L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.
C'était le 2 décembre 1809; l'anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz devait être célébré magnifiquement à l'Hôtel-de-Ville. L'Empereur avait accepté le banquet d'usage, et la liste soumise à sa sanction par le maréchal Duroc, à qui je la remettais après l'avoir reçue de Frochot, avait été arrêtée; et tous les ordres donnés pour la fête, qui fut, ce qu'elle avait toujours été et ce qu'elle est encore à l'Hôtel-de-Ville, digne de la grande cité qui l'offre à son souverain.
Quelques jours avant, l'archi-chancelier, qui ne faisait guère de visites, me fit l'honneur de me venir voir. J'étais alors fort souffrante d'un mal de poitrine qui n'eut heureusement aucune suite, mais qui alors me rendait fort malade. Je crachais beaucoup de sang, et j'avais peur de ne pouvoir aller à l'Hôtel-de-Ville pour remplir mon devoir. L'archi-chancelier était soucieux. Je lui parlai des bruits de divorce... Le Prince me répondit d'abord avec ambiguïté, et puis finit par me dire qu'il le croyait sûr.
—«Ah, mon Dieu! m'écriai-je, et quelle époque fixez-vous à cette catastrophe? car je regarde la chose comme un malheur, surtout si l'Empereur épouse une princesse étrangère...
—C'est ce que je lui ai dit.
—Vous avez eu ce courage, monseigneur?...
—Oui, certes; je regarde le bonheur de la France comme intéressé dans cette grande question.
—Et l'Impératrice, comment a-t-elle reçu cette nouvelle?...
—Elle ne fait encore que la pressentir; mais il y a quelqu'un qui prendra soin qu'elle soit instruite...»
Je regardai l'archi-chancelier comme pour lui demander un nom; mais avec sa circonspection ordinaire, et déjà presque fâché d'avoir été si loin, il porta son regard ailleurs que sur les miens, et changea d'entretien. Ce ne fut que longtemps après que j'acquis la connaissance de ce qui avait motivé ses paroles en ce moment de crise où chacun craignait pour soi la colère terrible de l'Empereur.
Soit qu'il fût excité par les femmes de la famille impériale, qui ne savaient pas ce qu'elles faisaient lorsqu'elles voulaient changer de belle-sœur; soit qu'il voulût malgré l'Empereur pénétrer dans son secret, se rendre nécessaire, et forcer sa confiance, il est certain que Fouché avait pénétré jusqu'à l'Impératrice, et lui avait apporté de ces consolations perfides, qui font plus de mal qu'elles ne laissent de douceur après elles. Mais le genre d'émotion convenait à Joséphine; elle était femme et créole! deux motifs pour aimer les pleurs et les évanouissements. Malheureusement pour elle et son bonheur, Napoléon était un homme, et un grand homme... deux natures qui font repousser les larmes et les plaintes: Joséphine souffrait, et Joséphine se plaignait; il est vrai que cette plainte était bien douce, mais elle était quotidienne et même continuelle, et l'Empereur commençait à ne pouvoir soutenir un aussi lourd fardeau.
À chaque marque nouvelle d'indifférence, l'Impératrice pleurait encore plus amèrement. Le lendemain, sa plainte était plus amère, et Napoléon, chaque jour plus aigri, en vint à ne plus vouloir supporter une scène qu'il ne cherchait pas, mais qu'on venait lui apporter.
Un jour l'Impératrice, après avoir écouté les rapports de madame de L..., de madame de Th..., de madame de L..., de madame Sa..., et d'une foule de femmes en sous-ordre, avec lesquelles surtout elle aimait malheureusement à s'entretenir de ses affaires, l'impératrice reçut la visite de Fouché. Fouché, en apparence tout dévoué aux femmes de la famille impériale, leur faisait des rapports plus ou moins vrais, mais qu'il savait flatter leurs passions ou leurs intérêts. Joséphine était une proie facile à mettre sous la serre du vautour: aussi n'eut-il qu'à parler deux fois à l'Impératrice, et il eut sur elle un pouvoir presque égal à celui de ses amis, lui qui n'arrivait là qu'en ennemi.
Il y venait envoyé par les belles-sœurs surtout, qui, poussées par un mauvais génie, voulaient remplacer celle qui, après tout, était bonne pour elles, leur donnait journellement à toutes ce qui pouvait leur plaire, et tâchait de conjurer une haine dont les marques étaient plus visibles chaque jour. Fouché, qui joignait à son esprit naturel et acquis dans les affaires une finesse exquise pour reconnaître ce qui pouvait lui servir, en avait découvert une mine abondante dans les intrigues du divorce. Être un des personnages actifs de ce grand drame lui parut une des parties les plus importantes de sa vie politique. Faible et facile à circonvenir, il comprit que Joséphine était celle qui lui serait le plus favorable: aussi dirigea-t-il ses batteries sur elle.
Il commença par lui demander si elle connaissait les bruits de Paris... Joséphine, déjà fort alarmée par le changement marqué des manières de l'Empereur avec elle, frémit à cette question et ne répondit qu'en tremblant qu'elle se doutait bien d'un malheur, mais qu'elle n'était sûre de rien.
Fouché lui dit alors que tous les salons de Paris, comme les cafés des faubourgs, ne retentissaient que d'une nouvelle: c'était que l'Empereur voulait se séparer d'elle.
—«Je vous afflige, madame, lui dit Fouché; mais je ne puis vous céler la vérité; Votre Majesté me l'a demandée: la voilà sans déguisement et telle qu'elle me parvient.»
Joséphine pleura.—«Que dois-je faire? dit-elle.
—Ah! dit l'hypocrite, il y aurait un rôle admirable dans ce drame, si madame avait le courage de le prendre: son attitude serait bien grande et bien belle aux yeux de toute l'Europe, dont en ce moment elle est le point de mire.
—Conseillez-moi, dit Joséphine avec anxiété...
—Mais il est difficile... Il faut beaucoup de courage.
—Ah! croyez que j'en ai eu beaucoup depuis deux ans!... Il m'en a fallu davantage pour supporter le changement de l'Empereur que je n'en aurai peut-être besoin pour sa perte.
—Eh bien! madame, il faut le prévenir, il faut écrire au Sénat... Il faut vous-même demander la dissolution de ces mêmes liens que l'Empereur va briser à regret sans doute; mais la politique le lui ordonne... Soyez grande en allant au-devant[30]; le beau côté de l'action vous demeure, parce que le monde voit toujours ainsi le dévouement.»
Étourdie par une aussi étrange proposition, Joséphine fut d'abord tellement étonnée qu'elle ne put répondre au duc d'Otrante; sa nature était trop faible; elle n'avait pas une élévation suffisante dans l'âme pour comprendre une obligation d'elle-même dans ce sacrifice. Aussi fondit-elle en larmes et ne répondit que par des gémissements étouffés à la proposition de Fouché.
Celui-ci, désespéré de cette tempête qu'aucune parole raisonnable ne pouvait apaiser, essaya enfin de la calmer en lui parlant de son empire sur l'Empereur, de son ancien amour pour elle, amour et empire à lui bien connus, mais autrefois; et en faisant cette observation à l'Impératrice le personnage était bien aise de savoir à quoi s'en tenir sur l'état présent des choses... Mais Joséphine pleurait et ne répondait rien. C'était un enfant gâté pleurant sur un jouet brisé, plutôt qu'une souveraine devant un sceptre et une couronne perdus. Cependant Fouché n'abandonnait pas facilement la partie commencée, et il revint de nouveau en parlant à Joséphine de l'amour de l'Empereur pour elle.
—«Il ne m'aime plus, dit la pauvre affligée... Il ne m'aime plus!... Maintenant quand il est à l'armée, il ne m'écrit plus des lettres brûlantes de passion comme les lettres d'Italie et d'Austerlitz. Ah! monsieur le duc, les temps sont bien changés!... Tenez: vous allez en juger.»
Elle se leva, fut à un meuble en bois des Indes précieusement monté et formant un secrétaire tout à la fois et un lieu sûr pour y placer des objets précieux. Elle y prit plusieurs lettres qui ne contenaient que quelques lignes à peine lisibles. Le duc d'Otrante s'en empara aussitôt et y jetant les yeux avant que l'Impératrice les lui eût traduites en lui expliquant les signes hiéroglyfiques plutôt que les lettres qui voulaient passer pour de l'écriture, il vit qu'en effet l'Empereur était bien changé pour l'Impératrice. Ces lettres ne contenaient qu'une même phrase insignifiante par elle-même; il y en avait de Bayonne, d'Espagne, d'Allemagne lors de la campagne de Wagram... Ces dernières lettres étaient toutes récentes... J'ai vu, depuis, ces preuves du changement de l'Empereur, et elles me frappèrent avec une vive peine comme tout ce qui détruit. Je ne crois pas que Fouché en ait été affecté comme moi; mais il l'était d'une autre manière: il regardait ces lettres et relisait la même phrase plusieurs fois. Cet examen lui présentait, je crois, l'Empereur sous un nouveau jour dont, je pense, il n'avait été jamais éclairé: c'était l'Empereur se contraignant à faire une chose qui visiblement lui déplaisait, et on n'en pouvait douter en lisant ces lettres...
«À L'IMPÉRATRICE, À BORDEAUX.
»Marac, le 21 avril 1808.
»Je reçois ta lettre du 19 avril. J'ai eu hier le prince des Asturies et sa Cour à dîner. Cela m'a donné bien des embarras[31]. J'attends Charles IV et la reine.
»Ma santé est bonne. Je suis bien établi actuellement à la campagne.
»Adieu, mon amie, je reçois toujours avec plaisir de tes nouvelles.
»Napoléon.»
«À L'IMPÉRATRICE, À PARIS[32].
»Burgos, le 14 novembre 1808.
»Les affaires marchent ici avec une grande activité. Le temps est fort beau. Nous avons des succès. Ma santé est fort bonne.
»Napoléon.»
«À L'IMPÉRATRICE, À STRASBOURG.
»Saint-Polten, le 9 mai 1809.
»Mon amie, je t'écris de Saint-Polten[33]. Demain je serai devant Vienne: ce sera juste un mois après le même jour où les Autrichiens ont passé l'Inn et violé la paix.
»Ma santé est bonne, le temps est superbe et les soldats sont gais: il y a ici du vin.
»Porte-toi bien.
»Tout à toi:
»Napoléon.»
En parcourant ces lettres, dont la suite était semblable à ce que je viens de citer, le duc d'Otrante sourit en son âme; car sa besogne lui paraissait maintenant bien faite. Il lui était démontré que l'Empereur voulait le divorce, et que tous les obstacles que lui-même paraissait y apporter n'étaient qu'une feinte à laquelle il serait adroit de ne pas ajouter foi par sa conduite, si on paraissait le faire en apparence. Joséphine suivait son regard à mesure qu'il parcourait ces lettres sur lesquelles elle avait elle-même souvent pleuré. Fouché les lui rendit en silence.
—«Eh bien? lui dit-elle...
—Eh bien! madame, ce que je viens de voir me donne la conviction entière de ce dont j'étais déjà presque sûr.»
Joséphine sanglota avec un déchirement de cœur qui aurait attendri un autre homme que Fouché.
—«Vous ne voulez pas en croire mon attachement pour vous, madame; et pourtant Dieu sait qu'il est réel. Eh bien! voulez-vous prendre conseil d'une personne qui vous est non-seulement attachée, mais qui peut être pour vous un excellent guide dans cette très-importante situation? Je l'ai vue dans le salon de service: c'est madame de Rémusat.
—Oui! oui!... s'écria Joséphine.»
Et madame de Rémusat fut appelée.
C'était une femme d'un esprit et d'une âme supérieurs que madame de Rémusat. Lorsque Joséphine ne se conduisait que d'après ses conseils, tout allait bien; mais quand elle en demandait à la première personne venue de son service, les choses devenaient tout autres. Madame de Rémusat joignait ensuite à son esprit et à sa grande connaissance du monde un attachement réel pour l'Impératrice.
En écoutant le duc d'Otrante elle pâlit, car, tout habile qu'elle était, elle-même fut prise par la finesse de l'homme de tous les temps. Elle ne put croire qu'une telle démarche fût possible de la part d'un ministre de l'Empereur, si l'Empereur lui-même ne l'y avait autorisé. Cette réflexion s'offrit à elle d'abord, et lui donna de vives craintes pour l'Impératrice. Fouché la comprit; et cet effet, qu'il ne s'était pas proposé, lui parut devoir être exploité à l'avantage de ce qu'il tramait.
—«Ce que vous demandez à sa majesté est grave, monsieur le duc... Je ne puis ni lui conseiller une démarche aussi importante, ni l'en détourner, car je vois...»
Elle n'osa pas achever sa phrase, car ce qu'elle voyait était assez imposant pour arrêter sa parole.
—«J'ai fait mon devoir de fidèle serviteur de sa majesté, dit le duc d'Otrante. Je la supplie de réfléchir à ce que j'ai eu l'honneur de lui dire: c'est à l'avantage de sa vie à venir.»
Et il prit congé de l'Impératrice, en la laissant au désespoir. Madame de Rémusat resta longtemps auprès d'elle, tentant vainement de la consoler; car elle-même était convaincue que l'Empereur lui-même dirigeait toute cette affaire. Dès que Joséphine fut plus calme, elle lui demanda la permission de la quitter, pour aller, lui dit-elle, travailler dans son intérêt.
C'était chez le duc d'Otrante qu'elle voulait se rendre.
«Cet homme est bien fin, ou plutôt bien rusé, se dit-elle; mais une femme ayant de bonnes intentions le sera pour le moins autant que lui...»
Mais elle acquit la preuve qu'avec un homme comme Fouché il n'y avait aucune prévision possible.... Et elle sortit de chez lui aussi embarrassée qu'en y arrivant.
Cependant la position était critique; il devenait d'une grande importance de suivre les conseils de Fouché, si ces conseils étaient des ordres de l'Empereur. Madame de Rémusat le croyait fermement, et toutefois n'osait le dire à Joséphine. Celle-ci le sentait instinctivement, mais n'osait s'élever entre la dame du palais, alors son amie, et elle-même, dans ces moments de confiance expansive, qui étaient moins fréquents cependant depuis cette visite du duc d'Otrante. Car il semblait à ces deux femmes que de parler d'une aussi immense catastrophe, c'était admettre sa réalité immédiate.
—«Mon Dieu! disait Joséphine, que faire? donnez-moi du courage!»
Et elle pleurait.
—«Madame, lui disait madame de Rémusat, que votre majesté se rappelle que le duc d'Otrante lui a répété souvent que l'Empereur n'aimait pas les scènes ni les pleurs!»
Alors Joséphine n'osait plus provoquer une explication entre elle et l'Empereur. Un mur de glace, qui devait devenir d'airain, commençait déjà à s'élever entre eux. Fouché a été peut-être la cause la plus immédiate du divorce de Napoléon, en amenant entre les deux époux ce qui n'avait jamais existé: une froideur et un manque de confiance dont mutuellement chacun se trouva blessé. L'Empereur avait beaucoup aimé Joséphine. L'amour n'existait plus; mais après l'amour, quel est le cœur qui ne renferme pas un sentiment profond d'amitié pour la femme qui nous fut chère?... Et Napoléon était fortement dominé par le sentiment qui l'avait autrefois attaché à sa femme... Qui sait ce qui pouvait résulter d'une explication où elle lui aurait plutôt proposé l'adoption d'un de ses enfants naturels, tous deux des garçons, et son propre sang, enfin[34]!
Mais il ne fut rien de tout cela... L'Impératrice garda le silence. Madame de Rémusat ne laissa rien transpirer de tout ce qui se préparait, et la chose marchait vers sa fin sans aucune opposition.
Fouché revit souvent l'Impératrice et madame de Rémusat. Il fallait suivre une marche pour laquelle des conseils étaient nécessaires. Madame de Rémusat, convaincue que tout se faisait par ordre de l'Empereur, suivait les avis de Fouché; et la pauvre Joséphine, au désespoir, ne savait comment il se pouvait que Napoléon fût devenu tout à coup si peu confiant pour elle...
Le duc d'Otrante avait conseillé, comme le moyen le plus digne, d'écrire une lettre au Sénat, dans laquelle l'Impératrice reconnaissant que l'Empereur se devait avant tout à la nation qu'il gouvernait, et devant assurer sa tranquillité à venir par une succession qui devait lui donner l'assurance de n'être pas troublée dans les temps futurs, déclarerait qu'il fallait que pour cet effet l'Empereur eût des fils à présenter à la France, et que, n'étant pas assez heureuse pour pouvoir lui en donner, elle descendait d'un trône qu'elle ne pouvait occuper, pour laisser la place à une plus heureuse.
Tel était le texte de la lettre que l'Impératrice devait écrire au Sénat avant de partir pour la Malmaison. Elle ne devait pas dire un mot qui pût faire présumer son dessein, et laisser une lettre d'adieu à l'Empereur.
Le matin même du jour où le brouillon de cette lettre, ou plutôt du message au Sénat, eut été donné par Fouché à Joséphine, madame de Rémusat fut témoin d'une scène si cruelle; elle vit un tel désespoir dans cette femme résignée à se donner elle-même le coup de couteau qui l'égorgerait, que des réflexions très-sérieuses vinrent se mêler à son chagrin... Pour la première fois il lui parut étrange que l'Empereur, qui lui témoignait constamment de l'estime et de l'intérêt, ne lui eût jamais parlé de toute cette affaire, où il savait qu'elle prenait une grande part, s'il savait quelque chose.
Une fois que le doute apparaît dans une affaire quelle qu'elle soit, il devient presque aussitôt une certitude, si jamais il ne s'est offert à vous. Madame de Rémusat devint inquiète sans oser le témoigner à Joséphine, mais se promettant bien qu'elle ne ferait rien sans un plus ample informé. Elle s'attendait à une démarche de l'Empereur dans cette même journée, puisque c'était le lendemain matin, à neuf heures, que le message de l'Impératrice devait être porté au Sénat par M. d'Harville ou M. de Beaumont; mais la journée s'écoula, et pas un mot, pas une action même la plus indifférente, ne parut indiquer que l'Empereur sût la moindre chose du grand acte de dévouement de l'Impératrice... Ce silence éclaira madame de Rémusat, et lui fit voir que Joséphine était la victime de quelque machination infernale... La soirée se passa comme le jour entier; et lorsque Joséphine rentra dans son appartement intérieur, elle avait reçu de l'Empereur le même bonsoir que chaque jour.
—«Ah! dit-elle à madame de Rémusat, je ne pourrai jamais écrire cette lettre!...»
Et elle lui montrait le brouillon de sa lettre au Sénat!...
—«Madame veut-elle me permettre de lui demander une faveur? Veut-elle me promettre de ne point envoyer, de ne pas écrire même cette lettre, avant que je me sois rendue près d'elle?»
Joséphine le lui promit avec d'autant plus de plaisir que, pour elle, c'était un répit de quelques heures; et madame de Rémusat prit congé d'elle en l'engageant à se calmer.
«Non, se dit-elle en traversant les salons de l'appartement de Joséphine, non, cela est impossible!... L'Empereur ne peut être assez dur pour ne donner aucun réconfort à cette infortunée, au moment où il lui enlève une couronne et son amour. Non, cela ne se peut!... l'Empereur ne sait rien.»
Et sans aller joindre sa voiture, elle monta l'escalier du pavillon de Flore, et s'en fut au salon de service. C'était, je crois, Lemarrois qui était de service. Je laisse à penser quel fut son étonnement en voyant madame de Rémusat au milieu de leur bivouac.
—«Ce n'est pas pour vous que je viens, leur dit-elle... Il faut que je voie l'Empereur. Allez lui demander cinq minutes d'audience.
—Mais il est couché.
—C'est égal. Il faut que je le voie, il le faut absolument.»
Lemarrois fut frapper à la porte de l'Empereur, et lui dit le message de madame de Rémusat.
—«Madame de Rémusat! à cette heure! Que peut-elle vouloir?... Mais j'ai envie de dormir; dites-lui, Lemarrois, de revenir demain matin, à sept heures, ou à huit au plus tard.»
Lemarrois rapporta cette réponse à madame de Rémusat, qui dit à son tour: «Je ne puis m'en aller. C'est la gloire, le salut de l'Empereur... Allez lui dire, mon cher général, que ce n'est pas pour moi que je le veux voir... que c'est pour lui-même.»
Le général Lemarrois revint avec l'ordre d'introduire madame de Rémusat. Elle trouva Napoléon coiffé d'un madras tourné autour de la tête et couché dans un petit lit qu'il affectionnait particulièrement... Il fit signe à madame de Rémusat de s'asseoir sur une chaise qui était auprès de lui... Elle était émue, et ce fut avec un violent battement de cœur qu'elle raconta brièvement à l'Empereur ce qui devait se passer le lendemain... À mesure qu'elle parlait, l'Empereur prenait, quoique couché, une de ces attitudes qui n'étaient qu'à lui et en lui, comme il avait un sourire unique, un regard unique.
—«Mais quel peut être son but? s'écria-t-il enfin...
—Évidemment il en a un, Sire: celui de vous plaire peut-être en allant au-devant de votre volonté... Car il ne peut avoir que celui-là...
—Mais, interrompit Napoléon, si vous avez pu m'accuser un moment, vous ne le croyez plus maintenant, madame, j'espère, dit-il d'une voix plus sévère!... je n'aime pas les détours... et je suis l'homme de la vérité, parce que je suis fort avant tout.»
Madame Rémusat expliqua à l'Empereur comment elle était venue à lui.
—«C'est parce que j'ai vu que Votre Majesté l'ignorait, lui dit-elle...
—Cette pauvre Joséphine! dit Napoléon, comme elle a dû souffrir!...
—Ah, Sire!... vous ne pourrez jamais avoir la mesure des peines qui ont torturé son âme pendant ces jours qui viennent de s'écouler... et peut-être votre majesté appréciera-t-elle le silence que l'Impératrice a gardé.»
Pour qui connaissait Joséphine comme l'Empereur, c'était un compliment cherché par celle qui était son guide et son conseil. Aussi Napoléon, qui ne voulait pas mettre encore ses projets au jour, eut-il soin de reporter à madame de Rémusat l'obligation presque entière du silence de l'Impératrice...
—«Et comment l'avez-vous laissée? lui demanda-t-il.
—Au désespoir et prête à se mettre au lit; j'ai recommandé à ses femmes de ne la point quitter dans la crainte d'un accident, mais elle s'est obstinée à vouloir demeurer seule... Elle va passer une triste et cruelle nuit.
—Allez vous reposer, madame de Rémusat: vous devez en avoir besoin... Bonsoir, demain nous nous reverrons; croyez que je n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ce soir.»
Et la congédiant d'une main, il tira de l'autre sa sonnette avec violence...
«Ma robe de chambre, dit-il d'une voix brève à Constant qui était accouru...»
Il se donna à peine le temps de l'attacher: il prit un bougeoir et commença à descendre les marches d'un très-petit escalier qui conduisait aux appartements inférieurs et qui donnait dans son cabinet. Ce cabinet avait été jadis l'oratoire de Marie de Médicis.
À mesure que Napoléon descendait cet escalier, il éprouvait une émotion dont il était en général peu susceptible; mais la conduite de Joséphine l'avait touché profondément. Cette résignation dans une femme couronnée par lui, et qui devait s'attendre à mourir sur le trône où lui-même l'avait placée, lui parut digne d'une haute récompense... Un moment, une pensée lui traversa l'esprit, mais elle eut la durée d'un éclair... et avant que sa main eût touché le bouton de la porte, il n'apportait plus que des consolations.
Comme il approchait de la chambre à coucher, il entendit des plaintes et des sanglots; c'était la voix de Joséphine. Cette voix avait un charme particulier, et l'Empereur en avait souvent éprouvé les effets. Cette voix lui causait une telle impression, qu'un jour, étant premier Consul, après la parade passée dans la cour des Tuileries, en entendant les acclamations non-seulement du peuple dont la foule immense remplissait la cour et la place, mais de toute la garde, il dit à Bourrienne:
«Ah! qu'on est heureux d'être aimé ainsi d'un grand peuple! ces cris me sont presque aussi doux que la voix de Joséphine.»
Comme il l'aimait alors!
Mais dans ce temps-là cette voix harmonieuse n'avait à moduler que des paroles heureuses, et maintenant elle s'éteignait dans la plainte et la douleur... Son charme eût été bien plus puissant si elle n'avait pas rappelé qu'elle prouvait un tort; quel est l'homme, quelque grand qu'il soit, qui veuille qu'on lui prouve QU'IL A TORT?...
Napoléon souffrit cependant d'une vive angoisse au cœur en entendant cette plainte douloureuse; il ouvrit doucement la porte et se trouva dans la chambre de Joséphine qui sanglotait dans son lit, ne se doutant pas de la venue de celui qui s'approchait d'elle.
—«Pourquoi pleures-tu, Joséphine?» lui dit-il en prenant sa main.
Elle poussa un cri.
—«Pourquoi cette surprise? ne m'attendais-tu pas? ne devais-je pas venir aussitôt que j'ai su que tu souffrais? Tu sais que je t'aime, mon amie, et qu'une douleur n'est jamais infligée volontairement par moi à ton âme.»
Joséphine, à la voix de Napoléon, s'était levée sur son séant, et croyait à peine ce qu'elle entendait et voyait à la lueur incertaine de la lampe d'albâtre qui était près de son lit... L'Empereur la tenait dans ses bras encore toute tremblante de sa surprise et de son émotion en écoutant ces paroles d'amour qui, depuis si longtemps, n'avaient frappé son oreille... Accablée sous le poids de tant de vives impressions, elle retomba sur l'épaule de Napoléon et pleura de nouveau avec sanglots, oubliant sans doute que l'Empereur n'aimait pas ces sortes de scènes prolongées.
—«Mais pourquoi pleures-tu toujours, ma Joséphine? lui dit-il cependant avec douceur. Je viens à toi pour t'apporter une consolation, et tu continues à te désespérer comme si je te donnais une nouvelle douleur. Pourquoi donc ne pas m'entendre?
—Ah! c'est que j'ai au cœur un sentiment qui m'avertit que le bonheur ne me revient que passagèrement... et que... tôt ou tard!...
—Écoute! dit Napoléon en la rapprochant de lui et la serrant contre son cœur, écoute-moi, Joséphine! tu m'es infiniment chère; mais la France est ma femme, ma maîtresse chérie aussi... Je dois donc écouter sa voix lorsqu'elle me demande une garantie; et qu'elle veut un fils de celui à qui elle s'est si loyalement donnée... Je ne puis donc répondre d'aucun événement, ajouta-t-il en soupirant profondément; mais, quoiqu'il arrive, Joséphine, tu me seras toujours chère, et tu peux y compter! Ainsi donc plus de larmes, mon amie, plus de ce désespoir concentré qui m'afflige et te tue. Sois la compagne d'un homme sur lequel l'Europe a les yeux en ce moment; sois la compagne de sa gloire, comme tu es celle de son cœur... et surtout fie-toi à moi!»
Cette explication, franchement donnée par l'Empereur, devait suffire à Joséphine; peut-être la paix se serait-elle rétablie entre eux: mais, pour elle, c'eût été trop de modération... Et huit jours n'étaient pas écoulés que les mêmes bouderies et les mêmes tracasseries avaient recommencé.
Un jour j'étais de service auprès de Madame-Mère; on était en automne[35]... J'attendais que Madame descendît de chez elle... Elle occupait en ce moment les salons du rez-de-chaussée, parce qu'on réparait quelque chose dans l'appartement du premier. J'étais assise à côté de la fenêtre, et je lisais; tout à coup j'entends frapper un coup très-fort au carreau de la porte vitrée donnant sur le jardin. Je regarde, et je vois l'Empereur, enveloppé dans une redingote verte fourrée, comme si l'on eût été au mois de décembre: il était entré par la porte donnant sur la rue de l'Université... Duroc était avec lui.
Je me levai aussitôt et fus ouvrir moi-même la porte.
—«Comment, c'est vous qui me rendez ce service? dit l'Empereur. Où sont donc vos chambellans,... vos écuyers?...»
Je répondis que Madame avait permis à M. le comte de Beaumont de s'absenter pour deux jours, et que M. de Brissac, étant malade, ne devait venir qu'à deux heures.
—«Alors M. de Laville doit prendre le service... Vous êtes exacte, vous, madame la Gouverneuse[36]... C'est bien... Je ne le croyais pas... On me disait que vous étiez toujours malade... Puis-je voir Madame?»
Je lui dis que j'allais l'avertir de l'arrivée de Sa Majesté.
—«Non, non, restez ici avec Duroc, je m'annoncerai moi-même.»
Et il monta chez sa mère, où il demeura plus d'une heure. Tandis qu'ils causaient ensemble, Duroc et moi nous parlions aussi de cette visite, on peut le dire, extraordinaire, car l'Empereur allait peu chez sa mère et ses sœurs, si ce n'est pourtant la princesse Pauline.
—«Il y a de l'orage dans l'air, me dit Duroc; la question du divorce s'agite plus vivement que jamais. L'Impératrice, qui jamais au reste n'a compris sa véritable position, n'a pas même cette seconde vue qui vient aux mourants à leur dernière heure... Aucune lueur ne lui montre le péril de la route où elle s'engage. Chaque jour elle redouble d'importunités auprès de l'Empereur, comme si un cœur se rattachait par conviction de paroles! C'est absurde!
—Vous avez une vieille rancune, mon ami! lui dis-je en riant.
—Ah! je vous jure que je ne suis pas coupable de ce crime-là bien positivement! Jamais l'Impératrice n'aura à me reprocher d'avoir aidé à sa chute... mais... je ne l'empêcherai pas.»
Ce mot m'étonna; Duroc était si bon, si parfait pour ceux qu'il aimait, que j'ignorais, moi, jusqu'à quel point le ressentiment pouvait acquérir de force dans son âme. Je le regardai, et, lui serrant la main, je lui demandai où en étaient les affaires positivement; car, me rappelant la cause de l'inimitié qui existait entre Duroc et Joséphine, j'en savais assez pour le comprendre.
—«Tout est à peu près terminé, me dit-il; la résolution de l'Empereur a cependant fléchi ces jours derniers; mais la maladresse de l'Impératrice a tout détruit... D'abord, des plaintes sans nombre d'une foule de marchands, qui sont parvenues à l'Empereur, l'ont fortement aigri... et puis, il y a eu hier une histoire qui est vraiment étonnante, et dans laquelle je crois que Madame-Mère se trouve mêlée... L'Empereur a voulu s'en éclaircir, et il est venu lui-même chez Madame, au lieu de lui écrire...» Et voici ce que Duroc me raconta:
Une femme, une revendeuse à la toilette, espèce de personne assez douteuse, avait été bannie du château, parce que, disait l'Empereur, il ne convient pas à l'Impératrice d'acheter un bijou qui ait été porté par une autre, ou même fait pour une autre. À cela on avait répondu que cette femme ne venait que pour les femmes de chambre!
«Que les femmes de chambre aillent hors du château faire leurs affaires, avait dit l'Empereur; je ne veux pas que des revendeuses à la toilette mettent le pied chez moi...»
Depuis cet ordre, exprimé et donné avec un accent qui ne permettait aucune réplique, les femmes de cette sorte ne revenaient plus aux Tuileries. L'Empereur s'en occupait beaucoup... Il demandait souvent si on avait pris quelqu'une de ces friponnes, et alors, si elles avaient été chassées comme elles le méritaient.
La veille de ce même jour, l'Empereur avait été chasser à Fontainebleau. Vers midi la chasse tourna mal, le temps devint mauvais, et l'Empereur, ne voulant pas continuer, donna l'ordre de préparer ses voitures, et revint à Paris. Mais, par un soin qu'une pensée intérieure éveilla sûrement, et qui probablement avait rapport à l'Impératrice, il descendit de voiture à l'entrée de la cour, défendit qu'on battît aux champs, et entra dans le château sans qu'on eût avis de son arrivée. Comme le jour commençait à tomber, on ne le vit pas entrer, et il pénétra chez l'Impératrice comme un Espagnol du temps d'Isabelle, au moment où certes elle s'y attendait le moins.
On connaît le goût ou plutôt la passion insensée de Joséphine pour les tireuses de cartes et toutes les affaires de nécromancie. Napoléon s'en était d'abord amusé, puis moqué; et enfin il avait compris que rien n'était plus en opposition avec la majesté souveraine que ces petitesses d'esprit et de jugement qui vous asservissent à des êtres si bas et si vils, que vous rougissez de les admettre dans votre salon, même pour n'y faire que leur métier. Mais Joséphine, tout en promettant de ne plus faire venir mademoiselle Lenormand, l'admettait toujours chez elle dans son intimité, la comblait de présents et faisait également venir tous les hommes et toutes les femmes qui savaient tenir une carte de Taro. Il y avait alors à Paris un homme dans le genre de mademoiselle Lenormand. Cet homme s'appelait Hermann; il était Allemand, et logeait dans une maison presque en ruines au faubourg Saint-Martin, dans une rue appelée la rue des Marais. Cet homme avait une étrange apparence. Il était jeune, il était beau, et montrait un désintéressement extraordinaire dans la profession qu'il paraissait exercer: Joséphine parla un jour de cet homme devant l'Empereur, et vanta son talent, qui lui avait été révélé par deux femmes qui en racontaient des merveilles. L'Empereur ne dit rien; mais, deux jours après, il dit à l'Impératrice: «Je vous défends de faire venir cet Hermann au château. J'ai fait prendre des informations sur cet homme, et il y a des soupçons contre lui.»
Joséphine promit; mais la défense stimula son désir de voir M. Hermann, et elle le fit venir précisément ce même jour où l'Empereur était à Fontainebleau. Il était donc établi chez Joséphine au moment où Napoléon y pénétra!... et quelle était la troisième personne?... la revendeuse à la toilette!...
La colère de l'Empereur fut terrible!... Il faillit tuer cet homme... Et, allant comme la foudre à l'Impératrice, il lui dit en criant et en levant la main sur elle:
—Comment pouvez-vous ainsi violer mes ordres!... et comment vous trouvez-vous avec de pareilles gens?...»
L'Impératrice avait une crainte de l'Empereur qu'on ne peut apprécier, à moins d'en avoir été témoin... Pétrifiée de sa venue, tremblante des suites de cette scène, elle ne put que balbutier: «C'est madame Lætitia qui me l'a adressée...»
Et, de sa main, elle indiquait la femme qui s'était blottie dans les rideaux de la fenêtre, et semblait moins grosse que le ballot de châles qui n'était pas encore ouvert, tant la peur la faisait se replier sur elle-même.
—«Comment cet homme se trouve-t-il en ce lieu? poursuivit Napoléon continuant son enquête, et sans s'arrêter à ce qu'avait dit Joséphine sur Madame-Mère.
—C'est madame qui l'a amené avec elle,» dit Joséphine en lançant un coup d'œil du côté de la femme qui, j'en suis sûre, faisait des vœux pour sortir vivante du palais. Quant à l'homme, il se redressa de toute la hauteur de sa taille, et dit avec un accent de fermeté, qui frappa l'Empereur:
—«En venant dans le palais impérial de France, je ne croyais pas y courir le risque de ma vie ou de ma liberté. J'ai obéi à l'appel qui m'a été adressé; j'ai voulu dévoiler l'avenir à celle qui croit à la science, et je ne me reprocherai pas de lui avoir refusé mon secours. Quant à vous, Sire, vous feriez mieux de consulter les astres que de les braver.»
En écoutant cet homme, dont la figure remarquablement belle ne témoignait aucune frayeur en se trouvant ainsi dans l'antre du lion et sous sa griffe terrible, Napoléon le regarda avec une sorte de curiosité difficilement éveillée en lui.
—«Qui donc es-tu? demanda-t-il à Hermann... et que fais-tu dans Paris?
—Ce que je fais, vous le savez déjà (et il montrait de la main ses cartes de Taro encore sur la table); ce que je suis est plus difficile à dire; moi-même, le sais-je? Qui se connaît?...»
L'Empereur fronça fortement le sourcil, et marcha aussitôt vers l'étranger. Celui-ci soutint l'examen que Napoléon dirigea sur toute sa personne avec un sang-froid et une fermeté remarquables. L'Empereur ne proféra pas une parole; mais il sortit de la chambre aussitôt, et fit demander le maréchal Duroc.
«Que cette femme soit mise à l'instant hors du palais,» lui dit-il en rentrant avec lui dans la chambre de l'Impératrice qu'il trouva immobile, à la même place où il l'avait laissée.
Et Napoléon désignait la femme aux châles...
—«Comment êtes-vous venu ici? demanda-t-il à Hermann.
—Je suis venu avec madame, répondit l'Allemand.»
L'Empereur fit un mouvement, puis il dit à Duroc d'exécuter ce qu'il lui avait ordonné.
—«Je fis sortir cette femme, poursuivit Duroc, qui me racontait ce que je viens de dire, et j'emmenai le jeune Allemand avec moi. C'est un homme fort remarquable.
—Qu'est-il donc devenu?
—Mais, me dit Duroc en souriant, que voulez-vous qu'on en ait fait?»
Et son œil avait une expression singulière en me regardant; il y avait presque du reproche.
—«Dès que vous vous en êtes chargé, mon cher maréchal, je le maintiens aussi en sûreté, et même bien plus que dans ma propre maison.»
Duroc prit ma main, et je serrai la sienne, comme en expiation de la pensée tacitement supposée qui avait fait élever entre nous comme un fantôme, mais aussi qui s'était évanouie de même.... Singulière époque!...
Duroc acheva l'histoire en me disant qu'au lieu d'écrire à Madame-Mère, qui aurait été forcée d'employer un secrétaire pour lui répondre, l'Empereur avait préféré venir chercher lui-même ses renseignements. Il était donc en ce moment occupé à questionner sa mère sur la femme aux châles et le jeune et beau sorcier.
Il y avait au moins une heure que l'Empereur était chez Madame, lorsque nous le vîmes rentrer dans le salon où nous étions: il paraissait agité et il était fort pâle... Il me dit bonjour en traversant rapidement le salon, ouvrit lui-même la porte donnant sur le jardin, et, faisant signe à Duroc de le suivre, il disparut presque aussitôt par la porte de la rue de l'Université.
Cette apparition à cette heure de la journée, et ce que j'en savais, tout cela me troublait malgré moi. Je restais là immobile, sans songer à refermer cette porte, quoiqu'un vent froid soufflât sur moi, lorsque je sentis une petite main se poser sur mon épaule: c'était Madame.
Sa belle physionomie, toujours si calme, paraissait altérée comme celle de son fils. Je l'aimais avec une grande tendresse, à laquelle se joignait un profond respect. Je lui connaissais tant de vertus, tant de hautes et sublimes qualités, en même temps que je savais toute la fausseté des accusations qu'un public bavard et méchant répétait sans savoir seulement ce qu'il disait, comme toujours. Je fus donc affectée du changement que je remarquai sur sa physionomie, et je pris la liberté de le lui dire. Elle était parfaitement bonne pour moi; aussi me raconta-t-elle l'histoire de la veille, que je ne savais que très-sommairement par Duroc. Madame me dit qu'on croyait être certain que cet homme, cet Hermann, était un espion très-actif et très-remarquable comme intelligence, envoyé en France par l'Angleterre. Je ne pus retenir une exclamation... Un espion de l'Angleterre dans le palais des Tuileries!... dans la chambre de l'Impératrice!... Voilà ce que la discrétion de Duroc m'avait caché... Cela ne me surprit pas.
—«Vous concevez,» me dit Madame, «ce que j'ai dû éprouver lorsque l'Empereur me questionna sur une vendeuse de châles, que j'avais, MOI, recommandée à l'Impératrice, ainsi qu'un homme qui devait lui parler des destinées de l'Empereur!...»
Madame hésita un moment... puis elle ajouta:
—«J'avais d'abord dit à l'Empereur que j'avais en effet adressé cette femme et cet homme à l'Impératrice... Elle m'en avait suppliée; et moi qui croyais qu'il ne s'agissait que de couvrir une nouvelle folie, voulant cacher ce qui pouvait amener une querelle, je lui avais promis de faire ce qu'elle souhaitait...»
Et Madame, voyant l'expression curieuse de mon visage, probablement, me dit que le matin, à sept heures, elle avait été réveillée par un message secret de l'Impératrice. C'était une lettre dans laquelle elle suppliait sa belle-mère de dire à l'Empereur que la femme aux châles avait été envoyée par elle à l'Impératrice.
—«Je l'ai dit d'abord pour maintenir la paix,» poursuivit Madame-Mère; «mais lorsque l'Empereur me dit que sa vie était peut-être intéressée dans cette affaire, je ne vis plus que lui, et je lui confessai que je n'étais pour rien dans ce qui s'était passé hier aux Tuileries...»
Madame était accablée par cette longue conversation avec l'Empereur. Il paraît qu'il avait ouvert son cœur à sa mère avec l'abandon d'un fils, et qu'il avait montré des plaies saignantes... Madame était indignée. Je voulus excuser l'Impératrice, mais Madame m'imposa silence...
—«J'espère,» me dit-elle, «que l'Empereur aura le courage cette fois de prendre un parti que non-seulement la France, mais l'Europe, attend avec anxiété: son divorce est un acte nécessaire[37].»
Madame dit cette dernière parole avec une force et une conviction qui me firent juger que l'Impératrice Joséphine était perdue.
Ce que je viens de raconter se passait, comme je l'ai dit, le 5 ou le 6 de novembre 1809.
Madame me recommanda le secret. Je lui jurai que jamais une parole dite par elle ne serait révélée par moi, et j'ai tenu ma promesse. Je ne jugeai pas à propos, même, de lui dire que j'avais su la première partie de ce drame; car c'était plus qu'une histoire, c'était de l'histoire!...
Mais, quel que fût mon attachement pour l'Impératrice, sa conduite me parut de nature à être blâmée. Eh quoi! cette famille qu'elle accusait elle-même de son malheur, elle venait la solliciter pour cacher des fautes qui devaient nécessairement être la plus forte partie des accusations qu'on devait former contre elle pour déterminer l'Empereur à s'en séparer! Il n'y avait là ni dignité, ni rien même qui pût motiver l'intérêt qu'elle réclamait de nous. Je le sentais avec peine; car Joséphine, quoique faible et se laissant aisément dominer par tout ce qui l'approchait, avait néanmoins des qualités attachantes. Elle était gracieuse comme une enfant gâtée... C'était la câlinerie créole tout entière, lorsqu'elle voulait nous conquérir ou se placer dans une position qu'on lui refusait. Aussi je souffrais de la pensée de son éloignement. Je savais ce qu'elle était; j'ignorais ce qui nous serait donné. C'était une nouvelle étude à faire, me disais-je. Hélas!... c'était presque un pressentiment!
Le soir du même jour je trouvai, en rentrant chez moi, un petit mot de madame de Rémusat, dans lequel elle me priait instamment de lui dire le moment où je la pourrais voir... Il était alors onze heures et demie. Je regardai la date du billet: il portait 6 heures du soir. Je combinai tout ce que je savais avec ce qui s'était passé, et je conclus que madame de Rémusat, amie encore plus que dame du palais de Joséphine, avait calculé qu'en raison de l'attachement de Madame-Mère pour moi, j'étais la personne la plus influente à employer là-dedans. On avait appris la visite du matin à l'hôtel de Madame; et son importance avait tout à coup grandi en quelques heures... mais on ne savait pas que j'étais de service... Mon silence, alors, devait paraître étrange... Mes chevaux étaient à peine dételés: je donnai l'ordre de les remettre à la voiture, et je fus à l'instant chez madame de Rémusat... On sortait de chez elle, et elle-même venait de sonner sa femme de chambre, pour se mettre au lit, lorsqu'on m'annonça. Elle me fit aussitôt entrer dans sa chambre à coucher, et son premier mot fut un remerciement; car elle avait appris dans la soirée par le sénateur Clément de Ris que j'étais de service auprès de Madame.
—«Cela n'en est que mieux pour nous, me dit-elle...» Et tout aussitôt elle entra en matière.
Je ne m'étais pas trompée: c'était un message voilé de l'Impératrice. Madame de Rémusat, très-dévouée à Joséphine, crut peut-être que son amitié pourrait lui donner le pouvoir d'abuser sur la vérité; mais pour cela, il eût fallu ne pas connaître non-seulement la cour, mais l'intérieur de la famille impériale, comme intérieur privé.
—«Madame peut beaucoup sur l'Empereur,» me dit madame de Rémusat... «Vous pouvez beaucoup sur elle... vous pouvez tout. J'ai quelque crédit sur l'Impératrice, assez enfin pour être son garant pour toutes les promesses qu'elle pourra faire. Le prince Eugène sera là pour soutenir sa mère; la reine Hortense donnera à nos efforts un appui certain, celui de ses enfants... L'archi-chancelier est aussi contre le divorce: voyez à quelle belle association vous vous unissez.»
J'ai déjà dit combien j'aimais le visage de madame de Rémusat: ses yeux, en ce moment, étaient admirables. Ils étincelaient du feu du sentiment; car elle aimait l'impératrice Joséphine, madame de Rémusat... et sa conduite envers elle fut toujours noble et dictée par le cœur.
—Mais elle ne pouvait arriver à aucun résultat avec ses nouvelles combinaisons, qu'elle me montrait comme certaines. Je savais trop bien la véritable volonté des gens dont elle venait de me parler, pour m'engager d'un pas dans la route qu'elle me montrait comme si sûre. D'un autre côté, je ne pouvais parler; cependant je crus de mon devoir de l'éclairer sur la véritable position de l'Impératrice... Elle m'écouta en femme de cœur et d'esprit, recueillit avec soin ce que je lui laissai voir, ne chercha nullement à me pénétrer sur le reste, et en tout se montra à moi comme une femme qui était faite pour être aimée et estimée.
Elle me parla de la tentative de l'Impératrice auprès de sa belle-mère, ainsi que de l'histoire de la veille.
—«Si j'eusse été près d'elle, au lieu de cette sotte de madame de ***, me dit-elle, ni l'une ni l'autre n'aurait eu lieu, je vous le jure! Mais le salon de l'Impératrice, vous le savez, est composé non-seulement de ses dames du palais, mais de beaucoup d'autres femmes, qui lui donnent d'abord des conseils à leur profit, puis ensuite d'autres conseils qui sont perfides pour elle... Voilà ce que nous détruirions; et j'ai la parole de l'Impératrice qu'elle me seconderait dans ce travail.»
Nous demeurâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin... Madame de Rémusat espérant m'amener à une conviction qui était que, l'Impératrice pouvait encore occuper le trône à côté de Napoléon; et moi, trop instruite de ce qui était, pour me laisser aller à une crédulité impossible. Enfin, nous nous séparâmes; mais avant de quitter madame de Rémusat, je m'engageai de bon cœur à parler à Madame, et d'essayer de changer sa manière de voir sur cette affaire du divorce...
Je le fis en effet; mais que pouvaient quelques vagues contre un rocher profondément attaché à la terre?... et telle était malheureusement la volonté de la famille de Napoléon relativement au divorce.
C'est au milieu de ces agitations que nous atteignîmes le 2 décembre 1809... Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre ces deux journées, je fus assidue à faire ma cour à l'Impératrice. Sa tristesse était visible; et, loin de la cacher, elle la montrait même, en l'augmentant; ce qui donnait une humeur très-marquée à l'Empereur. Joséphine m'engagea deux fois à déjeuner pendant cette époque, remarquable pour elle, qui précéda immédiatement son malheur. Après déjeuner, il y avait toujours un cercle fort nombreux, et une foule de femmes que Joséphine y admettait, en vérité on ne sait pas pourquoi. C'est en vain que madame d'Arberg, madame de Rémusat, lui répétaient, chaque matin, combien cela déplaisait à l'Empereur... Elle promettait, et recommençait le lendemain...
—Ah! me disait-elle dans l'une de ces conversations que nous eûmes dans une sorte de tête-à-tête, si je promets une fois, à présent, de faire tout ce que veut l'Empereur, je n'y manquerai pas...
Elle tenait en ce moment sous son bras un petit loup blanc, de ces chiens qu'on appelle chiens de Vienne. Je ne pus m'empêcher de lui dire, en le lui montrant: Ah, madame!... Elle me comprit, car elle ne me répondit pas.
Ce fait de la vie de Joséphine ne doit pas être omis en parlant de son salon, où ces malheureux chiens jouaient un très-ennuyeux rôle... Elle avait auprès d'elle, en se mariant avec Napoléon, deux horribles Carlins, les plus laids, les plus hargneux, les plus insociables que j'aie connus... Ces chiens n'aimaient pas même leur maîtresse; ils aboyaient bien incessamment après tout ce qui s'approchait d'elle, mais pas à autre fin que de déchirer un bras, une main, une jambe, ou tout au moins une robe. Les couleurs voyantes étaient en défaveur auprès de Carlin et de Carline; tels étaient les noms des deux petits monstres... Le corps diplomatique avait toujours une provision de gimblettes et de sucre d'orge dans ses poches... Le cardinal Caprara, nonce du Pape, avait un reste de jambes qu'il voulait sauver; en conséquence, il faisait des bassesses auprès de messieurs les tyrans, qui, connaissant bientôt leur empire, faisaient d'abord un chamaillis de désespérés dès qu'ils le voyaient... parce que pour les faire taire il leur jetait du sucre d'orge, des friandises, comme à des enfants, et n'en avait pas moins les jambes dévorées par les féroces bêtes; ce qu'on ne voyait pas, grâce à ses bas rouges. Mais il le sentait, lui...
Quelquefois ces malheureux chiens causaient une rumeur inusitée dans un palais de souverain. Un jour je fus témoin de ce fait.
Chacun de nous ayant survécu à l'Empire se rappelle encore sûrement madame la comtesse de La Place, femme du sénateur, du géomètre... et, dès que son nom est présent à la mémoire, on se rappelle aussi, sans doute, ses mille et une révérences, ses mines, ses grâces, et tout ce qui enfin en faisait une personne un peu différente des autres. C'était elle qui répondait, lorsqu'on lui demandait où était M. de La Place:
—Il est avec sa compagne fidèle... la géométrie!
Enfin, telle qu'elle était, elle n'en était pas moins dame d'honneur de la grande-duchesse de Toscane, lorsque celle-ci était seulement princesse de Lucques. Madame de La Place partait donc un jour et quittait Paris pour aller faire six mois de service en Italie, et venait prendre les ordres de l'Impératrice pour celle de ses belles-sœurs qui lui voulait le moins de mal parce qu'elle avait plus d'esprit que les autres... Joséphine le savait; aussi voulut-elle ajouter verbalement quelques mots à sa lettre, et appela-t-elle madame de La Place auprès d'elle, en lui montrant une place sur son canapé pour lui parler avec plus de facilité. Madame de La Place y parvint de révérence en révérence, et s'assit sur le bord du sopha. Cela fut bien pendant le premier moment du discours de Joséphine; mais, voulant dire un mot plus bas et plus près, la comtesse s'avança sur le bord du canapé et se pencha vers l'impératrice. Il y avait ce jour-là plus de quarante personnes dans le salon jaune... et, pour dire la vérité, presque tous les yeux étaient fixés sur la personne favorisée... Tout à coup la comtesse pousse un cri perçant, s'élance du canapé, et vient bondir au milieu du salon, en tenant à deux mains une partie d'elle-même qu'heureusement elle avait très-charnue, mais que le vieux carlin avait mordue avec une telle rage que la robe et la jupe étaient en lambeaux. La maudite bête, non contente d'avoir mordu une comtesse aussi irrévérencieusement, s'était élancée après elle, et faisait des cris et des hurlements inhumains. La pauvre femme souffrait et tenait à deux mains la partie blessée, tout en répétant avec sa voix douce et polie à l'Impératrice, qui lui disait: mon Dieu! ils vous ont fait bien du mal?...
—Non, madame!... Non, du tout!... au contraire, ce qu'on dit enfin quand on se laisse tomber... vous savez...
La chose n'était que risible ce jour-là, parce que entre la vilaine bête et la patiente il y avait je ne sais combien de jupons; mais quand le hargneux animal mordait quiconque passait à portée de ses dents, la chose devenait plus ennuyeuse. Napoléon l'avait éprouvé... Naturellement distrait par les hautes pensées qui l'occupaient, il arriva que pendant longtemps il fut la principale victime de ces horribles bêtes; mais tel était alors son affection pour Joséphine, qu'il ne voulut pas lui demander un sacrifice qu'elle devait naturellement lui offrir. Napoléon ne parla jamais de noyer Carlin et Carline, et même il poussa la bonté jusqu'à faire venir pour Joséphine un de ces petits loups, de ces chiens appelés vulgairement chiens de Vienne, pour remplacer le défunt, car le monstre Carlin s'endormit plein de jours comme une créature honnête et sortit de ce monde ainsi que Carline. Joséphine avait là une belle occasion pour faire preuve de générosité: elle ne connaissait pas le chien de Vienne; il le fallait renvoyer: elle n'en eut pas le courage; et il y eut de nouveau un autre pouvoir à flatter; car il est de fait qu'un moyen de faire parvenir une pétition favorablement à l'Impératrice, était d'en charger le chien lorsqu'on pouvait gagner un huissier de la chambre, ou une dame d'annonce. Alors on plaçait la pétition dans le collier du chien qui apportait le papier aux pieds de sa maîtresse. J'ai vu trois exemples de ce que je dis là; et la chose réussir!...
Eh bien! jamais l'Impératrice Joséphine n'a eu assez de force sur elle-même, pour éloigner d'elle un objet aussi peu dans sa vie qu'un chien inconnu!... et quand elle se refusa à éloigner le chien de Vienne, elle répondit à madame de Rémusat:
—«Je prouve par là mon pouvoir sur l'Empereur à ceux qui en doutent!... voyez s'il en a dit un mot!..
Que peut-on faire pour une personne qui connaît aussi peu sa position, et ne comprend pas que la patience n'est jamais plus grande que lorsque la chose devient indifférente? L'amour n'est importun que lorsqu'il aime.»
L'Allemagne tout entière arrivait à Paris pour cet hiver de 1809; nous avions l'ordre de recevoir, de donner des fêtes, de grands dîners, des chasses, et tout ce qu'on pouvait faire pour montrer aux étrangers ce qu'était la France... Plus on faisait de projets pour que l'hiver fût splendidement magnifique et que notre hospitalité laissât des souvenirs profonds dans la mémoire des rois et des princes allemands, et plus l'Impératrice était triste. On voyait qu'une parole avait jeté du trouble dans cette âme... Il y avait quelquefois, le matin, chez elle, jusqu'à quarante femmes; ordinairement elle causait... provoquait elle-même, alimentait la conversation: maintenant elle était quelquefois morose et continuellement mélancolique; elle me faisait une peine profonde, car je l'aimais tout en reconnaissant qu'elle avait souvent tort.
Le prince Eugène était à Paris; il n'avait pas amené la vice-reine, qui, à ce qu'on disait, était charmante; il causait volontiers avec moi lorsque nous nous trouvions ensemble: c'était surtout chez sa sœur que nous parlions de ce qui l'occupait. Il aimait sa mère avec une extrême tendresse et ne pouvait supporter cette idée du divorce, et ce fut agité des plus tristes pensées qu'il arriva à Paris, pour y remplir ses funestes fonctions en cette circonstance d'archi-chancelier d'État...
Voilà les événements qui avaient précédé ce jour du 2 décembre de l'année 1809, dont j'ai parlé au commencement de ce discours sur l'Impératrice Joséphine, comme aurait dit Brantôme...
La reine de Naples était attendue pour cette fête de l'Hôtel-de-Ville; je fus, la veille, faire ma cour à la reine Hortense; elle me parut frappée d'un pressentiment terrible; je n'osai pas la rassurer, car j'étais moi-même inquiète et ne savais comment lui montrer un avenir moins sombre que celui qu'elle redoutait...
Dans les trois jours qui avaient précédé cette fête, j'avais remis la liste des dames qui devaient venir recevoir l'Impératrice avec moi à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Cette liste avait été lue dans le salon de Joséphine, et je me rappelle que plusieurs remarques assez critiques furent faites en entendant nommer quelques noms; deux dames attachées à l'impératrice, surtout, firent sur madame Thibon, femme du sous-gouverneur de la Banque, des réflexions que l'Impératrice aurait dû réprimer. Hélas! savait-elle ce qui lui arriverait quelques jours plus tard en face de cette même femme dont la tournure pouvait prêter à rire, ce que d'ailleurs je ne trouvais pas, mais qui était sûre au moins de son état et de sa position.
Le 2 décembre, je m'habillai de bonne heure pour me trouver à l'Hôtel-de-Ville, avant celle fixée pour la venue de l'Impératrice. Je trouvai une chambre dans laquelle il y avait un bon feu, ce dont je remerciai Frochot, car le froid était très-vif et le temps sombre. Il y avait du malheur dans l'air! À trois heures, je vis arriver le comte de Ségur, le grand-maître des cérémonies, il était conduit par Frochot, et ne savait pas où celui-ci le menait. Quelque impassible que fût sa physionomie, il était en ce moment visiblement ému, et ce qu'il avait à me dire paraissait lui être pénible. On sait que M. de Ségur avait de l'affection pour l'impératrice Joséphine, qui, elle-même, aimait beaucoup son esprit aimable et ses bonnes manières.
—«Savez-vous ce qui arrive?... me dit-il aussitôt que nous fûmes dans une embrasure de fenêtre, et loin de plusieurs femmes qui étaient dans la pièce où nous nous trouvions. Un malheur des plus grands.
—Qu'est-ce donc? demandai-je à mon tour tout effrayée.
—Je vous apporte l'ordre de l'Empereur de ne pas aller au-devant de l'Impératrice!»
Je demeurai d'abord stupéfaite; puis, revenant à moi, je dis à M. de Ségur, en avançant la main:
—«Voyons cet ordre.
—Mais je n'ai rien d'écrit!.. Comment voulez-vous qu'on écrive pareille chose?
—Et comment voulez-vous, lui dis-je à mon tour, lorsque j'ai une mission officielle de l'Empereur à remplir, comment irai-je m'en exempter sur une simple parole verbale, pour être ensuite chargée de tout ce que pourrait produire et amener une semblable démarche?»
M. de Ségur me regarda un moment sans me répondre, puis il me dit:
—«Je crois que vous avez raison... Je retourne au château; je vais parler au maréchal Duroc.»
Il partit, en effet, et revint au bout d'un quart d'heure, porteur d'un mot de Duroc[38], qui me disait que l'Empereur, pour empêcher le cérémonial d'être aussi long pour son arrivée à l'Hôtel-de-Ville, autorisait tout ce qui pouvait simplifier l'arrivée de l'Impératrice, qui précédait l'Empereur ordinairement de quelques minutes. En conséquence, l'Impératrice ne serait pas reçue ce jour-là par les Dames de la ville de Paris!.. Et devait aller SEULE, avec son service, de sa voiture à la salle du trône.
En lisant cet étrange billet, je ne pus m'empêcher de lever les yeux sur M. de Ségur. Il était sérieux et paraissait même péniblement affecté.
—«Qu'est-ce donc que cette mesure, lui dis-je enfin? Il ne me répondit qu'en levant les épaules et par un regard profondément touché...
—Que voulez-vous, me dit-il, les conseils ont eu leur effet et pour cela il n'a fallu que quelques heures.
Je le compris. Hélas! je savais par moi-même que le Vésuve faisait du mal à d'autres qu'à ceux qui demeuraient à Portici... Je le savais déjà et je devais bientôt en avoir une nouvelle preuve.
—«Mais, que faire? demandai-je à M. de Ségur.
—Que puis-je vous conseiller! me dit-il. Je crois cependant, poursuivit-il après un long silence, que vous devez monter dans la salle du trône, faire placer vos dames, dont les places sont réservées ainsi que la vôtre, pour ne pas faire de trop grands mouvements lorsque l'Impératrice sera une fois placée.»
J'étais désolée; il y avait une intention tellement marquée au coin de la méchanceté dans cet ordre, que j'y reconnus en effet une autre volonté que celle de l'Empereur. Cependant il fallut obéir. Je dis à ces dames, à madame Fulchiron entre autres, qui avait un ascendant assez marqué sur beaucoup de femmes dans la banque et dans le haut commerce de Paris, ce qui venait de m'être ordonné; et, sans faire aucune réflexion, car elles eussent été trop fortes pour peu qu'un mot eût été prononcé, nous nous dirigeâmes vers la salle du trône, où nos places étaient réservées auprès du trône et de l'Impératrice. Notre arrivée causa un mouvement général, et c'était, au reste, ce qu'on voulait. Parmi l'immense foule qui remplissait non-seulement la salle Saint-Jean, mais tous les appartements qu'il nous fallut traverser, il y avait les sœurs, les mères, les cousines, les amies des femmes nommées pour accompagner l'Impératrice. Toutes se disaient depuis qu'elles étaient arrivées:
—«Nous allons voir arriver l'Impératrice avec son cortége; ma fille est avec elle... ma fille est du cortége... Voyez-vous, madame, cette dame avec une robe rose et une guirlande nakarat... cette dame qui est si bien mise?... c'est ma fille...»
Et cette phrase était répétée par les personnes intéressées à chacun de ses voisins... On pense combien l'étonnement fut suivi d'un mécontentement général, lorsqu'on vit arriver le cortége ne suivant personne. Il me vint en tête ensuite un mensonge que je n'eus malheureusement pas la présence d'esprit de dire aussitôt que le billet me parvint. C'était d'annoncer que l'Impératrice était malade et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrivée, de faire circuler, que s'étant trouvée mieux, elle était venue. Mais je n'en fis rien, malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que le mouvement général annonça son arrivée, je ne puis dire ce que j'éprouvai... Elle entra dans la salle du trône, conduite par Frochot et son seul service!... Elle était non-seulement abattue, mais ses yeux étaient remplis de larmes que ses paupières retenaient avec peine; à chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas étaient chancelants. La malheureuse femme, dans cette manière tacite de lui annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se réaliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis plusieurs années. Elle souriait en saluant à mesure qu'elle avançait vers le trône, mais ce sourire avait une expression déchirante. Je fus au moment d'éclater lorsqu'elle fut près de moi... Elle me regarda et me sourit avec une attention marquée. Elle comprit tout ce qu'il y avait pour elle dans mon cœur dans un tel moment, et ce regard y répondit avec l'expression la plus entière du malheur et d'une résignation qui redoublait la pitié qu'inspirait cette femme couronnée de fleurs, chargée de pierreries, et dont l'âme, en cette heure terrible, était plus saignante d'une blessure qui jamais ne se devait fermer, qu'aucune des femmes qui étaient dans cette vaste enceinte... Et pourtant elle était assise sur un trône!... mais quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute, mais quelles souffrances pouvaient égaler celles de Joséphine, au moment où, en montant les marches du premier trône du monde alors, l'infortunée se dit:
—«C'est la dernière fois que je m'y asseoirai!...»
Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force; mais il était temps, car ses jambes se dérobaient sous elle!... Elle promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards étaient attachés sur elle... et de nouveau son cœur se serra. Elle comprit que même son sourire était interprété dans cette triste journée, et ne put s'empêcher de dire en son cœur, avec amertume, qu'on aurait pu du moins lui épargner cette scène cruelle... Mais on voulait, au contraire, qu'elle y remplît un rôle!...
Enfin, on battit aux champs... c'était l'Empereur!... Il monta rapidement, arriva dans la salle du trône et marcha d'abord, sans s'arrêter, vers le fauteuil qui était à côté de l'Impératrice... Ce fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour lui surtout qui n'était facilement atteint par aucune émotion; et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait longtemps qu'il y était préparé... Mais au moment où il venait de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque certaine de l'événement important qu'on prévoyait depuis longtemps, sans croire qu'il serait jamais réalisé, il éprouva sans doute une impression qui le maîtrisa au moment de revoir Joséphine... Il redoutait peut-être une scène, un évanouissement, des larmes impossibles à retenir... On le vit tout à coup s'arrêter pour parler je ne sais à quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes... C'était, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son âme et les battements de son cœur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il se dirigeait vers le trône! Il était suivi de la reine de Naples, de Murat, de M. d'Abrantès, de Frochot et de tout son service.... Il portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait longtemps qu'il l'avait abandonné. Il portait celui de la garde; l'habit bleu à revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien que l'autre, mais il le préférait alors; et, dans cette journée, je ne fus pas fâchée de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappelé trop vivement aux jours du bonheur de l'infortunée dont les larmes retombaient en silence sur son cœur et devaient le brûler!...
La reine de Naples était arrivée le matin même!.. elle n'avait pas perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement lorsqu'elle entra dans cette salle où quelques années avant (trois ans seulement), elle avait été la véritable reine de la fête qu'on donna dans l'Hôtel-de-Ville pour le mariage de son frère le roi de Westphalie; alors elle n'était encore que grande duchesse de Berg... mais elle fut la véritable personne à qui la fête était dédiée. On aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un cœur de femme... une émotion enfin... un signe qui dît à un être qui l'aurait comprise dans cette foule immense: Je me souviens!... mais tout demeura de marbre; alors il était indifférent, en effet, que ce front devînt plus ému... La campagne d'Iéna était terminée et la paix de Wagram faisait espérer une longue paix.
La fête fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense vaisseau formé par la cour transformée en salle de bal... Ce fut en vain que l'Impératrice le suivit en adressant un mot aimable à chaque femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait éloigner... une sorte d'impression pénible éclata. L'Impératrice était fort aimée dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en effet, une grande douceur, une bonté qui était vraie et n'avait que le défaut d'une grande banalité; mais rien n'égalait sa grâce dans ces fêtes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui une douceur et un tel attrait, qu'elle était vraiment aimée par ce qu'on appelait les masses en général de la ville de Paris. La reine de Naples, au contraire, n'était pas aimée... On lui trouvait de la raideur, de la sécheresse, et c'était vrai; à la cour, elle avait un ricanement perpétuel qui était odieux et impatientant au dernier point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de sa beauté, qui déjà, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au reste jamais eu que de la fraîcheur et une fort belle peau; une fois cette fraîcheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire, si elle n'eut pas été reine. Murat, au contraire, avait une urbanité qui voulait jouer au chevalier du treizième siècle, ce qui, au fait, était toujours de la bonté. Il y avait dans cet homme du ridicule; mais, pourtant, il était bon, et lorsque Napoléon fut abandonné plus tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme ne l'y eût pas excité. Je le sais à n'en pouvoir douter.
Le jour de cette fête, Murat était fort beau: il portait l'habit de sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle brillaient en même temps plusieurs ordres en diamant, au milieu desquels on voyait étinceler l'étoile de la Légion-d'Honneur. Murat était radieux; il allait à chaque femme renouveler les hommages qu'il leur rendait lorsqu'il n'était encore que le général Murat, et cela avec une bonté qui dégageait sa démarche de toute apparence de ridicule. Derrière lui marchait un homme que la mort a aussi frappé depuis, et qui, à cette époque, était parfaitement beau: c'était le duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi à peu près, mais beaucoup plus élégant cependant de tournure et de manières, d'une beauté de traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de sa tenue et la manière dont il portait sa tête... Son habit était le même que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si l'on n'avait pas connu la différence qui existait dans la tournure des deux hommes. Le duc de Lavauguyon était grand seigneur dans l'acception véritable du mot; et Murat, malgré ses broderies, ses panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient à des soins de femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de théâtre, un roi de Franconi, comme on le disait à cinquante pas de lui.
Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des années, me dirent un jour:
—«Vous seriez bien étonnée si je vous racontais que Murat, dont la valeur si brillante est aujourd'hui une renommée établie et mérite tant de l'être, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet homme si brave a eu peur.
—Peur! lui! Murat! m'écriai-je; allons donc!
—C'est la vérité: il n'était alors que chef de bataillon; c'était en Italie, à Mantoue... Il reçut un ordre de prendre deux compagnies et d'aller débusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme depuis le commencement de la campagne l'armée d'Italie ne faisait pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une réflexion; mais Murat eut peur et n'avança pas; au contraire, il recula. Cette affaire, que le général en chef sut le même jour, lui donna longtemps de la prévention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et madame Tallien qui le firent nommer général de brigade, lorsqu'il apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que celui-ci effaça le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses que celle-là ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que jamais il n'a eu peur.»
J'ai raconté ce fait, pour dire que Murat avait de grandes obligations à Joséphine, obligations qu'il ne reconnut que par une sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les plus fortes pour éloigner même l'apparence de l'affection entre eux (et l'on sait par des gens qui, certes, étaient bien instruits qu'à Naples les scènes les plus violentes avaient lieu entre eux), eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que, dînant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitté le pavillon de Flore pour l'Élysée, après le départ du Roi de Saxe, j'entendis plusieurs fois la Reine imposer silence à Murat pendant le dîner[39]. Nous n'étions à la vérité que nous quatre, Murat et la Reine, moi et mon mari. N'est-ce pas que c'était une singulière partie que celle-là?...
Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manière plus douloureuse qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis plusieurs années qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amitié que je lui portais, ont regretté de le voir quitter le monde et la vie sans leur laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire subite, a doublé le deuil de sa perte dans le cœur de ses amis.
Je lui ai parlé de la conduite de Murat envers Joséphine, et il m'a confirmé dans la pensée que j'avais déjà, qui était que sa femme avait considérablement aidé à mettre Murat dans le parti ennemi; j'ajouterai même que, dînant chez moi un jour avec le duc de Valmy, il disculpa totalement Murat d'être l'unique auteur du traité avec l'Autriche.
Quoi qu'il en fût, ce même soir de la fête de l'Hôtel-de-Ville, je vis tout ce qui allait résulter de ce qui s'annonçait; et l'arrivée de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Joséphine.
La chaleur était étouffante dans toutes les salles de l'Hôtel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui souffrait de rester en place dans cette triste journée parlait beaucoup plus souvent aux femmes.
On aurait dit qu'il voulait commencer son rôle d'Impératrice; car, pendant le temps qui devait s'écouler entre le départ de l'ancienne et l'arrivée de la nouvelle Impératrice, il devait être chargé, à lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire une de ces tournées, et c'était toujours un mouvement extraordinaire que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrière l'énorme corps de M. de Ponté, chambellan de l'Empereur. Je lui criai qu'il m'étouffait; mais il était si grand que pour faire arriver mes paroles à son oreille, il eût fallu un porte-voix; bien loin donc de s'éloigner, je le sentis tout à coup s'asseoir pour ainsi dire sur ma poitrine. Je poussai un cri et m'évanouis tout à fait.
On me porta dans l'appartement intérieur de Frochot, où sa femme de charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi. J'ignore donc comment la fête fut terminée; mais j'ai su par ceux de mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa jusqu'au départ de la cour.
L'Impératrice fut au désespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulèrent en abondance. Elle avait passé sa vie à redouter un malheur comme celui du divorce; et pourtant la faiblesse de son caractère le lui montrait toujours impossible.... et maintenant elle frémissait devant ce même malheur, à présent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantôme, menaçant et au moment de frapper.
Malgré ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville, Joséphine et l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et lui en étaient à les redouter... Elles étaient funestes à tous deux. Napoléon détestait tout ce qui faisait scène; et Joséphine, soit dans la croyance qu'une femme est plus intéressante quand elle pleure, soit que ce fût naturellement, ne pouvait dire une parole sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux contre elle et contre lui-même... Quelque terreur que lui inspirât l'Empereur, cependant, Joséphine comprenait qu'il lui fallait parler; mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait à son cabinet!... Elle avait une extrême peur de l'Empereur; et je vais en donner une preuve, qui est plutôt le fait d'une enfant que d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destinée à l'être. Le fait que je vais citer s'est passé dans l'année qui précéda le couronnement.
Foncier[41], le bijoutier à la mode de l'époque de mon mariage, avait la clientèle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de Joséphine. On ne portait pas une chaîne, un bijou, quel qu'il fût, qui ne sortît de la boutique de Foncier... Il avait en outre de très-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un jour il lui apporte des perles tellement belles, que voilà la pauvre Joséphine dans le plus cruel état. Ces perles lui tournaient la tête; mais le moyen d'aller parler perles à Bonaparte!... Il aurait répondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles coûtaient 500,000 fr.—Joséphine n'osa donc rien dire de ces perles si désirées; mais elle ne crut pas devoir être aussi discrète avec Bourrienne; Bourrienne, homme vénal, et qui reçut son congé pour des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel arrangement pour que Berthier fît payer à la guerre un fripon qui n'aurait été payé que dans dix ans, à cent pour cent de perte, et qui le fut intégralement tout de suite; aussi, en reconnaissance, il donna un million: ce million fut partagé je ne sais comment. Ce que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans l'écrin de Joséphine. Mais ce n'était rien de l'y avoir fait venir; il fallait le pouvoir porter; et cela était difficile avec Napoléon, dont la mémoire était terrible de lucidité pour ces sortes de choses.
—«Mon Dieu!» disait-elle à madame de Rémusat, qui était dans la confidence, c'est-à-dire de l'embarras de mettre les perles (Joséphine la connaissait trop bien pour lui parler de la façon dont elles avaient été payées)... «Mon Dieu!» lui disait Joséphine, «je ne sais comment faire pour porter ces perles... Bonaparte me ferait une scène!.. et pourtant c'est le présent d'un père, à qui j'ai fait avoir la grâce de son fils.»
C'était dans de pareilles occasions que l'Impératrice était étonnante. Elle croyait que nous prenions tout cela pour vérité... Madame de Rémusat ne répondit rien; mais elle observa que, pour une cause aussi juste, aussi belle, le premier Consul ne dirait que peu de choses.
—«Non, non!» s'écriait Joséphine toute tremblante; «non, non!... Oh! je frémis d'y penser!...»
Cependant il fallut prendre un parti. Voilà celui que conseilla Bourrienne, vrai Figaro, ayant toujours un expédient tout prêt. Madame Bonaparte mit les belles perles de Foncier, et se présenta hardiment, un jour d'opéra, devant le premier Consul. Napoléon aimait beaucoup les perles: c'était, avec une robe blanche, ce qu'il préférait pour une femme. Aussitôt qu'il vit Joséphine avec ces belles perles, il fut à elle, et, l'embrassant, comme toujours alors, aussitôt qu'il la voyait:—«Comme tu es magnifique! lui dit-il... Qu'est-ce donc que ces belles perles?... Ma foi, on les dirait fines, tant elles ont de l'Orient.
—Mais,» répondit madame Bonaparte, «elles sont fines aussi, et tu les connais... tu les a vues cent fois!...
—Moi?...» Et le premier Consul, stupéfait, regardait alternativement et sa femme et les perles.
—«Sans doute! ce sont les perles que la république cisalpine m'a données.
—Pas possible!
—C'est la vérité... Tiens, demande à Bourrienne et à madame de Rémusat...» Celle-ci s'inclina mais sans dire un mot. Bourrienne ne fut pas aussi avare de paroles: il dit effrontément et même avec un sourire ironique «qu'en effet c'était la république cisalpine qui avait donné les perles;» et il ajoutait, en racontant ensuite l'histoire à Hambourg et à Altona:
—«Je le crois bien que c'est la république cisalpine qui avait donné les perles... Elles ont été payées avec l'argent d'une fourniture mal régularisée par Berthier, et que, maintenant, la république cisalpine va payer.»
Napoléon, tout en disant: «C'est bien étonnant!» crut à la république cisalpine, et les perles demeurèrent... Bientôt elles se fondirent dans tous les bijoux de la couronne de France, et devinrent un des joyaux les moins précieux de l'écrin impérial.
Une autre fois il s'agissait, pour Joséphine, de déclarer toutes ses dettes. Jamais elle ne voulait convenir de la totalité de la somme.
—«Il me tuerait!» criait-elle toute désespérée; «il me tuerait!» Et jamais elle ne voulut que Duroc le déclarât à l'Empereur.
—«Je paierai sur mes économies,» dit-elle.
Cette colère, en effet, était terrible à affronter... Cependant, deux jours après le 2 décembre, elle se résolut à parler à l'Empereur. Elle prit conseil de madame de Rémusat, d'abord, et, à celle-là, son conseil fut bon. Son avis était pour le silence, mais, malheureusement, le salon de Joséphine renfermait une foule de gens, et surtout de femmes, qui lui étaient funestes. Madame de Rémusat le lui dit; mais voyant qu'elle ne voulait rien écouter, elle rentra chez elle fort attristée. Joséphine, après avoir rassemblé toutes ses forces, monta en tremblant le petit escalier qui conduisait à l'oratoire[42] d'Anne d'Autriche!.. En approchant elle entendit parler... Le cœur lui battit..; elle n'osait pas redescendre..; elle n'osait pas entrer... Cependant elle s'y hasarda et frappa un faible coup...
—«Entrez!» dit Napoléon... L'Impératrice recula devant la figure qui se présenta à elle à côté de l'Empereur:... c'était Fouché;... c'était son mauvais génie; la malheureuse femme le savait!
En voyant Joséphine, l'Empereur fronça le sourcil; mais il ne la renvoya pas... Il dit au contraire:
—«C'est bien! duc d'Otrante... Revenez ce soir; nous achèverons cette conférence.»
Fouché se retira en jetant sur Joséphine un regard de méchanceté satisfaite; car entre eux désormais c'en était venu à la mort, ou tout au moins à la perte de l'un d'eux. Ce qui est étrange, c'est que l'Impératrice, qui toujours a parlé de Fouché comme de son ennemi, n'a jamais donné une cause de cette haine. Elle disait seulement qu'elle lui était inculquée par ses belles-sœurs; voilà tout!
—«Que me voulez-vous?» demanda Napoléon à Joséphine.
Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitôt en situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda à l'Empereur pourquoi il voulait la quitter? «Ne sommes-nous pas heureux!» dit-elle.
—«Heureux! s'écria Napoléon!... Heureux!... Mais le dernier commis d'un de mes ministères est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce donc une moquerie que vous faites!... Pour être heureux, il ne faudrait pas être tourmenté par votre jalousie insensée comme je le suis!... Chaque fois que je parle au cercle à une jeune femme agréable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intérieur le plus terrible des orages... Heureux! répétait-il... Oui, je l'ai été... Je serais même peut-être demeuré éternellement dans cette position, me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre; mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie, la méfiance et la colère sont venues s'asseoir à mon foyer pour en chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherché, en effet, une autre vie... J'ai prêté l'oreille à la voix de mes peuples, qui me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et puissants intérêts à des chimères, et j'ai cédé...
—Ainsi donc, tout est fini?» dit Joséphine d'une voix brisée...
—«J'ai dû cimenter, je le répète, le bonheur de mes peuples; pourquoi m'avoir amené vous-même à voir un intérêt avant le vôtre; croyez que je souffre plus que vous peut-être..; car c'est moi qui vous afflige...»
Mais Joséphine n'écoutait aucune consolation; la parole de l'Empereur ne frappait son oreille qu'avec un son: il faut nous séparer!... Bientôt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napoléon.
En voyant cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore, gisant à ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de remords... Il la souleva; elle était pâle et froide, son cœur ne battait plus. Je l'ai crue morte,» dit-il le même soir à Duroc!... Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas à elle-même, il entr'ouvrit la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de Beausset[43]; l'Empereur l'appela.
—«Pouvez-vous porter l'Impératrice dans vos bras,» lui dit l'Empereur, «et la descendre chez elle?»
Pour comprendre le burlesque à côté du drame, il faut connaître M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilité ni de sa bonté, mais seulement de sa personne): il est absolument sphérique; et c'est un homme non-seulement très-gros, mais avec un si énorme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Joséphine était pour lui un événement. Il y tâcha cependant, et, au bout de plusieurs efforts, il parvint à l'enlever dans ses bras; mais il fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par ce petit escalier dans lequel l'Impératrice elle-même avait peine à se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin périlleux, et commença à descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de M. de Beausset lorsqu'il entendit tout à coup une voix doucement lui dire:
—«Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de votre épée.»
C'était en effet la poignée de son épée, qui entrait dans l'épaule de l'Impératrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer la malencontreuse épée; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M. de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impératrice, toujours évanouie, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.
Le désespoir de l'Impératrice fut horrible. L'Empereur, résolu maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermeté toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine qu'elle n'a été mise à l'épreuve que par la plus grande majorité des opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napoléon n'aurait divorcé sans ses sœurs et sa famille.
Ce fut à cette époque que nous reçûmes une invitation pour aller à une chasse à Grosbois, chez le prince de Neufchâtel. Le temps était très-froid; nous y fûmes le matin déjeuner. Berthier était très-bon avec tous les défauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser, à cause du froid excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Joséphine était à cette chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une gaieté qu'il n'éprouvait certes pas, la chose était facile à voir. Il y avait à peu près vingt femmes de priées pour la chasse, et autant pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaça comme on voulut dans les calèches, et la chose n'en fut que mieux. J'étais avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matinées plus agréables que j'eusse passées depuis longtemps. La conversation ne tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, répond à tout, et provoque en même temps une causerie féconde en reparties: il est plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.
La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journée où tout fut à merveille, du reste, ce fut la manière dont nous fûmes logées; on nous avait prévenu à l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre de femmes de chambre pour nous toutes; cela était gênant parce qu'il fallait nécessairement se r'habiller pour le dîner. On avait pris un espace très-considérable pour le service actif de l'Impératrice; de manière que le service d'honneur se trouva logé de la plus ridicule façon: nous étions dix dans la même chambre...; enfin, nous nous en tirâmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu, en résumé, malgré les éclats de rire que nous faisions au milieu de la confusion générale.
Après le dîner, Berthier avait imaginé de faire venir les acteurs de quelques petits théâtres. Jusque-là c'était bien, et son intention était louable; mais Berthier était gauche avant tout, et il était un peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-là, comme tous les autres... Il devait lire la pièce, qu'on jouait chez lui, devant l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet, à qui il ne fallait pas demander d'avoir des procédés, choisit une des pièces où il faisait le plus rire; Cadet-Roussel, maître de déclamation. Dans cette malheureuse pièce, Cadet-Roussel parle à chaque instant de la nécessité où il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il veut avoir des descendants ou des ancêtres.
Au premier mot de cette pièce, l'Empereur, soit qu'il la connût, soit qu'il sût ce qu'elle contenait, fronça le sourcil, puis se mit à rire, comme s'il n'y eût aucune application à faire; mais Berthier était à lui seul une comédie entière... Aussitôt qu'il eut compris sa faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!... Il y avait sur son visage un tel désappointement, qu'il fallait rire en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce fut à eux qu'il s'en prit ce soir-là. Il travaillait ses doigts et les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique de sa position, il faut dire qu'il était placé contre le théâtre, et de manière que tout le monde le voyait parfaitement. Quant à la Princesse, bonne et excellente personne, ne pouvant penser que bien et bonté, elle riait de tout son cœur en entendant les bons mots de Brunet, convertis en sottises ce jour-là... Enfin, la pièce finit au grand contentement de tous, je crois...; car nous étions aussi malheureux que Berthier. Nous écoutions; nous comprenions et nous n'osions pas lever les yeux du côté de l'Empereur ni de l'Impératrice. Enfin, la pièce une fois jouée, le rideau baissé, tout fut fini, et l'Empereur, je crois, bien soulagé de cette sotte position, dans laquelle Berthier l'avait placé. Il y eut bal ensuite, et du moins, pendant qu'on dansait, l'Impératrice ne craignit aucune remarque, aucun regard d'allusion... Pauvre femme!...
Le lendemain de cette chasse, je fus déjeuner aux Tuileries. L'Impératrice m'avait engagée la veille, et je m'y rendis avec d'autant plus d'empressement que sa position me faisait véritablement de la peine. Je savais ce que nous avions, et j'ignorais ce que nous aurions. Hélas! lorsque je faisais cette réflexion, je ne savais pas être aussi près de la vérité...
Lorsque j'arrivai, Freyre[44] me dit que l'Impératrice me faisait prier de passer chez elle par les couloirs extérieurs, sans entrer dans le salon jaune. Je la trouvai dans un boudoir qui était auprès de sa chambre à coucher. Elle était fort abattue et fort malheureuse: la chose devait être. Je la consolai, comme il faudrait toujours consoler les affligés, en pleurant avec elle... Elle me demanda ce que Junot pensait de son divorce, et si, dans Paris, on en parlait beaucoup. Le terrain était glissant. On blâmait l'Empereur dans la masse des opinions de Paris. Mais comment oser lui dire que Paris la plaignait? Je connaissais son imprudence: elle m'aurait infailliblement nommée; elle eût été cause que l'Empereur m'aurait témoigné un extrême mécontentement, et cela sans aucun but, sans résultat et sans qu'il en pût résulter rien de bon pour elle. Je lui répondis que je ne voyais jamais les rapports qu'on envoyait au gouverneur de Paris, ce qui était vrai d'ailleurs, et que le duc d'Abrantès en savait plus que moi.
—«Eh bien! me dit-elle, engagez-le, de ma part, à venir déjeuner demain avec moi.»
Quelquefois elle avait un ou deux hommes à déjeuner avec elle, mais très-rarement; en général, c'étaient des femmes.
Elle fut extrêmement affectueuse avec moi ce même jour; et, pendant le déjeuner, elle me combla de marques d'affection. Combien je souffris encore en quittant les Tuileries ce jour-là... car je prévoyais que je n'y reviendrais plus pour elle.
Je remarquai ce même jour où je déjeunai pour la dernière fois aux Tuileries, la grande affluence de monde qui vint, après déjeuner, pour faire sa cour à l'Impératrice. «C'est tous les jours ainsi, me dit madame Rémusat. Je ne puis vous dire combien je reçois pour elle de marques d'intérêt! Tous les jours je dois répondre à douze ou quinze lettres... On l'aime... Et puis, savons-nous qui nous aurons?»
Elle pensait comme moi! et je crois que son doute s'est terminé, comme le mien, par une certitude qui nous fit encore plus regretter Joséphine...
«Concevez-vous, me dit madame de Rémusat, que plusieurs de ces dames que vous voyez assises là, dans ce même salon, ont déjà minuté leur demande à l'Empereur pour la nouvelle maison de l'Impératrice?»
Je demeurai stupéfaite.
«Oui,» poursuivit-elle, et elle me désigna sept dames du palais qui n'avaient été nommées qu'à la demande de Joséphine; l'une d'elles, entre autres, n'ayant aucune fortune, portant un nom ordinaire, et n'étant enfin qu'une femme ordinaire elle-même, eh bien! cette femme était une des premières en tête...
J'ai toujours eu de la répulsion pour les caractères plats et vils. J'éprouvai alors plus que cela: je ressentis une profonde indignation;.. et lorsque je rencontre l'une de ces femmes-là aujourd'hui, je me fais violence pour la saluer...
Mais lorsque j'appris que madame de Larochefoucault, parente et amie de l'Impératrice... madame de Larochefoucault, que Joséphine n'avait obtenue de Napoléon qu'à force de demandes et d'importunités, lorsque j'appris que celle-là avait demandé à la quitter... à l'abandonner... je le répète, j'ai éprouvé une de ces sensations plus douloureuses pour ceux qui les éprouvent que pour ceux qui en sont l'objet. Que sentent-ils ceux-là? Puisqu'ils bravent la honte, ils ne la redoutent pas!
Enfin le divorce fut prononcé. Tous les liens qui attachaient Napoléon à Joséphine furent rompus!... Ils avaient été mariés d'abord à la mairie, puis ensuite devant l'église, quatre ou cinq jours avant le sacre; le Pape le voulut ainsi, et Napoléon, qui espérait toujours un enfant d'elle à cette époque, ne songeait pas encore au divorce...
Ce premier contrat de mariage, ou plutôt le relevé de l'état civil, est singulièrement fait; le nom de Joséphine y est étrangement écrit[45]. Par exemple, l'Impératrice n'y est pas nommée de la Pagerie. Elle est née le 20 juin 1763, et dans l'acte délivré le 29 février 1829, sur lequel j'ai copié ce que je viens d'écrire, lequel acte est aussi authentique que possible, puisqu'il est copié sur l'état civil, il y est dit qu'elle est née le 23 juin 1767. L'empereur, né le 5 août 1769, y est nommé comme étant né le 5 février 1768. Je ne comprends rien à cela, et ne puis l'expliquer que d'une façon, c'est que Napoléon n'a pas voulu dire qu'il avait épousé une femme plus âgée que lui de six ans... Il s'en est rapproché autant qu'il l'a pu. On ne peut expliquer le fait que de cette manière. Il est aussi à remarquer que l'officier civil l'appelle toujours Bonaparte; lui, en signant, a écrit Buonaparte. Ce n'est, en effet, qu'après Campo-Formio qu'il signa Bonaparte. Quant au mariage chrétien, il fut béni par le cardinal Fesch, dans la chapelle des Tuileries, ainsi que je l'ai dit, quelques jours avant le sacre. Le prince Eugène emporta l'acte de mariage avec lui en Italie. Sa famille doit toujours le posséder.
La conduite du prince Eugène fut admirable dans cette circonstance. Obligé par sa charge d'archi-chancelier d'État d'aller lui-même au Sénat pour y lire le message de l'Empereur, ce que tout le monde trouva d'une dureté accomplie, il fut admirable, et le peu de mots qu'il laissa échapper de son cœur brisé fut retenti dans le cœur de tous!...
«Les larmes de l'Empereur,» dit le prince avec une noble dignité, «suffisent à la gloire de ma mère!...»
Belles paroles, et touchantes dans leur simplicité!...
Je ne parlerai pas de tout ce qui eut lieu alors. Les journaux ont raconté ce qui se fit... Les choses officielles sont généralement connues de tous. Je parlerai seulement de ce qui était plus à portée de ma connaissance que de celle du public.
Le lendemain du jour où le divorce fut publiquement annoncé (c'était, je crois, le 16 ou le 17 décembre), je me disposai à aller à la Malmaison, où l'Impératrice s'était retirée. Je fis demander à une femme de la Cour, que je ne nommerai pas, si elle voulait que je la conduisisse à la Malmaison: elle me répondit qu'elle ne voulait pas y aller. Du moins celle-là n'était pas fausse, si elle était ingrate. Je le fis proposer à une autre, qui refusa à l'appui d'un si pauvre prétexte, qu'il aurait mieux valu pour elle qu'elle fît comme la première. Je réfléchissais sur le peu de générosité et même de respect humain qu'on rencontre dans ce pays de Cour, lorsque je reçus un billet de la comtesse Duchatel.
«Mon mari se sert de mes chevaux,» m'écrivait-elle; «voulez-vous de moi? Je vous demande cela sans m'informer si vous allez à la Malmaison; car je vous connais, et je suis sûre que vous avez le besoin de consoler un cœur souffrant.»
Et moi aussi, j'étais sûre qu'elle irait à la Malmaison.
Je lui répondis avec joie que j'étais reconnaissante qu'elle m'eût choisie pour faire cette course, ou plutôt ce triste pèlerinage avec elle; et que j'irais la prendre à une heure.
Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, nous trouvâmes les avenues remplies de voitures; je fus bien aise de voir cette affluence, et je souffris moins en songeant à l'ingratitude de quelques personnes plus remarquées par leur éloignement, alors que si elles y eussent été... Lorsque nous fûmes entrées dans le château, nous eûmes de la peine, une fois arrivées au billard, à parvenir au salon où se tenait l'Impératrice.
Nous la trouvâmes fort entourée. Jamais la Cour ne fut si grosse chez elle, même aux plus beaux jours de sa faveur. Mais les souvenirs de la Malmaison étaient terribles dans une pareille journée pour la pauvre femme!... car ils étaient heureux!.. Elle paraissait bien comprendre au reste toute la force de cette comparaison d'un bonheur passé avec un malheur présent. Elle était assise près de la cheminée, à droite en entrant, au-dessous du tableau d'Ossian, par Girodet[46]... Sa figure était bouleversée. Elle avait eu la précaution de mettre une immense capote de gros de Naples blanc, qui avançait sur ses yeux, et cachait ses larmes lorsqu'elle pleurait plus abondamment à la vue de quelques personnes qui lui rappelaient ses beaux jours passés. Lorsqu'elle me vit, elle me tendit la main et m'attira à elle.
—«J'ai presque envie de vous embrasser,» me dit-elle... «Vous êtes venue le jour du deuil!...»
Je pris sa main et la portai à mes lèvres... Elle me paraissait, en ce moment, digne des respects de l'univers.
Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus l'examiner à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde pitié, en voyant à quel point elle devait être malheureuse!... C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle souriait à chaque arrivant, en inclinant doucement la tête avec cette même grâce qu'elle avait toujours... Mais en même temps, on voyait malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux... elles roulaient sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela sans effort. C'était le cœur qui repoussait au dehors les larmes dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien qu'elle aurait étouffé... Je repartis vers cinq heures avec madame Duchatel... Nous nous communiquâmes nos réflexions: elles étaient les mêmes. Et, en effet, tout ce qui avait une âme ne pouvait penser que d'une manière.
La reine Hortense était auprès de sa mère, pour l'aider à supporter le poids de ces pénibles journées, qui avaient toute l'amertume de la nouveauté d'un malheur... Nous parlâmes longtemps des temps passés... Pauvre fleur brisée elle aussi!... Que d'heureux jours elle avait vu s'écouler dans cette retraite enchantée... où, maintenant, le deuil et le malheur étaient venus remplacer des joies que rien n'avait pu égaler, comme rien aussi n'avait pu les faire oublier...
—«Vous viendrez souvent nous voir, n'est-ce pas?» me dit-elle. Elle vit que j'étais émue... et me prit la main en me disant: «J'ai tort de vous demander une chose que je suis certaine que vous ferez.»
Elle avait raison.
L'Empereur fut presque reconnaissant pour les femmes qui avaient été à la Malmaison. Celles qui, au contraire, n'y furent que plusieurs jours après, furent mal notées dans son esprit... J'y remarquai, dans les premiers moments, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo, madame Octave de Ségur, madame de Luçay, sa fille, madame de Ségur (Philippe), la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine Hortense, la Maréchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas toutes... Comme l'Empereur n'avait rien ordonné, il y eut plusieurs personnes qui crurent le deviner et faire merveille en agissant contre sa parole en croyant suivre sa pensée, elles se trompèrent en entier et le virent plus tard.
La nouvelle cour de l'Impératrice à la Malmaison fut formée selon son goût, pour la plus grande partie des femmes qui la composaient: madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison de l'Impératrice, madame Octave de Ségur, madame de Rémusat, madame de Vieil-Castel, madame Gazani, et puis, plus tard, mesdemoiselles de Mackau et de Castellane. Tout cet entourage formait une maison agréable, surtout en y ajoutant celle de la reine Hortense et surtout elle-même... Quant aux hommes, excepté M. de Beaumont et M. Pourtalès, je n'aimais pas les autres. M. de Monaco surtout et M. de Montliveau étaient pour moi deux répulsifs; j'ai toujours eu en aversion les hommes impolis; je ne sais pourquoi j'en ai peur comme de quelque chose de nuisible. Cela annonce, dans une femme comme dans un homme, au reste, de la sottise et de la méchanceté mêlée d'orgueil. M. de M*****, au reste, inspirait le même sentiment; car le jour où M. de Pourtalès le remplaça comme écuyer, les chevaux se réjouirent dans leur écurie. M. de Beaumont, chevalier d'honneur de l'impératrice, était bon et fort amusant; je l'aimais beaucoup, ainsi que son frère que nous avions chez Madame. L'autre chambellan était M. de Vieil-Castel, homme considérablement nul. Plus tard il y eut un autre homme que j'aimais et estimais bien ainsi que sa femme; cet homme, attaché à la maison de l'Impératrice, comme capitaine de ses chasses, M. Van Berchem, était le plus cher ami de mon mari et il est demeuré le mien; il est celui, au reste, de tous ceux qui ont du cœur et savent apprécier son noble et bon caractère; sa femme, charmante personne, augmentait encore le nombre des jolies femmes de la cour de la Malmaison.
À mon retour d'Espagne j'y fus souvent: je n'aimais pas Marie-Louise et j'aimais Joséphine. Elle m'engagea à venir pour quelques semaines à la Malmaison; mais je ne pus accepter: j'étais alors bien malade et l'état de ma santé ne fit qu'empirer. Mais j'y allais souvent et toujours avec le même plaisir.
La vie y était uniforme: l'Impératrice descendait à dix heures; à dix heures et demie on servait le déjeuner, auquel se trouvaient toujours quelques personnes de Paris; l'Impératrice plaçait auprès d'elle les deux personnes les plus éminentes. Lorsque le vice-roi était à la Malmaison, il se plaçait en face d'elle et mettait à ses côtés les deux personnes après celles que sa mère avait choisies; la reine Hortense également. Madame d'Arberg nommait aussi deux personnes pour être placées à côté d'elle. Cet usage était pour dîner comme pour déjeuner; après déjeuner, on allait se promener dans le parc; c'était en 1809 la même allée qu'en 1800. On allait jusqu'à la serre, ou bien, l'Impératrice allait voir les pintades, les faisans dorés qui étaient dans les volières avec d'autres oiseaux rares, et leur porter du pain. Quelquefois après dîner, et en été nous allions sur l'eau avec le vice-roi qui nous faisait des peurs à mourir, puis on rentrait; l'Impératrice se plaçait à son métier de tapisserie, et lorsqu'il y avait peu de monde, on faisait la lecture, tandis que l'aiguille passait et repassait dans le canevas. Mais à la Malmaison cependant, il était difficile que cela fût. Après dîner, le plus souvent on allait se promener, et en rentrant on faisait de la musique dans la galerie, tandis que l'Impératrice faisait un wisk ou ses éternelles patiences... On prenait le thé et puis la soirée était terminée. Une fois que l'impératrice fut revenue à la Malmaison comme dans un exil, il fut impossible d'y ramener cette gaieté qui y avait régné pendant les premières années du Consulat. Ainsi, il n'y eut plus de spectacle et la salle ne servit plus à rien. Navarre fut plus bruyant. Je raconterai la vie de Navarre dans la troisième partie de cet article.