CHAPITRE X.
Retour de l'empereur.—Ivresse de la France.—Fêtes: Opéra de
Trajan.—Mission pour Saint-Pétersbourg.—Instructions de
l'empereur.—Mon arrivée à Pétersbourg.—Exaspération contre les
Français.—J'ai peine à trouver un logement.—L'empereur Alexandre.
Après la paix de Tilsit, l'empereur revint à Koenigsberg; il n'y resta que peu de temps, après quoi il partit pour Paris en passant par Dresde, où il s'arrêta deux jours.
La France était en délire et croyait jouir d'une paix qui serait suivie d'une longue série de bonheur. L'empereur arriva à Saint-Cloud avec la rapidité d'un trait, et deux jours plus tôt qu'on ne l'attendait; il fut content de tout ce qu'il vit, et fut convaincu que l'administration n'avait failli en rien pendant sa longue absence. Tout prospérait, finances, industrie, et en général tout ce qui touche à la félicité publique.
Il vint de tous les points de la France des députations lui présenter des hommages avec des assurances de dévouement. Il en eut pour plus de quinze jours à recevoir les uns et les autres; il aurait eu de quoi être enivré, s'il n'avait su depuis long-temps apprécier tout cela à sa juste valeur. On était d'autant plus aise de le revoir, que l'on n'ignorait pas à combien d'avantages il avait renoncé pour mettre fin à la guerre.
Paris fut tout en fête; il était entré un argent énorme provenant des contributions levées en Prusse[19]; lequel, joint à celui qui aurait dû être envoyé pour l'entretien de l'armée, et qui n'en était pas sorti, avait répandu partout une aisance inconnue jusqu'alors. Des travaux publics étaient ouverts partout; les différentes classes d'artisans avaient leurs métiers en activité; chacun d'eux gagnait honorablement sa vie et de quoi augmenter ses jouissances. Grandes routes nouvelles, canaux et établissemens publics, tout était entrepris à la fois et marchait avec un ordre admirable. Il fallait bien que l'administration fût confiée à des mains habiles et probes, pour qu'aucune partie de cette immense machine ne restât en souffrance, ou n'embarrassât l'autre.
Dans le nombre des fêtes publiques qui eurent lieu à cette occasion, il ne faut pas omettre l'opéra du triomphe de Trajan. Le ministre de la police, qui n'avait point de témoignage de son zèle à donner, par des travaux semblables à ceux des ministres de l'intérieur, des finances et autres; qui, de plus, ne pouvait en faire accroire sur la part qu'il avait eue à l'enthousiasme public résultant des heureux événemens qui avaient amené la paix, ayant au contraire lieu de craindre une nouvelle réprimande pour avoir mal fait son devoir dans deux occasions pendant la même campagne, le ministre, dis-je, eut recours à l'adulation pour désarmer une colère dont il se croyait menacé, lors même que l'empereur n'y pensait pas. C'est pour cela qu'il fit faire l'opéra de Trajan, dont il ne récompensa même pas l'auteur, duquel je tiens ces détails. Ce dernier prit le sujet de son poëme dans le trait que j'ai rapporté relativement à madame la princesse de Hatzfeld de Berlin.
Cet opéra plut beaucoup par le spectacle magnifique qui y était étalé, et par tout ce que les grâces et les talens des incomparables actrices de ce théâtre peuvent offrir de mieux dans ce genre. La musique eut le même succès; mais la louange était trop directe et ne plut point. On aurait dû mettre plus de tact dans la manière de l'adresser; aussi l'empereur ne put-il pas en supporter la représentation, et cependant il eut plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir donné l'ordre de faire cet opéra. C'était assez l'habitude de se retrancher derrière son autorité, quand on ne se sentait pas la force de braver la critique.
Malgré le zèle du ministre, l'empereur ne fut point dupe; il avait une adresse pour deviner tout ce qui ne lui paraissait pas naturel. Il apprit une quantité de petites intrigues qui avaient eu lieu à Paris pendant son absence, et desquelles il aurait dû être informé par son ministre, qui eut l'air de les avoir ignorées. J'en parlerai plus bas, parce que c'est sous mon administration que l'empereur apprit, d'une manière évidente, les motifs qu'on avait eus de les lui cacher. Il resta persuadé depuis lors qu'on n'avait cherché qu'à l'abuser.
Sa confiance dans M. Fouché était disparue; il ne lui disait plus rien, il le laissait faire. Je dirai tout à d'heure ce qu'il en arriva, et ce qui faillit perdre le ministre de la police pour jamais. Mais avant je veux rendre compte de ce qui se passait à Pétersbourg, parce que c'est le moment d'en parler.
Avant de quitter Koenigsberg, l'empereur me fit appeler; il venait de voir le corps du maréchal Soult. Après m'avoir gardé quelques minutes, il me dit: «Je viens de faire la paix; on me dit que j'ai eu tort, que je serai trompé; mais, ma foi, c'est assez faire la guerre, il faut donner du repos au monde. Je veux vous envoyer à Saint-Pétersbourg, en attendant que j'aie fait choix d'un ambassadeur; je vous donnerai pour l'empereur Alexandre une lettre qui sera votre lettre de créance. Vous ferez là mes affaires: souvenez-vous que je ne veux faire la guerre avec qui que ce soit; et établissez-vous sur ce principe-là. Ce serait me déplaire beaucoup que de ne pas m'éviter de nouveaux embarras. Voyez Talleyrand, il vous dira ce qu'il y a à faire pour le moment, et ce qui a été réglé entre l'empereur de Russie et moi. Je vais laisser reposer l'armée dans les pays que je dois encore occuper, et faire achever le paiement des contributions. C'est le seul cas qui pourrait ramener des difficultés; mais tenez-vous pour dit que je n'en rabattrai rien. Vous aurez à presser le départ d'un ambassadeur; faites en sorte que le choix tombe sur un homme qui ne vienne pas chez nous pour y faire ce qu'ont fait ceux que nous avons déjà eus.
«Je vous ferai envoyer le traité secret après que j'aurai reçu vos premiers rapports. Dans vos conversations, évitez soigneusement tout ce qui peut choquer. Par exemple, ne parlez jamais de guerre; ne frondez aucun usage, ne remarquez aucun ridicule: chaque peuple a ses usages, et il n'est que trop dans l'habitude des Français de rapporter tout aux leurs, et de se donner pour modèles. C'est une mauvaise marche, qui vous empêchera de réussir en vous rendant insupportable à toute la société. Enfin, si je puis resserrer mon alliance avec ce pays, et y faire quelque chose de durable, ne négligez rien pour cela. Vous avez vu comme j'ai été trompé avec les Autrichiens et les Prussiens; j'ai confiance dans l'empereur de Russie, et il n'y a rien entre les deux nations qui s'oppose à un entier rapprochement; allez y travailler.»
C'était là toute ma mission; elle était pacifique; et n'avait rien qui sentît l'envoyé d'un conquérant. L'empereur partit le même soir pour Paris, et le lendemain je me mis en route pour Pétersbourg. Nous commencions l'évacuation des bords du Niémen, lorsque je traversai ce fleuve, et de l'autre côté étaient encore les milices asiatiques que le prince Labanow avait amenées pour former une réserve à l'armée du général Benningsen, qui revenait de la bataille de Friedland.
La garde russe était partie depuis quelques jours, et ce qui restait là de troupes russes, comme sauvegarde de cet empire, ne pouvait pas être opposé à un seul de nos corps d'armée.
J'arrivai à Pétersbourg le 14 juillet, vers onze heures du matin; je fus frappé d'admiration en me trouvant dans une aussi belle ville après avoir traversé un pays à l'extrémité duquel j'aurais été moins surpris de rencontrer le chaos; mais il faut être arrivé jusqu'à la porte pour s'apercevoir que l'on approche d'une grande capitale.
J'avais envoyé la veille les officiers qui étaient avec moi, afin de retenir un logement convenable, pour moi et pour tout ce qui m'accompagnait. Mais quel fut mon étonnement de les trouver encore le lendemain, cherchant eux-mêmes où s'établir: l'opinion était tellement montée contre les Français, que dans aucun hôtel garni on ne voulait me loger; j'ai été au moment d'être obligé d'avoir recours à des moyens extraordinaires, lorsque le plus heureux hasard me fit rencontrer, dans le propriétaire de l'hôtel de Londres, un homme qui était de mon département; il passa sur toutes les considérations et me logea.
Le jour même de mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'eus l'honneur d'être présenté à l'empereur de Russie et de lui remettre la lettre dont j'étais porteur pour lui. Il était établi dans un petit château de plaisance nommé Kamemostrow, distant d'une bonne lieue de la ville, au-delà de la Neva.
J'étais bien loin de m'attendre à un accueil aussi bienveillant que celui que j'en reçus. Cette première réception ne fut qu'une conversation de bonté de sa part; elle ne dura qu'un quart d'heure, et il la termina en me faisant l'honneur de me faire inviter à dîner pour le lendemain; c'est dans l'après-dîner de ce jour-là, qu'étant resté seul avec lui, il me prit à part et commença la première conversation d'affaires. Je dois hommage à la vérité, et convenir qu'en le quittant j'étais convaincu qu'il tiendrait toutes les conditions de son alliance avec nous; mais aussi il me parla de sa position vis-à-vis des Turcs, en termes si clairs, que je ne pouvais me méprendre sur la conclusion qu'il en tirerait.
Il me répétait souvent que l'empereur lui avait dit qu'il n'avait point d'engagemens avec le nouveau sultan, que les changemens survenus dans le monde changeaient naturellement les relations des différens États entre eux. Je vis bien que cette matière avait été le sujet de plus d'un entretien à Tilsit; mais comme l'empereur Napoléon ne m'avait pas parlé de cela, je ne pouvais qu'écouter sans répondre. Je fus persuadé dès-lors qu'il ne demanderait pas mieux que de ne pouvoir pas faire la paix avec la Porte, parce que la conséquence était naturelle dans ce cas; et je ne pus mettre hors de mon esprit qu'il y avait eu entre eux deux quelque confidence réciproque sur des projets médités depuis long-temps; parce que je ne pouvais pas me persuader que nous eussions renoncé aux Turcs, sans quelque convention de la part de la Russie de nous laisser faire ailleurs, par compensation, ce qui pourrait nous convenir. J'ai même de fortes raisons pour croire qu'à ce même Tilsit il fut question de l'Espagne.
C'était la seule affaire qui occupât sérieusement l'empereur; et comme il ne voulait plus de guerre, comment aurait-il manqué l'occasion de parler au seul monarque qui pouvait la faire d'une manière inquiétante pour nous, d'un projet qui l'aurait infailliblement rallumée, s'il avait été dans l'intention de s'y opposer. Il était bien plus naturel et raisonnable de le lui communiquer franchement, puisque le même monarque avait, de son côté, un autre projet, dont l'exécution pouvait être traversée par la France, si elle n'y avait pas préalablement donné son assentiment.
Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que, lors du commencement des affaires d'Espagne (que j'expliquerai tout à l'heure), on débitait à Saint-Pétersbourg, aussi-bien que dans les autres villes, des contes de toutes les façons sur ce qui se préparait à Madrid. L'empereur de Russie ne l'ignorait pas: il ne m'en dit que quelques mots, et l'empereur, qui m'écrivait de Paris toutes les semaines, ne m'en parlait pas du tout. Or, comme il avait à coeur de resserrer son alliance avec la Russie, qui aurait pu souffrir par le seul fait de son entreprise sur l'Espagne, il n'aurait pas manqué de me faire adresser des instructions à ce sujet, si tout n'avait été convenu d'avance à Tilsit: il ne le fit pas, parce qu'il avait bien jugé que cela ne serait pas nécessaire.
J'ai passé six mois à Saint-Pétersbourg, comblé des bontés de l'empereur Alexandre à un tel point, qu'il ne m'avait plus laissé le moyen de me renfermer dans la gravité du caractère diplomatique, si j'avais eu à traiter d'affaires importantes. Je le sentais bien; mais j'eus le bonheur de n'en avoir que d'agréables, car ces six mois furent ce qu'on appelle, dans le mariage, la lune de miel; je n'avais que de bonnes communications à faire; je n'étais, à proprement parler, que l'intermédiaire confidentiel d'un échange de courtoisie accompagnée de dons de toutes les espèces. Je n'ai point perdu le souvenir de tous ces heureux temps-là, où il nous était permis de nous livrer à l'espérance de jouir d'un bonheur acheté par beaucoup de fatigues et de dangers.
L'accueil de la société envers moi et ce qui m'accompagnait, était en raison inverse des bontés de l'empereur Alexandre. Pendant les six premières semaines de mon séjour chez lui, je n'ai pu me faire ouvrir aucune porte, et, hormis les jours où j'avais l'honneur de dîner chez l'empereur, la promenade publique était mon seul amusement; et chez l'empereur même, je voyais la première noblesse partir le soir pour quelques assemblées ou bals, et moi je revenais tristement à mon secrétaire. L'empereur de Russie voyait tout cela, il aurait voulu qu'on eût agi autrement; mais toutefois je n'ai jamais eu l'air, vis-à-vis de lui, d'en souffrir, et je n'en ai jamais parlé.