CHAPITRE VI.
COMPOSITION DU 14e CORPS.—PLAN DE LA DÉFENSE DE DRESDE.—SORTIE DU 17
OCTOBRE.—OPINIONS DU CONSEIL DE DÉFENSE.—SORTIE DU 6 NOVEMBRE.
Au commencement d'octobre, le 14e corps occupait encore Liebstadt, et le 1er corps le camp de Gieshübel, la 1re division d'avant-garde à Hellendorf, à environ 6 lieues de Dresde. Le 7 octobre, Napoléon, au moment de son départ, ordonna de replier les deux corps d'armée sur les positions de Pirna et de Dohna, en tenant la cavalerie et l'arrière-garde le plus loin possible. Si ce mouvement n'eût pas été prescrit, nous y aurions été forcés deux jours plus tard, et même il ne fut pas possible de conserver Pirna. Le général Benningsen avait relevé l'armée autrichienne devant Dresde; il commença ses opérations par une reconnaissance générale qu'il voulait pousser jusque sous les murs de la ville. Ma brigade, restée seule à Hellendorf, en partit la nuit pour se retirer à Pirna; la cavalerie légère suivit ce mouvement dans la matinée du 8, toujours harcelée par la cavalerie ennemie. Le 8 matin, soixante hommes de la 23e division furent pris dans une redoute en avant de Pirna. Les jours suivants, nous continuâmes notre retraite en tenant toujours tête à l'avant-garde ennemie. Le 10, le comte de Lobau eut un cheval tué sous lui, et ce fut bien sa faute; il s'était placé sur une chaussée fort élevée près de Grünewiese; les troupes étaient en bataille des deux côtés de la route; la chaussée servait de point de mire à l'artillerie ennemie, et il était impossible que, dans le groupe de son état-major, personne ne fût atteint. Le 11, nous rentrâmes dans Dresde, ainsi que le 14e corps, qui avait suivi notre mouvement de retraite par la droite. Le 1er corps fut placé dans le faubourg de Pirna, la 1re division en tête au Grossgarten.
Le 14e corps, réuni ainsi au 1er pour la défense de Dresde, se composait de 4 divisions; la 42e (Mouton-Duvernet), la 43e (Claparède), la 44e (Berthezène) et la 45e (Razout). On a vu plus haut que la 42e avait été souvent détachée avec nous. Mouton-Duvernet, ancien militaire, sage et expérimenté, devint plus tard une des victimes de nos dissensions politiques; on l'a fusillé en 1815 pour avoir pris le parti de Napoléon pendant les Cent-jours. Claparède, brave militaire, couvert de blessures, bon camarade et généralement aimé; il fut nommé depuis pair de France, gouverneur du palais de Strasbourg et inspecteur général permanent des troupes de la 1re division. Berthezène a fait partie, depuis, de l'expédition d'Alger, en 1830. J'ai parlé de Razout dans la campagne de Russie; il avait été bon colonel d'infanterie; malheureusement, sa vue excessivement basse l'empêchait de rien juger sur le terrain, et il ne pouvait que s'en rapporter à tous ceux qui l'entouraient. On avait à l'armée impériale l'incroyable manie de ne jamais se servir de lorgnons ni de bésicles; on ne voulait pas convenir qu'on eût la vue basse. Je n'ai connu que le maréchal Davout qui fît exception à cette règle. Parmi les généraux de brigade se trouvait Letellier, l'un des jeunes généraux de l'armée, ainsi que moi. On citait sa bravoure brillante, son caractère bizarre et susceptible, sa tenue originale comme sa conduite. Plusieurs chagrins domestiques ont depuis altéré son cerveau déjà trop disposé à l'exaltation, et sous la Restauration il a fini par un suicide. Les talents militaires du maréchal Saint-Cyr sont trop connus pour que j'aie besoin d'en faire l'éloge. Je me permettrai seulement d'ajouter qu'il avait deux inconvénients bien graves: le premier de ne point porter secours aux autres généraux dans l'occasion, ainsi qu'on l'a vu à la bataille de Kulm; le second de faire la guerre comme on joue aux échecs, en négligeant entièrement la partie morale si importante surtout pour commander à des Français. Pendant cette campagne, nous ne l'avons pas vu une fois. Il ne montait pas à cheval, ne se présentait point aux troupes, ne recevait personne. Il envoyait ses ordres, on les exécutait; c'était tout ce qu'il lui fallait, et nous ne connaissions de lui que sa signature. Le comte de Lobau ne lui ressemblait guère. Ce n'est pas qu'il fût d'un caractère aimable; ses manières étaient brusques, son écorce rude. Mais du moins on le voyait toujours à cheval à la tête des troupes. Il était ardent, un peu irascible, d'un esprit juste, d'un caractère ferme et droit. Deux pareils généraux n'étaient pas faits pour s'entendre.
Les 1er et 14e corps réunis pouvaient se monter, à cette époque, à 25,000 hommes. Il y avait à Dresde 30 généraux, des administrateurs, des employés de toute nature, des magasins de toute espèce.
On a reproché au maréchal Gouvion Saint-Cyr de n'avoir pas quitté Dresde au moment où toutes les armées coalisées marchaient sur Leipzick. Il aurait pu faire en effet une diversion utile en manœuvrant derrière l'ennemi, ou bien en descendant l'Elbe dans la direction de Torgau. Pour décider cette question, il faut d'abord voir quels ordres il avait reçus de Napoléon. L'Empereur en quittant Dresde, le 7 octobre, avait bien prévu le cas de l'évacuation de cette place. Voici l'ordre qu'il avait laissé à ce sujet: «Le maréchal Saint-Cyr fera filer sur Torgau, dans la nuit du 7 au 8 et dans la journée du 8, tous les bateaux qu'on aura chargés de blessés. Il sera prêt dans la nuit du 8 au 9, à évacuer, s'il y a lieu, la ville de Dresde, après avoir fait sauter les blockhaus, brûlé tous les affûts des pièces qui servent à la défense de la place, et avoir encloué ces pièces, brûlé tous les caissons et toutes les voitures qui seraient restés et fait distribuer tous les effets d'habillement à ses troupes, ne laissant ici que 5 à 6,000 malades trop faibles pour pouvoir être transportés. Il sera nécessaire que les deux divisions qui passeront la journée du 7 à Dresde puissent occuper en force Meissen et Nossen. Le maréchal Saint-Cyr fera garder Sonnenstein jusqu'au dernier moment. Il est convenable de laisser subsister le pont de Meissen jusqu'à ce que l'arrière-garde ait passé Meissen, puisqu'à tout événement ce pont pourra devenir utile.»
Mais le 10 octobre, à Düben, au moment où Napoléon espérait battre isolément l'armée de Silésie et l'armée de Berlin, le major général écrivait au maréchal Gouvion Saint-Cyr:
«L'Empereur compte qu'à tout événement vous garderez Dresde. Si cependant, par suite des événements, vous ne pouviez pas conserver cette place (et l'Empereur espère que cela n'aura pas lieu), vous pourrez vous retirer sur Torgau par l'une ou l'autre rive. S'il y a ici une bataille et que l'ennemi soit vaincu, les Autrichiens rentreront dans leurs frontières, et l'Empereur se rapprochera de Torgau par la rive droite pour se mettre en communication avec vous. Si, au contraire, il n'y a pas de bataille, il est possible que l'Empereur manœuvre sur la rive droite de l'Elbe, pour tomber sur la ligne d'opération de l'ennemi. En somme, la suite des événements d'aujourd'hui et de demain peut être incalculable. L'Empereur compte sur votre fermeté et votre prudence.»
Enfin, le 14 octobre, près de Leipzick, Napoléon lui écrivait encore que tout allait être décidé le 15 et le 16, et qu'il pouvait calculer qu'il serait promptement dégagé.
Ainsi l'intention de l'Empereur était bien certainement que l'on défendît Dresde le plus possible. Il avait seulement indiqué la direction à suivre dans le cas où l'on serait forcé de l'abandonner. Il est vrai que le 23 octobre, après la bataille de Leipzick, l'Empereur envoya d'Erfurt au maréchal Saint-Cyr et au maréchal Davout, à Hambourg, des agents déguisés portant des instructions ainsi conçues:
«Les maréchaux Saint-Cyr et Davout, les garnisons des places se feront jour d'un côté ou de l'autre… S'ils s'entendent, s'ils sortent de leurs murailles, ils sont sauvés; 80,000 Français passent partout…» Mais aucune de ces lettres ne parvint. Le devoir du maréchal Saint-Cyr était donc de rester dans Dresde et de le défendre. Cependant il ne pouvait pas être question de se renfermer dans la place. L'enceinte de Dresde n'est pas susceptible de défense; c'est un pentagone sans ouvrages extérieurs et qui, à cette époque, était en mauvais état. Sur la rive droite de l'Elbe, un simple ouvrage de campagne entourait le faubourg de Neustadt; d'ailleurs, pour défendre le corps de place il eût fallu détruire les faubourgs, et Napoléon n'avait pu se résoudre à traiter si cruellement la capitale d'un roi allié, du seul qui lui fût resté fidèle. Si Dresde eût été dans les conditions d'une place de guerre ordinaire, l'Empereur se fût contenté d'y laisser une garnison, comme à Torgau et à Wittemberg.
Le second système, le seul praticable, était de défendre le camp retranché en avant de Dresde. Il se composait d'un ensemble de redoutes sur les deux rives de l'Elbe, construites avec art et qui venaient d'être complètement réparées. Nos 25,000 hommes n'étaient pas trop pour remplir une semblable tâche. Le 1er corps fut placé sur la rive gauche de l'Elbe, la gauche appuyant au fleuve et la droite à la route de Dippodiswalde. Les divisions du 14e corps défendaient le reste de l'enceinte, et le faubourg de Neustadt sur la rive droite. Les divisions du 1er corps occupaient à tour de rôle le Grossgarten. C'est un parc en forme de carré long, situé en avant de la porte de Pirna, que l'on avait mis en état de défense et qui se liait avec le système des redoutes. Nous faisions également le service de ces redoutes, et le reste des divisions était logé dans le faubourg de Pirna.
Le général Benningsen avait laissé devant Dresde le général Tolstoy avec 2,000 hommes de ses moins bonnes troupes; lui-même avait continué sa marche sur Leipzick. Au bout de quelques jours, le maréchal Saint-Cyr trouva le moment favorable pour tenter une sortie; nos ennemis étaient peu nombreux et obligés de former un long cercle autour de la place. Le manque de vivres allait commencer à se faire sentir, et cette sortie avait pour but de nous en procurer. D'ailleurs, l'ennemi construisait des redoutes devant Racknitz, et il était important de les détruire. La sortie fut annoncée trois jours d'avance; on reconnaissait dans les dispositions l'ensemble et la précision qui distinguaient les ordres du maréchal Gouvion Saint-Cyr. J'en attendais le résultat avec une impatience qui n'était pas exempte d'inquiétude. Il ne s'agissait pas seulement d'éloigner l'ennemi et de nous procurer des vivres; nous avions à rétablir l'honneur de nos armes, à prendre notre revanche, à nous relever à nos propres yeux. Je réunis les officiers supérieurs de ma brigade, qui seuls étaient dans le secret. Je leur parlai de l'importance de profiter d'une occasion, peut-être la dernière, de terminer la campagne avec gloire: tous me promirent de joindre leurs efforts aux miens, et ils ont tenu parole.
Le 17 à midi précis la division Razout marcha sur Plaüen, la division Claparède sur Racknitz, les divisions Cassagne et Dumonceau (1re et 2e) sur Zchernitz. L'attaque fut vive et couronnée de succès. Les tirailleurs ennemis voulurent défendre Zchernitz; on incendia le village pour les en chasser. Les Russes ne purent résister à la vigueur et à l'ensemble de nos trois attaques. Ils furent renversés et se replièrent sur Dohna en nous abandonnant 1,200 prisonniers, 10 canons, des caissons et un équipage de ponts. M. Locqueneux, chef de bataillon au 17e qui commandait les tirailleurs de la division, les enleva admirablement et leur communiqua sa brillante valeur. Il contribua beaucoup au succès de cette journée. Les officiers du 17e le secondèrent; deux furent blessés, plusieurs méritèrent l'honneur d'être proposés pour la croix de la Légion. J'eus besoin de mon autorité pour empêcher le colonel Susbielle de se mêler aux tirailleurs, comme un caporal de voltigeurs, au lieu de rester à son régiment.
Le général Tolstoy se retira dans la direction de Gieshübel. La 2e division, qui faisait notre avant-garde, occupa Dohna, la 1re Sporwitz et Lochwitz, la division Duvernet à notre droite. Quatre jours passés dans cette position furent utilement employés. On réunit les bestiaux, les farines, les fourrages que le pays put procurer, dans un rayon de quatre lieues en tous sens, depuis l'Elbe jusqu'à Weisseritz; on détruisit les ouvrages de l'ennemi; on prit enfin tous les moyens possibles pour prolonger la défense de la place qui nous était confiée.
Bientôt le général Chasteler, resté à Tœplitz pour couvrir la Bohême, vint au secours du général Tolstoy; tous deux reprirent l'offensive. Le 22, le général Dumonceau fut attaqué à Dohna et se retira sur Lochwitz; les deux divisions prirent position sur les hauteurs situées derrière ce village. Le 24, nous continuâmes notre retraite jusqu'à Racknitz, Zchernitz et Strehlen. Le 26, nous rentrâmes dans les faubourgs de Dresde, en laissant en avant quelques bataillons que l'ennemi fit replier le 28. La sortie du 7 octobre avait complétement réussi: c'était un fourrage général auquel l'ennemi n'avait pu s'opposer. Nous nous bornâmes alors à l'occupation des faubourgs et des redoutes qui en couvraient les approches.
Nous menions à Dresde une vie fort triste. La situation d'une ville assiégée, la misère générale qui en est la suite, ne sont pas favorables aux grandes réunions et aux plaisirs. Cependant on aurait pu entretenir des relations avec quelques personnes de la ville, et la moindre distraction nous eût été d'un grand secours. Je ne voulus m'en permettre aucune. La garde des faubourgs et des redoutes qui leur servaient d'avant-postes nous était confiée. Une attaque de vive force était peu vraisemblable; cependant nous ne devions rien négliger. Je n'ai déjà eu que trop l'occasion de montrer combien nos troupes avaient besoin de surveillance. Il est permis à la guerre d'être vaincu; il n'est jamais permis d'être surpris. Je mettais beaucoup de prix pour ma part à terminer avec honneur la tâche qui nous avait été imposée et dont le triste dénoûment ne pouvait pas se faire longtemps attendre.
Une grande question s'agitait en ce moment au conseil de défense, composé des généraux de division et de l'intendant général réunis chez le maréchal Saint-Cyr. Le résultat de la bataille de Leipzick était connu; la Grande Armée se retirait au delà du Rhin, et nous étions abandonnés. Le général autrichien Klenau venait d'arriver devant Dresde, pour prendre le commandement des troupes qui formaient le blocus. Il annonçait hautement l'intention de ne point nous attaquer. Il savait que les vivres allaient manquer, et il calculait d'avance le jour où nous serions forcés de nous rendre; mais, avant d'en venir là, n'avions-nous rien à tenter? Les instructions de l'Empereur prescrivaient de garder Dresde le plus longtemps possible et d'attendre que l'on vînt nous dégager. Aujourd'hui, la Grande Armée avait quitté l'Allemagne, et nous n'attendions plus de secours. Le seul moyen de conserver à la France la garnison de Dresde était de sortir et de tâcher de gagner Torgau par une des rives de l'Elbe. On se rappelle que l'Empereur avait indiqué ce mouvement dans le cas où nous serions forcés d'abandonner la ville. Prolonger la défense était impossible; il fallait choisir entre la sortie ou la capitulation. Les opinions furent partagées. Le comte de Lobau et le général Cassagne insistèrent beaucoup pour que l'on tentât une sortie. Ils avaient l'espoir de réussir. L'armée assiégeante était fort disséminée, car elle avait un grand cercle à former autour de la place. Nous comptions près de 25,000 hommes et beaucoup d'artillerie. En se portant en masse sur la route de Torgau, on pouvait se flatter de percer la ligne ennemie et d'arriver à Torgau, dont nous n'étions qu'à 18 lieues. D'ailleurs, ce parti était plus honorable, plus digne de l'armée française; et telle eût été sans doute mon opinion personnelle, si mon grade m'eût permis d'être appelé au conseil.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr pensa tout autrement. Il ne voyait aucun espoir de réussir. Sans doute l'armée ennemie était disséminée autour de Dresde, mais le général Klenau savait très-bien que nous ne pourrions tenter une sortie qu'en descendant l'Elbe, et c'est précisément de ce côté qu'il avait réuni ses principales forces. Il s'en fallait bien que les deux corps réunis présentassent 25,000 combattants. L'affaiblissement de nos soldats, leur découragement, dont nous nous plaignions depuis si longtemps, ne permettaient pas de risquer une tentative aussi hardie. D'ailleurs, ainsi que je l'ai dit, la guerre, aux yeux du maréchal Saint-Cyr, n'était qu'un jeu d'échecs; la partie avait été perdue à Leipzick, et il ne comprenait pas l'avantage de compromettre inutilement des soldats, de nombreux cadres d'officiers et 30 généraux, dont les services pouvaient un jour être encore si utiles. La discussion fut vive et plus d'une fois renouvelée, surtout entre le maréchal et le comte de Lobau. Les conseils de la prudence s'accordent peu avec ceux de la valeur téméraire; les uns sont accusés de déraison, les autres de faiblesse, et, quand il s'agit d'honneur militaire, la susceptibilité est permise. Cependant le temps s'avançait. Nous étions aux premiers jours de novembre et nous allions manquer entièrement de vivres. Il fallait prendre un parti. Le maréchal Saint-Cyr s'arrêta à un singulier terme moyen entre les deux opinions qui avaient partagé le conseil; ce fut de faire sortir les trois divisions du 1er corps, ainsi que les divisions Razout et Duvernet, commandées par le comte de Lobau, pendant que lui-même resterait à Dresde avec les divisions Berthezène et Claparède. Ce n'était point ainsi que nous l'entendions. Nous désirions sortir tous ensemble; nous demandions au maréchal de se mettre à notre tête, de partager notre bonne ou mauvaise fortune. Quelques jours auparavant il nous trouvait trop faibles pour percer la ligne ennemie. Prétendait-il que l'on réussirait mieux aujourd'hui avec deux divisions de moins? Je sais bien quelle était la pensée du maréchal Saint-Cyr: Le comte de Lobau, aurait-il dit, a fortement exprimé le désir de sortir de Dresde, je n'ai point voulu m'y opposer; je lui ai donné toutes les troupes dont j'ai pu disposer; mais comme ce n'est point mon avis, je suis resté dans la place, et me trouvant réduit à deux divisions, j'ai bien été forcé de capituler. Ainsi nous nous serions sacrifiés pour expliquer et justifier une capitulation que nous n'approuvions pas. Cela n'était ni juste ni raisonnable. Sortir tous ensemble ou capituler tous ensemble, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Aussi nous entreprenions cette expédition fort à contre-cœur, mais il n'en fallait pas moins obéir.
Le 6 novembre avant le jour, les cinq divisions sortirent du faubourg de Neustadt par le route de Grossenhayn; la 1re division marchait en tête, le général Cassagne conduisant la 1re brigade et moi la seconde. L'avant-garde ennemie opposa de la résistance, et nos soldats montraient quelque hésitation. Nous les enlevâmes au pas de charge, au milieu d'une grêle de balles. L'ennemi fut renversé; une vive fusillade s'établit dans le bois que traverse la route. Nous arrivâmes au pied du Drachemberg, en avant du village de Boxdorf, et nous trouvâmes la division du prince Wied-Rünkel tout entière occupant cette hauteur.
Le comte de Lobau fit reconnaître la position; elle ne pouvait être enlevée qu'avec une perte énorme. Ainsi, même en admettant le succès, nous aurions été trop affaiblis pour nous flatter de gagner Torgau. Le comte de Lobau voulut bien consulter les officiers généraux, et, d'après notre avis unanime, il se décida à attendre la nuit pour rentrer dans Dresde.
Nous perdîmes en tout près de 1,000 hommes tués ou blessés; le 36e, deux officiers tués et un blessé. Ce fut là notre dernier effort, l'hommage suprême rendu à l'honneur de nos armes. Nous manquions entièrement de vivres; prolonger plus longtemps la résistance eût été sacrifier des hommes inutilement, et exposer une ville alliée à la disette et aux dangers d'une attaque de vive force. Nous n'avions de ressource que dans la capitulation, et la nécessité en faisait un devoir.