CHAPITRE IX.

L'empereur Napoléon cède aux instances de l'empereur Alexandre.—L'autocrate prend une part de la dépouille de son allié.—Le roi et la reine de Prusse à Tilsit.—Formation du royaume de Westphalie.—M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se rappeler le sort de son père.

L'empereur de Russie fut obligé de nous faire, de son côté, des abandons.

Le ministre français proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des puissances, et ce n'est assurément qu'aux instances de l'empereur de Russie qu'elle doit d'avoir été conservée; elle fit des pertes énormes, mais il n'y avait pas de compensation à donner pour leur restitution: elle fut donc obligée d'y souscrire.

L'empereur de Russie lui-même prit à la Prusse, sur les bords de la Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous attendre à ne pas être taxés de spoliation en la divisant comme nous l'avons fait, parce qu'enfin, si la conquête est un droit, nous l'avions acquis.

Le roi de Prusse et même la reine de Prusse vinrent à Tilsitt[16], pour chercher à conjurer cette ruine; ils y furent reçus avec égards, beaucoup de démonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut obligé de songer à lui, ne pouvant rien faire pour eux.

Il y avait bien autour de l'empereur Napoléon un petit parti qui cherchait à éloigner la paix dans des vues particulières d'ambition; M. de Talleyrand le voyait, et se hâtait tant qu'il pouvait de conclure. Un jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon à côté le grand-duc de Berg, qui, pendant ces conférences, se donnait beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il trouvait à sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le monde: «Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne nous empêcherez pas de faire la paix». Il n'en dit pas davantage, et quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours après.

L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire reconnaître à Austerlitz, et s'il avait accepté le rendez-vous qui lui a été proposé alors, il aurait épargné la vie de bien des braves gens, et aurait empêché le malheur d'un grand nombre de familles.

À Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis l'avènement de Frédéric II au trône, excepté la Silésie; mais elle perdit Magdebourg.

La Hesse, le duché de Brunswick, avec quelques autres territoires, formèrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut.

La portion de la Pologne qui était échue à la Prusse, dans les divers partages, fut érigée en grand-duché de Varsovie[17], et placée sous la domination de la Saxe.

L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la France; il lui rendit Corfou. En général, il fut d'accord avec l'empereur Napoléon, non seulement sur les changemens qui étaient la conséquence du traité patent, mais encore sur d'autres changemens que l'empereur méditait et dont il avait conféré avec lui; j'expliquerai du mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire.

Comme la Russie était encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipulé autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour déterminer la Porte à faire la paix; et je crois, sans en être bien assuré, que nous avions consenti à la cession des provinces occupées par les Russes au moment de l'ouverture des négociations, bien entendu que dans le cas où les Turcs se refuseraient à traiter, notre intervention cesserait sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indignés d'être abandonnés dans une querelle dont ils ne s'étaient mêlés que par respect pour leur alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fûmes obligés de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait cherché à nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Dès ce moment, il fallut renoncer plus que jamais à rien obtenir de la Turquie, et notre ambassadeur, après avoir joui à Constantinople de la plus haute estime et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu son rappel.

Les choses réglées à Tilsitt[18], les deux souverains se quittèrent paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napoléon accompagna l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Niémen, où la garde Russe était en bataille; c'est là qu'en s'embrassant l'empereur Napoléon détacha sa croix de la Légion-d'Honneur, et l'attacha à la boutonnière du grenadier qui était à la droite du premier rang de la garde russe, en disant: «Tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus amis, ton maître et moi.»