SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.
J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de nos soupers et de nos soirées.
J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à l'heure quatre-vingt-trois ans!
M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à l'écouter.
M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents:
Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?...
Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.
L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le rapport de l'argent, car il était insupportable au whist, qu'il y gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.
Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé...
Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.
M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et jamais en disputant. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était sociable au-delà de tout ce que je vois maintenant.
Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son cœur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me témoignait, c'était M. de Narbonne!
Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais qu'ils ont osé élever la voix et parler de la légèreté de cœur de M. de Narbonne... Si son cœur était léger, ensuite, c'est qu'il en avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient ainsi.
Si jamais un portrait écrit fut difficile à faire, c'est celui de M. de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une bonté de cœur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en 1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce nom de duchesse de Narbonne!... Cette vieille femme de la cour de Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.
J'ai dit que M. de Narbonne contait peu; son esprit n'allait pas à ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de Sainte-Foix la sultane Scheherazade. Quant à lui, lorsqu'il contait, on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement sentie par moi. L'amie en souffrit par le cœur, la maîtresse de maison ne le remplaça jamais!...
J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez moi...
Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit anecdotique et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... Il était alors bien amusant!...
Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de Planard... il avait déjà fait à cette époque la Nièce supposée... Il était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.
On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais souvent; il était un de nos habitués.
M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on exige dans la haute et bonne société.
M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un cœur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne manquait jamais un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... Il la laissait attendre:
—Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.
—Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas perdre un de mes bons moments.
L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus fougueuses passions n'est jamais, en aucun temps, autre chose qu'un homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.
Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.
En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le sut, et fut très-sévère avec ses sœurs... mais bientôt il eut, lui aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait que le duché de Guastalla!...—Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande ville, avec un beau palais et des sujets?...
—Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...
—Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa hauteur sur sa chaise longue... un village!... la date buona, fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...
—Ce que tu voudras...
—Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.
—Annonciata[149] est grande duchesse!... et elle est ma cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... elle a des états... elle a des ministres!...—Napoléon, lui dit enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien faire pour lui?
—C'est un imbécile.
—C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...
L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis elle était si câline!... si habile à émouvoir!... si belle en pleurant!...
Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple piémontais à gouverner au prince Camille.
Lorsque les autres sœurs virent que les larmes et les scènes avaient du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:
—Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous partageons l'héritage du feu roi notre père!...
Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait entendu...
Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie était heureuse, la maîtresse de maison contente.
L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...
Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp du général en chef.
Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!...
J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.
L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et je ne me rappelle plus le nom du chambellan.
La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette époque.
L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là.
En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place plus convenable pour les peindre et en donner une idée.
Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui l'écrasaient ou qui croyaient l'écraser de leur titre de nouvelle duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui l'entouraient.
J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que donnent et amènent les siècles.
En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, qui lui parlait fort amicalement[152], lui objecta tout cela.
—Eh bien! nous ne chasserons pas.—Mais que ferons-nous?—Nous causerons.
Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme Laure.
—J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui dit M. d'Abrantès.
Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.
Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.
C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.
| Maison de l'Impératrice. | |
| Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur. | |
| Madame de Lavalette, dame d'atours. | |
| Madame de Rémusat, | Dames du Palais. |
| Madame la duchesse de Bassano, | |
| Madame Duchâtel, | |
| Madame d'Arberg, | |
| Madame de Mortemart, | |
| Madame de Montmorency, | |
| Madame de Marescot, | |
| Madame de Bouillé, | |
| Madame Octave de Ségur, | |
| Madame de Chevreuse, | |
| Madame Philippe de Ségur, | |
| Madame de Luçay, | |
| Madame la maréchale Ney, | |
| Madame la maréchale Lannes, | |
| Madame la duchesse de Rovigo, | |
| Madame de Lauriston, | |
| Madame de Vaux, | |
| Madame de Montalivet, | |
| Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein); | |
| Madame de Colbert (Auguste); | |
| Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil); | |
| Madame Gazani, lectrice. | |
| Maison de madame Mère. | |
| Dame d'honneur. | |
| Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie de madame de Montesson). | |
| Dames pour accompagner. | |
| Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie; | |
| Madame la duchesse d'Abrantès; | |
| Madame la princesse d'Eckmühl; | |
| Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano). | |
| Madame la comtesse de Laborde-Méréville; | |
| Madame la comtesse de Fleurien; | |
| Madame la comtesse Dupuis; | |
| Madame de Saint-Pern; | |
| Madame de Rochefort; | |
| Madame de Bressieux. | |
| Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle deLaunay[153]. | |
| Chambellans: MM. de Brissac et de Laville. | |
| Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte d'Arlincourt. | |
| Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil. | |
| Aumôniers ordinaires: MM. | |
La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses sœurs n'avait à Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était gouverneur-général par-delà les Alpes.
Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. Le reste nous était presque étranger.
Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis tant d'années.
Maison de la princesse Joseph.
La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était une charmante et gracieuse personne[154].
On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante de l'univers.
Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.
J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant qu'il pouvait à Iéna et autres lieux.
J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une et l'autre pour causer, et elle ne connaissait ni mes habitudes d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de Caseaux[156], ma sœur de cœur, avec qui j'étais liée depuis mon enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune personne, à la vérité, mais seulement cela, et d'une ignorance qui allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... lors de ces chasses du Raincy.
L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous chantâmes le beau duo de la Camilla de Fioraventi, et puis Nicolo chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée le pauvre Hylas!... Cette particularité de la romance d'Hylas, qu'une autre personne se rappellera sans doute comme je me la rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.
L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.
Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces dames se levait sur la pointe de ses pieds et le hélait tant qu'il pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans l'intérieur des appartements.
—Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit goutte.
Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.
Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se prit à rire comme elles[158].
Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la fête.
—Qu'est-ce que c'est donc que cette romance que vous chantiez à tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de mer?...
—Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à Madame.
—Ah! c'est joliment joli, dit la madame..., et... Madame de T... se retourna à demi et lança un de ces coups d'œil impertinemment aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint coi tout aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.
—Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.
—Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...
—Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.
—Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.
Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du dithyrambe ministériel.
C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.
Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la préférais à sa sœur; elle était bien plus naturelle que madame de Broc.
Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher. Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, ma fille aînée dansa le menuet de la cour avec Abraham, son maître. Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier. Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...
Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.
La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals déguisés. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des charades en action.
Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de majas, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise (mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait: c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme deux anges avec leur costume de majas, avaient peur de ces vieilles figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence.
Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle Podewin quel nom il fallait annoncer.
—Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette maison.
—Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes petites filles.
Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.
On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.
Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa douce voix au prince primat:
—Monsieur, où donc est le général Jacquot?...
Or il faut savoir que ce général Jacquot était un énorme singe, avec lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille très-prononcé.
—Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne badaudaient pas souvent sur les boulevards...
—C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du prince primat grand-duc de Francfort...
Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, le grand sauvage, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs déguisements, et celui du grand sauvage était celui du prince Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses deux sœurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait le grand sauvage; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...
Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous les salons et amusa autant que le singe savant et le général Jacquot...
Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du sac fermé ou des trois bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se coucher. Après leur départ:—Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; il n'est que onze heures...
—Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa qualité de jeune père, était du conseil.—Oui, oui, des charades en actions!—Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où le médecin juge, par la fréquence du pouls, de la passion du prince; nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme s'il eût été à l'Opéra. Le pont fut représenté par l'action de Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.
Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, sot et pas mal glorieux.—De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.
Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son emploi.
Le poupon, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait pris d'être un mangeur de cœurs des plus affamés, et de parler de ses bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le pouls-pont.
M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est relative. On faisait encore quelquefois des mystifications; la mode en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. Jamais je n'ai ri d'aussi bon cœur.
Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.
Nous jouâmes aussi des charades en actions, et M. Vautour eut entre autres un succès prodigieux. M. Vautour était le nom d'un vaudeville dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir de faire une charade en action sur le mot vautour; ce fut lui qui la monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le veau d'or, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui étaient alors à Paris, devant une grande table à lui, et faite exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. Vautour. Il y fut très-applaudi.
Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me prier de couronner la rosière: c'était une institution faite par madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes étaient mères, toutes avaient un cœur... Elles étaient bonnes, et leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.
—Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.
—Leur rendre leur rosière, répondit-il.
Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...
Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au château il y avait plus de deux cents personnes, car j'avais engagé tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi invité le fiancé, mais il ne put venir:—Parce que, voyez-vous, me dit la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.
Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle voulait dire...
Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était surmonté par sa couronne, chef-d'œuvre de Nattier, et que ma fille avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque in partibus de je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le comique de sa tournure, c'est impossible.
En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la forge.
—Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort émue. Je la regardai... rien.—Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je crois, jamais vue.
—Oh! madame!...
Et cette femme se met à pleurer.
—Je suis de Surênes!...
C'était ma rosière!...
Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils s'étaient mariés, et M. Lebœuf était, en 1821, maître serrurier, très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde dot n'y avait pas nui.
Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]... Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir, Défiance et malice et les Rivaux d'eux-mêmes. Je faisais Céphise dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge, faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien du tout, par lequel commence la pièce:
Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.
Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?—Si vous avez parié de mal jouer, vous avez gagné.
—Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi seul.
—Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que j'ai dit, je l'ai pris en moi.
—Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...
À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux d'autant plus comique qu'il était vrai:
—Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.
Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois mots: nous les avions comptés.
M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son charmant talent: c'était la Nièce supposée... Il allait faire une pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet d'une nouvelle de madame de Genlis: Nourmahal ou le Règne de vingt-quatre heures. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos représentations.
Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.
La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à reprendre sa gaieté et ses coutumes même, quoique différemment mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou 1811, et qui fit un grand bruit alors.
On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de maisons de campagne. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à Rouvres, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base de ce qui s'y fait et se dit.
La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il s'attache à une romance que la France entière et une partie de l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au cœur! c'est la romance de Pauvre Jacques[166]! L'auteur était madame de Travanet[167], femme d'esprit et de cœur, douée d'une imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, moi; le cœur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.
La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle était vraie et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas de la manière, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.
On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.
—Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir jamais été enlevée!...
Chacun se récria.
—Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un pareil moment; ce doit être très-curieux!
Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas été enlevée.
—En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de Travanet.
—Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.
MADAME DE TRAVANET, naïvement.
Non, je vous jure!
MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170].
Comment! pas même une fois!...
MADAME DE TRAVANET.
Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on dire?
M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.
Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil moment...
MADAME DE TRAVANET.
Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...
On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de se divertir...
Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.
Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait les frais de cette gaieté.
—Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et actif, et toujours prêt à rire.
Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; on fixa le jour, sauf cette seule exception.
On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là par hasard à celle de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de Sénart[172].
Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.
Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus sauvage.
—Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!
—Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.
—Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.
Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en alla toujours cheminant avec elle:—Je ne sais pas pourquoi je ne lui ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...
Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans le bois.
—Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute tremblante à cette seule pensée...
—Mais que faire?
—Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons encore de retrouver notre route.
—Mais on n'y voit plus!...
—Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup on entendit du bruit.
—Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se serrant contre madame de ****...
—Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous sommes sauvées!
En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...
—Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...
En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils cherchaient une mouche.
Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...
Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et précise...
—Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...
Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra au monseigneur, qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; mais son extrême terreur la soutint...
—Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...
Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle avoué ensuite:
—Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...
—Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?
—Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?
—Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...
MADAME DE TRAVANET.
D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?
Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, ajouta-t-elle, comme par manière de dire.
LE TURC.
Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.
MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manœuvre deux ou trois fois.
Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...
LE TURC.
Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais brutale... et je courrais risque. (Il fait un signe avec son poignard.) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.
MADAME DE TRAVANET.
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
MADAME DE ***, bas à son oreille.
Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous faire?... toute résistance est inutile...
MADAME DE TRAVANET.
Hélas! je ne le vois que trop... (Au Turc.) Monsieur, je suis résignée...
Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.
Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château situé dans la forêt de Sénart, et appelé le château des Bergeries. Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. Ce fut donc vers le château des Bergeries que la troupe turque dirigea sa course.
Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.—Que veulent-ils faire de moi? répétait-elle.
—Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le Sultan...
—Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?
—Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...
—Asker... hein! comment dites-vous?
—Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.
—Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis jamais allée en Perse.
—Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173].
—Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...
Mais tandis qu'on l'effrayait dans la voiture, il arrivait une étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux château où ils devaient passer le reste de la nuit.
—Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une bonne voiture.
—Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et jolie?
—Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste figure en entrant à Essonne!...
—Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa sœur... et que leur dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?
—Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore que les gendarmes.
Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.
Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été omis au château des Bergeries. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.
—Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être une héroïne de roman, moi! je ne suis ni Amanda, ni Rosalba, ni Fernanda: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!
À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle avait été enlevée.
—Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.
—On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien de tendre.
—Mais votre esprit... vos talents...
—Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...
—Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux d'elle, et voulait l'épouser.
—Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.
Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...
—Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...
Ce géant était mademoiselle de Fontenille!
Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête et l'autre sur son cœur, et remit une lettre à madame de Travanet, sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix ans... puis elle se retira toujours à reculons... pour mieux observer le respect et le décorum envers la sultane favorite, observa madame de ***.
Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, espérant au moins y trouver une explication.
Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis et... sollicitant sa main. La lettre était signée Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir...
Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir n'osait pas se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était aujourd'hui.
En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.
—Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à madame de ***.
Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!...
MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait.
Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est une suite de noms... c'est l'usage chez eux...
MADAME DE ***.
Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.
Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la figure était horrible. Au bas était écrit: Tel que je suis maintenant...
—Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle retournait toujours au portrait du jeune Turc, qui était tout simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est vraiment dommage.
En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des voix bien connues et aimées chanter en chœur et en partie la romance si célèbre de Pauvre Jacques!
—Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles moustaches l'avaient si fort effrayée.
—Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous coucher...
... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses détails... Comme les personnages dont il est question dans cette histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc les désigner que par une lettre initiale.
La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...
Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, mais aussi de celle de sa tante.
M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il n'eut que le temps de recommander sa fille à sa sœur, et de dire à mademoiselle de R*** que son dernier vœu était qu'elle demeurât fidèle à leur opinion sainte.
Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent été repoussés par une froideur qui annonçait que son cœur se donnerait difficilement.
Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.
Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle était riche, noble, jeune et belle...
La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui semblait l'envelopper.
—Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.
—Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...
Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:
—En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je pourrais me séparer de toi!...
Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.
Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie avait dix-huit ans.
Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'œuvre... La comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle sollicitait de lui.
Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se faisait sentir plus vif et plus pressant.
«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»
C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.
Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux d'avoir pu réussir!...
—Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le marquis à son amie.
Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.
—Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.
—Vingt-huit ans.
—Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances d'une bataille?
Le marquis sourit avec une expression presque triste:—Vous ne connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.
La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...
La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il était à Paris.
Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au marquis de R***.
—Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et...
—Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce cœur que rien encore n'a pu toucher!...
Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune homme s'y refusa.
—Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et ne vais nulle part.
Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.
Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.
Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.
Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...
Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.
Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu d'avoir envoyé à lui un noble cœur pour comprendre et consoler le sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une pensée vint troubler sa religieuse méditation.—Eh quoi, dit-il, je me réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..
Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui ravissait toute force et toute ardeur.
Amélie était allée auprès de sa tante.—J'aime Henri de C***, lui avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...
Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis longtemps, cette union était son vœu le plus cher, ainsi que celui du marquis.
Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.—Tout va bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.
Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...
—Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.
En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa douleur.
Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui annoncer le danger de mademoiselle de P...
—Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton cœur!
Trois jours après Henri était à Paris...
En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...
En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...
—Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma vie est désormais attachée à la sienne.
Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les séparait l'un de l'autre.
—Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être l'un à l'autre.
Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez pas ainsi.
—Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le courage?
Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:
—Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit souffrir encore?
Amélie se leva et dit d'un accent assuré:—Je jure que je serai votre épouse avec joie et bonheur...
Henri la serra contre son cœur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés. Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse.
—Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant elle.
Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui l'unissait à celui qu'elle aimait.
Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par lui devenir insupportable.
—Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...
—Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...
Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses joues: c'était son cœur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:
—Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui qui souffre est venu, tu parais le redouter?
—Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce cœur, qui est maintenant mon bien?... Pourquoi?...
—Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une vérité du cœur... crois-la...
Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...
La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là, pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit pour rejoindre Henri.
Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation...
Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui il la baisa au front:
—Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui s'adresse toujours au cœur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le cœur... Elle regardait avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion qu'elle ne put repousser se présenta à elle:
—Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre mariage.
À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son cœur...
—Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un vœu!... un vœu terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est possible, que l'injure...
Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.
À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret, tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie curieuse d'Amélie: la chose était visible.—Un jour, tandis qu'ils étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs fois... et réfléchit ensuite profondément.
—Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...
—Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri.
Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en effet, il y avait motif.
À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui donnait sur une route assez déserte.
L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la direction qu'elle avait vu prendre à son mari...
—Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...
Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de son cœur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir conduit de l'œil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à ses réflexions.
Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une tendresse qui lui donna une vive émotion...
—Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les femmes seules ressentent et expriment...
—Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?...
Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:
—Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.
Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.
—Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...
Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où elle était avec lui elle était bien.
L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, alors un des plus brillants de Paris.
—Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le 2 décembre 1804.
Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et d'esprit.
Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une heure pour la Normandie.
—Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!
—Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et je dois y aller sans perdre un instant...
—Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme auprès d'un malade...
—Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas venir...
—Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement plus ou moins commode?... Je veux te suivre!...
Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... Henri ne savait comment résister davantage.
—Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en pleurant.
Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une voix intérieure lui criait de s'arrêter...
—Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est compris du noble cœur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde... Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques, qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!...
—Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.
Annette était la sœur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre de Henri, l'avait vu naître.
En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.
—Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce sera peut-être heureux pour tous deux.
Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une couronne... Souvent il regardait à sa montre.
—Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.
Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils attendaient... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé depuis qu'il avait entretenu le fermier.
À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus retentissant.
—Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande route, mon Dieu, quel bruit étonnant!—C'est la mer, lui répondit en souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.
Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son cœur...: on voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune éclairait en ce moment.
—Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà ton château; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu habitais il y a deux jours.
Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:—Ah! mon ami, quel horrible lieu!
Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui en ferait oublier la première et pénible impression, et que, d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur arrivée dans leur antique manoir...
Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte.
Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.—Je l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire de la peine?
Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux château d'Udolphe dans les Apennins, et fut si bonne et si aimable, que Henri, tout joyeux, se dit:
—J'ai bien fait... Elle fera tout ce que je voudrai.
Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui conduisait à son appartement... Elle se serrait contre Henri, et, s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant conduire comme un enfant.
La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à Amélie ses fatigues et ses terreurs.
Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient que du côté de la route.—Mais dans cette partie, poursuivit-il en indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port naturel où la mer est paisible.
—Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.
—Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à Paris, car on rirait de vous, ma chère.
Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...
Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la barque... Le temps paraissait surtout les occuper:
—Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se penchant sur son mari.
Il se retourna vivement, et lui saisissant la main:
—Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?
Amélie sourit de la véhémence de son mari...
—Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que j'entendisse d'ailleurs?...
—Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa vivacité.
—Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas!
—Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.
Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité et le lui témoigna durement.
—Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon cœur ici... mais si tu n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...
Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se couchèrent accablés des fatigues de la journée.
Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se répéta.
—Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui courait rapidement dans les vastes corridors du château.
Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...
—Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans l'angoisse de son cœur...
Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se crut trahie... elle s'affligea sans mesure...—Oh! s'écriait-elle, pourquoi ai-je quitté ma mère?...
Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux baisers du départ et du retour tombèrent sur son cœur comme une douce rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès d'elle, et profondément endormi.
Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.
—Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...
—Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...
—Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.
Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...
Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...
La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta de sa douce voix:
—Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...
Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... Annette était une sœur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.
Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.
Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.
La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...
—Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce malheureux séjour!...
Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...
Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à peine se soutenir.
—Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes perdues si nous ne partons de suite pour Paris.
—Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...
—Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:
—Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?
—Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...
Et elle entraînait la jeune fille...
—Un moment, dit Annette...
Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste, dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en œil-de-bœuf qui était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa maîtresse à faire comme elle.
Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais insensiblement son œil s'accoutuma à distinguer les objets qui étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux, Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer, lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables... hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé... il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes le sourire de ses lèvres et la joie de son cœur... oui... Amélie crut mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre.
—Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, disait l'un des hommes de la côte à Henri.
—J'en aurai, disait Henri.
—Et comment?
—Que vous importe? vous en aurez.
—Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend...
Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue.
Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint de son voyage. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'aussitôt sa lettre reçue, un courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.
—Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot de ma lettre au marquis.
Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien.
Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.
—Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à son mari en lui donnant la lettre.
—Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le malheureux jeune homme.
Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!...
Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit éprouver une vive angoisse.—Je souffre bien, disait-elle quelquefois à Annette...
Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords s'effaçaient devant elle...
Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au marquis...
—Comme au monde entier! s'écria Amélie...
La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut chez Fouché.
—Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre gratis un bon office... mais cependant à une condition.
—Quelle est-elle?
—Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole d'honneur de Français et de chrétien qu'il aura la vie sauve et la liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est clair, je pense.
—Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?
—Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...
—Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma parole d'honneur de Français et de chrétien que le chef de votre troupe aura la vie et la liberté sauves.
La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!.. et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.
—Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi, m'a-t-on assuré!...
—Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...
Fouché se frappa le front.
—Mais vous avez juré!... dit la comtesse.
—Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.
La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre serment...
Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: «Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et entièrement détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»
Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175].
FIN DU TOME QUATRIÈME.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.
- Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. [1]
- Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. [97]
- Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). [187]
PARIS.—IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, No 12.