CHAPITRE VII

CAPITULATION DE DRESDE.—DÉPART DE LA GARNISON POUR LA FRANCE.—LES SOUVERAINS ALLIÉS REFUSENT DE RATIFIER LA CAPITULATION ET DÉCLARENT LA GARNISON PRISONNIÈRE DE GUERRE.—DÉPART DES OFFICIERS POUR LA HONGRIE.—SÉJOUR À PRESBOURG.—CONQUÊTE DE LA FRANCE.—RESTAURATION.—TRAITÉ DE PAIX.—RETOUR À PARIS.

Notre dernière tentative de sortie avait eu lieu le 6 novembre, et dès le lendemain les négociations pour la capitulation commencèrent. J'ai appris plus tard que le maréchal Saint-Cyr avait eu l'idée de m'en charger. Le comte de Lobau lui représenta que c'était une triste commission à donner au plus jeune des généraux de la garnison, et j'en fus heureusement dispensé. Rien au monde ne m'eût été plus pénible que d'avoir à traiter d'une capitulation. Elle fut bientôt conclue; on était de part et d'autre pressé d'en finir. Trente-trois généraux, dont plusieurs blessés et malades, et 33,000 hommes figurent dans la capitulation de Dresde. Parmi les premiers, se trouvent, avec le maréchal Gouvion Saint-Cyr et le comte de Lobau, les généraux Borelli et Revest, chefs d'état-major, Mathieu Dumas, intendant général, Durosnel, aide de camp de l'Empereur. Dans ma brigade, le 17e ne comptait que 43 officiers et 527 hommes; le 36e, 16 officiers et 200 hommes. Cette brigade se composait de 6 bataillons au commencement de la campagne, et au bout de 3 mois, il ne restait que 120 hommes par bataillon. En calculant ainsi pour les autres brigades des 1re, 2e et 23e divisions qui composaient le 1er corps d'armée, on ne trouve pas plus de 3,500 hommes présents. La 14e avait été moins maltraitée. Je n'ai pas les états de situation, mais c'est beaucoup de porter à 300 hommes par bataillon le nombre d'hommes présents à cette époque dans les 53 bataillons qui composaient primitivement ce corps d'armée. Il n'y avait donc pas alors au 14e corps 12,000 hommes d'infanterie présents, ce qui fait moins de 15,000 pour les deux corps d'armée. Assurément les 2 brigades de cavalerie légère ne s'élevaient pas à 1,000 hommes. Et, en ajoutant également 1,000 hommes présents pour l'artillerie et le génie, on n'arriverait pas à 17,000 hommes. Il y a loin de ce chiffre à celui de 33,000. On peut donc porter à plus de 16,000 le nombre d'hommes isolés des différents corps, ainsi que des malades et blessés.

On convint que la garnison mettrait bas les armes et rentrerait en France en passant par la Suisse, sous la promesse de ne pas servir avant d'être échangée. Les officiers conservaient leurs armes, leurs chevaux et leurs propriétés particulières. Le départ devait avoir lieu en 6 colonnes; chaque colonne ayant avec elle 50 hommes armés et une pièce de canon. Les colonels cachèrent les aigles dans les fourgons; les Autrichiens les demandèrent; on répondit que la garnison se composait de bataillons détachés de divers régiments et que les aigles n'y étaient pas. Je n'ai jamais approuvé ces escamotages. C'est fort bien de défendre sur le champ de bataille le drapeau de son régiment, mais il n'y a aucun déshonneur à le rendre par capitulation, et cela vaut mieux que de le sauver à l'aide d'un subterfuge.

La capitulation fut signée le 11, et la première colonne, composée des 1re et 2e divisions, commandées par le général Dumonceau, se mit en marche le 12. Quelle triste journée! Pour la première fois nous mettions bas les armes. J'avais vu capituler Ulm en 1805, Magdebourg en 1806, Vienne en 1809; j'avais vu les garnisons ennemies défiler devant nous et déposer les armes. Qui m'aurait dit que nous serions un jour réduits au même sort, et que ma carrière d'activité, commencée par la capitulation d'Ulm, finirait par celle de Dresde? Au moins le temps était sombre, le soleil n'éclaira pas cette journée, et la tristesse du ciel semblait s'unir à la nôtre. Les généraux s'étaient donné le mot pour rester enveloppés dans leurs manteaux sans marques distinctives de leurs grades. Un général autrichien vint à notre rencontre avec quelques troupes: Je dois dire que nous fûmes comblés d'égards et qu'on ne négligea rien pour adoucir l'amertume de notre situation. Le général en chef ne parut point. Un général de brigade fut chargé de recevoir les armes et de surveiller le départ. Il n'y eut aucune pompe, point de tambours, point de musique, point de défilé. Les bataillons, formés en avant des redoutes sur la route de Freyberg, marchaient en colonne sans rendre d'honneurs, formaient les armes en faisceaux à un endroit convenu, et continuaient leur marche. Les voitures, les fourgons, les chevaux que l'on déclarait appartenir à un général ou à un colonel, passaient sans aucune difficulté. Plusieurs s'approprièrent par ce moyen des chevaux et des voitures d'artillerie.

La marche se fit avec ordre, escortée par quelques détachements d'infanterie autrichienne. Les 50 hommes armés que nous conservions dans chaque colonne servaient à la garde des généraux et fournissaient également un poste à la pièce de canon qui nous était accordée comme honneur. Le soir je visitais les logements et je ne négligeais rien de ce qui pouvait contribuer au bien-être de nos pauvres soldats désarmés.

Nous arrivâmes à Altenbourg le 17 novembre, après 6 jours de marche. La dernière colonne avait quitté Dresde le matin. Ce même jour, le général russe qui commandait Altenbourg parut fort surpris de notre arrivée, dont il n'avait, disait-il, reçu aucun avis. Il suspendit la marche des colonnes, en attendant des ordres. Bientôt une nouvelle étrange circula; personne ne voulait y croire. Le prince de Schwartzenberg refusait de ratifier la capitulation et nous déclarait prisonniers de guerre. Le maréchal Saint-Cyr invoqua la foi des traités, la parole jurée, l'honneur militaire qui devait la garantir. On répondit que le général Klenau avait outre-passé ses pouvoirs, qu'il en serait puni, mais que les souverains alliés ne pouvaient pas être liés par l'engagement indiscret pris par un de leurs généraux. Au surplus, ajoutait Schwartzenberg, comme le maréchal Gouvion Saint-Cyr a agi de bonne foi, on lui offre de rentrer dans Dresde, on lui rendra ses armes, ses moyens de défense, et le siége commencera. Le maréchal répondit que cette proposition était dérisoire. Pouvait-on sérieusement nous offrir de rentrer dans une place que l'ennemi occupait depuis plusieurs jours, dont il connaissait le fort et le faible, dont il avait sans doute commencé à détruire les ouvrages? Nous manquions de vivres 15 jours auparavant; en aurions-nous eu davantage alors? Nos soldats étaient affaiblis, découragés. Étaient-ce la capitulation, le désarmement, la certitude d'être bientôt prisonniers à discrétion, qui leur rendraient beaucoup d'énergie? Notre rentrée dans Dresde n'était avantageuse qu'aux alliés. Ils se seraient fait honneur d'avoir respecté la parole du général Klenau; il valait mieux leur laisser l'odieux de la violer.

Pendant cette négociation nous restâmes en cantonnement dans les environs d'Altenbourg et de Géra. Le 1er décembre on reçut l'avis officiel que, sur le refus du maréchal Saint-Cyr de rentrer dans Dresde, nous allions être conduits en Hongrie comme prisonniers de guerre.

Nous fûmes justement indignés d'un pareil manque de foi. Rien ne devrait être aussi sacré qu'une capitulation militaire. On ne consent à rendre une place qu'avec des conditions qui paraissent acceptables; autrement la défense continuerait. Comment donc qualifier la conduite de l'ennemi qui entre en possession d'une place à certaines conditions, et qui ensuite refuse d'exécuter ces mêmes conditions, sans lesquelles la place ne lui aurait pas été rendue? Cependant il y avait pour nous un grand motif de consolation. Les militaires n'aiment point à capituler; ils craignent toujours le reproche de n'avoir pas tiré tout le parti possible de leur situation, de n'avoir pas défendu assez longtemps la place qui leur était confiée, ou d'avoir traité à des conditions plus désavantageuses que celles qu'ils auraient pu obtenir. L'Empereur était sévère à cet égard; mais la violation de la capitulation prouvait assez qu'elle nous était favorable. L'injustice de l'ennemi justifiait la garnison de Dresde, et personne ne nous a blâmés d'avoir traité à des conditions que l'ennemi refusait d'accomplir. Au commencement de 1814, M. de Fontanes, dans un discours à l'Empereur, à l'occasion des négociations qui avaient lieu pour la paix, se plaignait de la mauvaise foi des alliés, qui prolongeaient les conférences pour gagner du temps. S'ils étaient sincères, disait-il, s'ils voulaient sérieusement la paix, auraient-ils violé la capitulation de Dresde et fermé l'oreille aux nobles plaintes du guerrier qui commandait la garnison?

L'ordre du prince Schwartzenberg était d'envoyer les soldats en Bohême et les officiers en Hongrie. Cette séparation me fut très-sensible. J'ai dit qu'il ne restait que 700 hommes de ma brigade; mais c'étaient les compagnons de nos dangers et de nos fatigues; tous m'avaient suivi sur le champ de bataille, plusieurs avaient été blessés. Dans les guerres désastreuses, les plus courageux résistent toujours le plus longtemps. L'énergie morale donne ou du moins remplace la force physique; et si à la fin d'une campagne un régiment se trouve réduit à 100 hommes, soyez sûr que ces 100 hommes sont de bons soldats. Leur départ m'affligea d'autant plus que je ne devais plus les revoir. Les soldats étaient usés malgré leur jeunesse, ou peut-être à cause de leur jeunesse. La rigueur de la saison, la fatigue des marches, la mauvaise nourriture, le manque de soins, en firent périr un grand nombre, et des 33,000 hommes qui figurent dans la capitulation de Dresde, bien peu rentrèrent en France à la paix.

Trois semaines s'étaient ainsi écoulées, et le 3 décembre, les officiers partirent en une seule colonne pour Presbourg. Je crois que le maréchal Saint-Cyr resta à Tœplitz. Le comte de Lobau et tous les généraux marchèrent avec les officiers du 1er corps. Le mois de décembre fut consacré à ce triste voyage. Nous arrivâmes à Presbourg le 6 janvier. Ce voyage n'eut rien de remarquable. On avait eu grand soin de nous faire éviter les grandes villes telles que Prague et Brün en Moravie. La guerre avait épargné les pays que nous parcourions, et nous fûmes assez bien accueillis. Malgré la rancune que nous gardions à la mémoire du général Moreau, je ne pus revoir à Laun sans quelque émotion la maison où il fut transporté, le lit où il rendit le dernier soupir. Je logeai dans une autre ville de Bohême chez la veuve du marquis de Favras, l'une des premières victimes de la Révolution. Sa fille avait épousé un homme de qualité du pays et fort riche. Toutes deux ne rêvaient déjà que Restauration. Elles donnèrent cependant à dîner à quelques officiers généraux présents, auxquels elles voulaient bien pardonner leur uniforme depuis qu'ils étaient vaincus.

Pendant cette marche, le comte de Lobau, qui ne nous quittait pas, observait attentivement la tenue des officiers et surtout des chefs de corps. Plusieurs ne s'occupaient que d'eux-mêmes, et mettaient à profit l'argent provenant de la vente des chevaux et des voitures qu'ils avaient pu se procurer à la sortie de Dresde. Ils voyageaient en voiture et faisaient bonne chère; d'autres partageaient avec les officiers de leur corps le peu dont ils pouvaient disposer.

On remarquait particulièrement le colonel Lafond, du 51e (division Teste), qui fit toute la route à pied, à la tête des officiers de son régiment. Le comte de Lobau notait tout cela pour en rendre compte à l'Empereur, qui, sans doute, en aurait tiré parti dans des moments plus heureux. Ce n'est point du temps perdu que celui qu'on passe avec des prisonniers de guerre. Les hommes qui ne sont plus retenus par leurs devoirs militaires se livrent davantage à leurs bons ou mauvais penchants. La distance entre les grades se rapproche; les qualités, les défauts se montrent plus à découvert; il y a des traits de courage, de faiblesse, de désintéressement, d'égoïsme; c'est une épreuve pour les autres et c'en est une pour soi-même. J'ai eu le malheur de faire deux fois partie d'une colonne de prisonniers de guerre, dans des âges divers, avec des grades bien différents, et en 1807 comme en 1813, j'ai fait de bien curieuses et quelquefois de bien tristes observations.

On assigna autour de Presbourg des cantonnements aux officiers du 1er corps. Le comte de Lobau et le général Cassagne allèrent à Œdembourg; plusieurs obtinrent la permission de rester à Presbourg, entre autres les généraux O'Méara, Chartran et moi. Mon premier soin fut de faire mon établissement dans ce lieu d'exil, car l'exil pouvait être long. J'avais pour officier d'ordonnance depuis quelque temps M. Petit, adjudant-major au 7e léger; je ne voulus abandonner ni lui ni même le soldat qui lui servait de domestique. J'avais toujours mon aide de camp Chabrand, un cuisinier et un valet de chambre. Cela faisait six personnes à nourrir; c'est beaucoup pour un prisonnier de guerre. Heureusement que tout était bon marché en Hongrie. Je trouvai un logement fort convenable pour nous tous dans une maison occupée par la haute bourgeoisie. Quant à la dépense, elle fut réglée avec la plus stricte économie, et j'espérais que mes ressources me permettraient de continuer ce genre de vie aussi longtemps que durerait notre captivité.

Mes compagnons m'offrant peu de ressource, je fis connaissance avec quelques personnes de la ville qui me plurent beaucoup, entre autres avec le baron de Braunecker, directeur de la poste, que je voyais presque tous les jours. Cette relation m'était d'autant plus précieuse que je savais exactement par lui des nouvelles de l'armée, qui chaque jour devenaient plus intéressantes et plus affligeantes. C'était un fort bon homme, aimable, obligeant. J'eus occasion de voir aussi un homme de la conduite la plus légère que j'aie jamais connu. Il avait à cette époque près de soixante ans. Séparé de sa femme depuis longtemps, il s'était fait un autre ménage à son choix, et il avait plusieurs enfants de la personne qui était établie chez lui comme femme légitime. Il avait eu de plus toutes les intrigues du monde avec beaucoup de femmes de Presbourg et des environs, et il en contait des détails incroyables. Il donna un jour une grande soirée dont sa maîtresse faisait les honneurs. Je ne fus pas peu surpris d'y voir le vicaire apostolique, la première autorité religieuse de la ville, ainsi que des personnes d'un rang élevé, des femmes d'une conduite respectable.

Le général autrichien Haddick, commandant à Presbourg, avait épousé une femme fort bien élevée. Je les voyais quelquefois; mais les autorités de la ville étaient si mal disposées pour nous qu'ils n'osaient me faire aucune politesse; on se serait compromis en donnant à dîner à un Français. Tous les huit jours, la municipalité de la ville, qu'on appelle le comitat, venait demander au général pourquoi je n'étais pas au village de Somerein, qui m'avait été assigné pour cantonnement. Il demandait si l'on avait à se plaindre de moi; on répondait que non, et il les renvoyait en leur disant: «qu'il n'y avait donc pas d'inconvénient à ce que je restasse à Presbourg.» Le général lui-même, à la paix, m'a raconté ces détails.

Il ne faut pas demander à Presbourg la tenue, la distinction, la conversation des salons de Paris; cependant on y trouve une société douce et agréable, des mœurs faciles, des hommes sans prétention, des femmes légères. On est reçu partout à toute heure sans toilette et sans cérémonie. La conversation m'amusait assez par le mélange du latin, du français, de l'allemand et quelquefois du hongrois, qui se croisaient et se répliquaient l'un à l'autre, selon que chacun de ces idiomes répondait mieux à la pensée de l'interlocuteur. J'aurais pu mieux passer mon temps. Nous étions à 12 lieues de Vienne; il y avait dans cette ville des anciens amis de ma famille, qui m'auraient obtenu facilement la permission d'y venir. Je ne m'adressai à aucun d'eux, trouvant plus convenable à ma dignité de prisonnier de guerre de rester avec mes camarades, et surtout de ne solliciter en rien nos vainqueurs, ni les émigrés, que nous appelions encore nos ennemis.

Le moment approchait où ces tristes qualifications allaient disparaître, et où tous les Français se trouveraient réunis sous la même bannière; mais auparavant il fallut passer par bien des angoisses. Nous apprenions successivement le passage du Rhin, l'invasion de la France, les progrès toujours croissants des armées alliées. Il faut être militaire pour comprendre notre irritation et notre douleur. Il y avait peu de mois que nous étions encore les maîtres de l'Europe, et déjà notre patrie était envahie. Elle allait être entièrement conquise; l'Empereur perdait sa couronne, la France son indépendance, et nous ne pouvions plus défendre des intérêts aussi chers. Désarmés, retenus loin de la France, nous étions réduits à lire ces tristes récits dans des journaux allemands, dont les mensonges et la jactance augmentaient encore notre affliction. Les inquiétudes particulières se joignaient aux calamités publiques. Nous n'avions pas de nouvelles de nos familles, et dans de pareilles circonstances, tous les malheurs étaient à craindre. Les négociations de Châtillon ne nous donnaient qu'un faible espoir. Pour traiter avec Napoléon, les alliés voulaient détruire sa puissance, et nous savions qu'il n'y consentirait pas. Cependant son génie pouvait encore surmonter tant d'obstacles. Malgré tous les déguisements des journaux étrangers, nous admirions l'énergie de sa défense. Les jeunes officiers surtout, dans l'enthousiasme des victoires de Brienne et de Champeaubert, voyaient l'Empereur chasser les alliés de l'autre côté du Rhin. L'expérience de mes trente ans ne me permettait déjà plus de partager cette illusion. Les alliés voulaient en finir; les souverains avaient abandonné leurs capitales et le soin de leurs États pour marcher contre l'ennemi commun. La France, usée et affaiblie par ses victoires mêmes, ne pouvait résister longtemps à l'Europe entière; mais qu'arriverait-il quand l'Empereur aurait succombé? On parlait de la Régence, d'un autre général français, d'un prince étranger. Les deux derniers partis n'étaient pas possibles. Quel autre général aurait osé se mettre à la place de Napoléon et détrôner le fils de son souverain? Et comment un prince étranger aurait-il été assez téméraire pour braver l'irritation que son gouvernement eût causée à la France entière? On désirait donc et l'on espérait encore dans les chances les plus favorables l'établissement de la Régence. Au milieu de ces perplexités, un autre parti témoignait ouvertement ses espérances. Des princes, proscrits depuis vingt-cinq ans, reparaissaient sur le sol de la France. M. le comte d'Artois à Langres, M. le duc d'Angoulême à Bordeaux, ne venaient point, comme Henri IV, reconquérir leur royaume; ils n'étaient point rappelés par le vœu du pays; ils marchaient derrière les baïonnettes étrangères. Ils n'avaient d'espoir que dans la conquête de la France; ils triomphaient de nos revers, ils s'affligeaient de nos succès[67]. Et c'étaient des princes français, des princes dont les ancêtres avaient si glorieusement régné sur les nôtres, des princes que nous étions habitués à respecter, et qui alors, par la fatalité de leur situation, ne nous inspiraient plus que de l'éloignement, de la tristesse et de l'amertume. Une petite coterie d'émigrés, à Presbourg, accueillait au contraire avec des transports de joie cette espérance encore éloignée et qui, pour eux, était déjà une certitude. À leurs yeux, le rétablissement du roi ramènerait le rétablissement de l'ancien régime; car l'ignorance et la folle confiance ont toujours caractérisé les émigrés. Un ancien président du parlement disait: «Le roi va revenir, j'aurai ma présidence.» On pense bien que nous ne recherchions pas une société pareille; aussi je n'en parle que par ouï-dire.

Enfin arriva la nouvelle de la prise de Paris; ce fut pour nous une horrible journée. Le baron de Braunecker me donna au moins des détails rassurants. Je me renfermai ensuite dans ma chambre, pour ne pas être témoin de l'odieux triomphe des habitants de la ville. Les nouvelles se succédaient avec rapidité; nous apprîmes successivement l'abdication de l'Empereur, l'exclusion de la Régence et le rétablissement des Bourbons. L'irritation des officiers fut portée au comble; ils ne connaissaient point les princes, dont ils n'avaient jamais entendu parler; ils n'avaient aucune idée de l'ancien régime, et leur ignorance était telle, qu'un jeune officier à qui l'on dit que le roi allait revenir, répondit avec surprise: «Cela est singulier, je croyais que le roi avait péri dans la Révolution.»

Pour moi, qui prévoyais depuis longtemps ce résultat, j'étais fort disposé à m'y soumettre. Je cherchais à oublier les fatals auspices sous lesquels nos princes revenaient parmi nous, leur funeste entourage, le lien qui les attachait à nos ennemis. Je m'efforçais de ne voir en eux que les descendants de nos anciens rois, que les représentants de cette race auguste qui a fait pendant tant de siècles la gloire et le bonheur de la France; je songeais à leurs bonnes intentions, à leurs vertus, à leurs malheurs; en un mot, je tâchais d'oublier le présent pour ne songer qu'au passé et à l'avenir. Mais je demandais qu'ils se conformassent franchement et complétement aux idées de notre siècle. Point de cocarde blanche, point de réminiscence de l'ancien régime. Enfin que le nouveau règne date de 1814, non 1795. Ce fut mon premier mot, ma première pensée; je sentais que le mal était là, et, sans m'en rendre compte, je devinais la crise des Cent-jours.

Les officiers, qui ne connaissaient que le temps présent, allaient plus loin encore, et les concessions que je demandais ne les auraient nullement satisfaits. Ils ne voulaient que la Régence et qualifiaient d'usurpation le gouvernement qui se mettrait à la place du fils de leur Empereur.

Je causai beaucoup avec eux; je cherchai à leur inspirer des sentiments plus raisonnables et plus patriotiques. Sans doute l'héritier de l'Empereur était son fils, mais les alliés déclaraient qu'ils ne traiteraient ni avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille. Le roi de Rome partait avec sa mère; la France reconnaissait le nouveau gouvernement. Fallait-il donc sacrifier à une fidélité chimérique nos devoirs envers le pays? La révolution qui venait de s'accomplir avait eu lieu malgré nous; nous avions mille fois exposé notre vie pour éloigner de la patrie les armées étrangères, pour sauver la couronne de l'Empereur. La destinée ne l'avait pas voulu; aujourd'hui nous devions nous rappeler seulement que nous étions citoyens de la France. Les Bourbons ne méritaient pas tous les reproches de leurs ennemis. Pendant leur long exil, ils étaient restés Français au fond du cœur; ils gémissaient les premiers de ne pouvoir rentrer et remonter sur le trône qu'à la suite des armées étrangères. Leur premier devoir comme leur premier intérêt allait être sans doute de chercher à effacer cette tache originelle en se montrant jaloux de l'honneur du pays, en gouvernant selon ses intérêts. Il fallait avant tout obtenir une paix avantageuse; il fallait être délivré de la présence des armées étrangères. Le nouveau gouvernement n'aurait que trop d'embarras, et, pour les vaincre, il avait besoin de l'union de tous les Français.

Telles étaient mes raisons; elles frappèrent les officiers et j'en ramenai quelques-uns, mais l'impression fut de peu de durée. Les premiers actes du nouveau gouvernement n'ont pas été de nature à gagner l'affection de l'armée, et l'on sait que l'année suivante, à la première apparition de l'Empereur, elle passa à lui tout entière.

L'ordre pour la rentrée des troupes arriva. Je pris congé, non sans regret, de quelques amis dont les soins avaient un peu consolé notre tristesse.

Je passai deux jours à Vienne pour acheter une voiture et faire mes préparatifs de voyage; mon aide de camp et mes deux domestiques m'accompagnaient. Le comte de Palfy, que j'avais connu à Paris, me donna l'hospitalité. Au moment de mon départ, il me remit pour la route les trois derniers mois du Journal des Débats, et jamais je ne fis de lecture aussi attachante. Je ne connaissais plus les journaux français; j'ignorais le détail de tout ce qui s'était passé en France. Je trouvai dans ce recueil le récit des derniers efforts de l'Empereur, l'entrée des alliés à Paris, les actes du gouvernement provisoire, l'arrivée de Monsieur, les commencements de la Monarchie, tant et de si graves événements, tant de circonstances particulières qui intéressaient mes compagnons d'armes, mes amis, ma famille elle-même. À peine pouvais-je suffire à tant d'émotions, aux regrets du passé, aux inquiétudes mêlées de quelques espérances qu'offrait l'avenir. Je traversai sans presque m'arrêter Munich, Ulm, Strasbourg, la France aujourd'hui conquise et asservie. Soldat de l'Empire jusqu'au dernier jour, je ne voulus rendre visite à aucune des nouvelles autorités royales. Mes yeux se détournaient quand ils rencontraient un uniforme étranger. Je conservais ma cocarde tricolore, symbole des sentiments que je renfermais dans mon cœur. J'arrivai ainsi à Paris au mois de mai; je retrouvai ma famille. Alors, et seulement alors, je pris sérieusement mon parti. Sans avoir contribué à la Restauration, sans l'avoir même désirée tant qu'a duré l'Empire, j'étais maintenant décidé à la servir aussi sincèrement, aussi loyalement que j'avais servi l'Empire lui-même. On m'avait réservé le commandement d'une brigade de la garnison de Paris, et j'ôtai de mon chapeau cette cocarde qui déjà n'était plus la mienne, mais que j'ai toujours conservée depuis comme un précieux souvenir.

NOTES DU LIVRE III.

NOTE A.

PREMIER CORPS D'ARMÉE.

LE COMTE VANDAMME, PUIS LE COMTE DE LOBAU.