Nollendorf. Le 17, la 23e division resta en position à Nollendorf; les autres divisions du 1er corps descendirent dans la plaine, précédées par la cavalerie du général Ornano, et toujours appuyées à gauche par la 42e division.

L'Empereur, placé sur les hauteurs de Nollendorf, observait et dirigeait ce mouvement. Au moment où ma brigade passa près de lui, il me fit appeler pour me donner un ordre insignifiant. Cela voulait dire seulement qu'il savait que j'étais là et qu'il pensait à moi. C'était assez son usage quand il voulait témoigner une distinction à l'un des officiers de son armée. Depuis ce moment, je n'ai jamais revu l'Empereur. Je conserve du moins avec intérêt et reconnaissance ce dernier souvenir.

La cavalerie et la 42e division engagèrent le combat dans la plaine, les 1re et 2e divisions en réserve. L'affaire fut brillante et sans résultats. La cavalerie prit une batterie autrichienne, qui fut bientôt reprise. La 42e division enleva le village d'Arbesau; le général autrichien Collorédo l'en chassa, et fit prisonniers 1,000 hommes de la jeune garde avec le général Kreitzer, qui les commandait. La 42e division se retira à Tellnitz; la 1re se rallia à elle, en traversant des bois fourrés et presque impraticables. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, arrivé un peu tard, se plaça à notre hauteur. Le général Teste, qui était descendu de Nollendorf dans la soirée, s'arrêta à Knienitz.

Le lendemain 18, l'ennemi attaqua le général Teste; la 1re division se plaça à sa droite. L'attaque fut repoussée, et nous maintînmes notre position.

Ce fut le dernier mouvement offensif que l'Empereur opéra contre Schwartzemberg. Il n'avait point de forces assez nombreuses pour pénétrer en Bohême, ce qui d'ailleurs l'aurait entraîné trop loin du centre de ses opérations. Mais il voulait garder fortement les débouchés des montagnes, et ne plus permettre à l'ennemi de s'approcher si facilement de Dresde: «Mon intention, écrivait-il, est qu'on tienne ferme à Borna et à Gieshübel, et que je n'aie aucune inquiétude pour ces deux positions. Il faut que l'ennemi ne puisse nous en débusquer que par un mouvement général de son armée, qui justifierait alors le mouvement que je ferais contre lui; mais il ne faut pas qu'il m'oblige à ce mouvement avec de simples divisions légères, comme cela vient d'avoir lieu.»

En conséquence, le 1er corps devait garder la route de Peterswald, le 14e celle de Fürstenwald. Le 19, le 1er corps prit position à Giesshübel, en laissant la 23e division en avant-garde à Hellendorf. L'Empereur donna lui-même les instructions les plus précises et les plus détaillées pour la retraite. Il recommandait avec raison de ne faire de jour aucun mouvement rétrograde.

Le 1er corps garda cette position jusqu'au 7 octobre. Notre petite campagne n'avait pas duré quinze jours; c'était beaucoup dans l'état d'épuisement où se trouvaient les soldats. Le plus grand embarras venait du manque de vivres. Napoléon y donnait tout le soin possible. On avait réuni de grands magasins de farine à Torgau; plusieurs convois furent envoyés à Dresde. Le 18 septembre, l'Empereur écrivait au maréchal Gouvion Saint-Cyr pour l'en informer; il désirait porter la ration journalière à 4 onces de riz et 16 onces de pain; cependant les distributions se faisaient rarement et d'une manière fort irrégulière. C'était une des grandes causes de l'affaiblissement physique et moral de nos soldats. Pendant l'expédition que je viens de raconter, le temps avait presque toujours été mauvais, les chemins impraticables. L'aspect des lieux où nous avions éprouvé tant de revers frappait l'imagination des soldats. Nous n'aurions dû revoir la route de Peterswalde et la plaine de Kulm que pour prendre une revanche éclatante. Au lieu de cela, tout s'était passé en marches et contre-marches, et, après une affaire douteuse, nous nous retirions pour reprendre nos positions. Les soldats, qui n'étaient point dans le secret des manœuvres de Napoléon, en concluaient que l'armée de Bohême était invincible et que nous étions réduits devant elle à nous tenir sur la défensive. La désorganisation faisait de si rapides progrès qu'un ordre du jour prescrivit de décimer les soldats qui quittaient leurs drapeaux. Ainsi les hommes isolés devaient être arrêtés, et lorsque l'on en aurait réuni dix, les généraux les feraient tirer au sort pour en fusiller un en présence de la division. La même peine fut ordonnée contre tous ceux qui seraient assez lâches pour se mutiler. Ces ordres rigoureux n'étaient sans doute que comminatoires, mais ils témoignaient de l'affaiblissement moral de nos troupes.

Nous cherchâmes du moins à utiliser le temps de repos qui nous fut accordé au camp de Gieshübel. On construisit d'assez bonnes baraques pour mettre les soldats à l'abri. Quelques distributions de vivres furent faites, et l'on mit à profit les faibles ressources qu'offraient encore les villages environnants. Rien ne pouvait empêcher les soldats de dévorer tout ce qui leur tombait sous la main, et plus de 80 hommes du 12e s'empoisonnèrent pour avoir mangé le fruit d'un arbuste nommé rhamnus alaternus.

Le général Cassagne, notre nouveau général de division, avait du zèle, des manières aimables, un caractère facile. Je n'ai pas pu le juger militairement, parce que depuis sa nomination nous n'avions eu presque rien à faire, mais j'ai été fort content de mes rapports avec lui. Il dirigeait particulièrement la 1re brigade, que le départ du général Pouchelon laissait un peu à l'abandon. Pour moi, je m'occupais constamment de la mienne. Le colonel Susbielle du 17e me secondait. J'étais assez content des chefs de bataillon, surtout de M. Locqueneux, nouvellement nommé. Les officiers inférieurs des deux régiments faisaient de leur mieux et donnaient aux soldats de bons exemples souvent bien mal suivis.

Le 29 septembre, la 1re division alla relever la 23e à Hollendorf, pour y faire l'avant-garde avec la cavalerie légère. Ce service fut pénible, car la surveillance de tous les instants était aussi nécessaire que difficile à obtenir. Cependant, à force de soin, le service des grand'gardes, des patrouilles et des reconnaissances se fit aussi bien que possible. La plus grande difficulté était toujours d'empêcher les soldats de quitter le camp pour chercher des vivres aux environs, même au risque d'être enlevés par les patrouilles ennemies.

Nous ne fûmes point attaqués et nous restâmes dans cette position jusqu'au 7 octobre, ainsi que je le dirai quand j'aurai parlé des opérations des autres corps de la Grande Armée.

Après avoir éloigné de Dresde l'armée de Bohême, Napoléon voulut aussi en éloigner l'armée de Silésie. Le maréchal Macdonald était à Hartau et à Stolpen, presque entouré par Blücher, qui occupait Burka, Bischofwerda, Neustadt et Barkersdorf. Macdonald reçut l'ordre d'attaquer, le 22, et de pousser l'ennemi jusqu'à ce qu'il le trouvât en position, prêt à recevoir la bataille. L'Empereur devait rester en arrière; mais il rejoignit Macdonald le 22, et dirigea lui-même le mouvement. Il savait par expérience que tout allait mal en son absence. L'attaque eut lieu; Blücher se retira sur la position de Burka et y concentra son armée. Cette position était avantageuse, et, en cas de revers, la retraite assurée par les ponts de la Sprée.

Ainsi l'armée coalisée ne voulait rien entreprendre de sérieux avant l'arrivée du général Benningsen; elle évitait seulement de se laisser entamer, et se bornait à nous harceler et à nous faire tout le mal possible dans des combats partiels. Voici quelle était à la fin de septembre la position des armées belligérantes:

Le 1er et le 14e corps gardaient les environs de Dresde, sur la rive gauche de l'Elbe, aux environs de Pirna; le 2e corps, à Freyberg, surveillait la route de Chemnitz; les 3e, 5e et 11e corps, avec les 2e et 4e de cavalerie, sur la rive droite de l'Elbe, étaient opposés à l'armée de Silésie dans les environs de Weisig; le roi de Naples, avec le 6e corps et le 1er de cavalerie, à Meissen et Grossenhayn, maintenait la communication avec Torgau, et surveillait le cours de l'Elbe jusqu'à cette place; le maréchal Ney, sur la rive gauche à Dessau, observait les mouvements de l'armée du Nord placée de l'autre côté du fleuve; le prince Poniatowski avec le 8e corps et la cavalerie légère du général Lefebvre-Desnouettes, était à Altenbourg, se liant avec le 2e corps et le 3e de cavalerie qui occupaient Leipzick; le duc de Castiglione, qui avait quitté Würtzbourg, avec son corps d'armée nouvellement organisé, s'approchait d'Iéna.

Du côté des coalisés, l'armée de Bohême occupait la plaine de Kulm, ayant sa gauche dans la direction de Chemnitz; l'armée de Silésie, placée à Bautzen, se liait à l'armée de Bohême par Stolpen, et à l'armée du Nord par Elsterwerda; l'armée du Nord occupait les bords de l'Elster depuis Herzeberg jusqu'au confluent de l'Elbe; elle assiégeait Wittemberg et s'étendait ensuite le long de l'Elbe jusqu'au confluent de la Saale.

On était dans cette position, lorsque le général Benningsen arriva à Leutmeritz le 26 septembre, et fit sa jonction avec l'armée de Bohême. Alors, le mouvement offensif des alliés fut décidé; l'armée de Bohême, marchant par son flanc gauche, devait se porter sur Leipzick; l'armée du Nord et celle de Silésie suivraient la même direction, après avoir passé l'Elbe. Ainsi Napoléon allait être enveloppé par trois armées ennemies.

L'armée de Bohême marcha lentement; le 5 octobre elle occupait Zwickau et Chemnitz. En Silésie, le général Blücher masqua habilement son mouvement; il laissa deux corps de troupes à Stolpen et Bischofwerda; il fit des démonstrations de passage à Meissen pendant qu'il portait rapidement son armée à Wartenburg, au confluent de l'Elster et de l'Elbe, où il effectua son passage les 3 et 4 octobre, malgré l'opposition du 7e corps. Le 4, l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, passa également l'Elbe à Roslau. À cette nouvelle, l'Empereur partit de Dresde le 7 octobre pour se porter au-devant de Blücher, qui était le plus rapproché de lui. Il espérait, par une de ces manœuvres qui lui étaient si familières, surprendre les armées ennemies au milieu de leur marche et les vaincre ainsi séparément. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, avec les 1er et 14e corps, resta chargé de la défense de Dresde, et se trouva dès ce moment isolé du reste de l'armée. Je n'ai donc point à écrire en détail les opérations de la Grande Armée, puisqu'elles n'ont plus aucun rapport avec le 1er corps; je vais seulement, en terminant ce chapitre, les raconter très-sommairement, pour reprendre ensuite l'histoire du 1er corps jusqu'à la fin de cette malheureuse campagne.

Le roi de Naples reçut le commandement des troupes qui étaient en présence de l'armée de Bohême, et qui se composaient des 2e, 5e et 8e corps et du 4e de cavalerie. De son côté, Napoléon arriva le 9 à Eilenburg sur la Mülde; il avait avec lui la garde impériale et les 3e, 4e, 6e, 7e et 11e corps. La garde avait peu souffert, et, malgré toutes les pertes des différents corps d'armée, il est difficile d'évaluer la force totale à moins de 125,000 hommes. Blücher était à Düben et le prince de Suède à Dessau. L'Empereur marcha à leur rencontre, pour les rejeter sur la rive droite de l'Elbe; mais, contre son attente, ils se retirèrent sur la rive gauche de la Mülde, et bientôt même derrière la Saale, à Bernburg, Rothenburg et Halle, découvrant ainsi Berlin et toute la Prusse. On assure que Napoléon forma alors le projet d'une contre-marche bien hardie. Nous avons vu avec quelle opiniâtreté il avait défendu la ligne de l'Elbe, en ayant sa droite à Dresde et sa gauche à Magdebourg. Il se proposa alors de conserver la même ligne en faisant volte-face, la gauche à Dresde et la droite à Magdebourg, où l'on avait réuni d'immenses approvisionnements. Dans cette position, on aurait occupé Berlin et dégagé nos garnisons des places de l'Oder, en se liant avec le prince d'Eckmühl, resté à Hambourg; mais l'armée était trop affaiblie au physique et au moral pour risquer sans témérité une entreprise aussi hardie. L'armée alliée se serait trouvée placée entre nous et la frontière du Rhin. Dans de pareilles circonstances, l'interruption des communications avec la France était chose bien grave. L'habileté de l'Empereur pouvait lui procurer quelques avantages partiels sur des corps détachés de l'armée coalisée; mais, tôt ou tard, il eût été écrasé par leur supériorité numérique, et les conséquences d'une manœuvre aussi téméraire auraient peut-être été plus désastreuses encore que ne furent celles de la bataille de Leipzick.

Quoi qu'il en soit, la défection de la Bavière rendit impossible l'exécution de ce plan. Napoléon l'apprit, le 14, à Düben. Il n'était pas douteux que le royaume de Wurtemberg et le grand-duché de Bade ne suivissent cet exemple. Alors les frontières de la France se trouvaient découvertes depuis Huningue jusqu'à Mayence, et sans doute les armées autrichienne et bavaroise réunies allaient s'y porter pour nous couper la retraite. Dans cette extrémité, il fallait arriver au plus vite à Leipzick, rouvrir les communications avec la France et éviter d'être entièrement enveloppés. Napoléon concentra son armée à Leipzick le 15. Le même jour, les ennemis furent en présence. On rangea l'armée française autour de la ville, et deux sanglantes batailles eurent lieu les 16 et 18; 130,000 Français combattirent contre 250,000 ennemis. L'habileté et la bravoure finirent par céder à la supériorité du nombre; les Saxons désertèrent sur le champ de bataille; la retraite commença dans la nuit du 18 au 19; toute l'armée devait défiler sur le pont de l'Elster, et par une incroyable fatalité, un officier du génie fit sauter ce pont avant le passage de l'arrière-garde, qui fut prise dans Leipzick. Nous perdîmes 30,000 hommes tués ou blessés, 20,000 prisonniers et 150 pièces de canon. L'armée suivit la route de Weissenfels, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autrichienne et bavaroise voulut lui barrer le chemin. L'armée française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son énergie pour combattre d'anciens alliés devenus bien inopinément nos ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes tués ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ 5,000. Ce dernier effort termina les opérations de la Grande Armée en Allemagne. L'Empereur passa le Rhin à Mayence le 2 novembre, et ne songea plus qu'à défendre la France.

Je reprends maintenant l'histoire du 1er corps, abandonné dans Dresde avec le 14e.