NAVARRE.
C'était un beau lieu que Navarre, mais humide et malsain; il y avait des arbres tels que la Normandie les produit, de ces arbres séculaires qui ont vu passer sous leur ombrage ce qui fut, ce qui est et qui bientôt ne doit plus être. Le parc était planté à la manière de Le Nôtre et en partie à l'anglaise: le dernier duc de Bouillon, qui mourut tranquillement à Navarre et que tout le monde aimait et qui aimait à son tour beaucoup de gens et beaucoup de choses, entre autres la joie et le plaisir; le dernier Duc avait jadis orné la terre de Navarre, où il passait une partie de sa vie, avec une grande recherche. Cette recherche avait même quelque peu d'extrême qui touchait à l'inconvenance; il y avait un peu de mœurs payennes dans la vie du Duc; et l'on disait que la distribution du parc en avait un grand reflet. On racontait traditionnellement beaucoup de choses sur un certain temple que je n'ai plus trouvé à Navarre lorsque j'y suis allée, mais dont le souvenir était toujours dans le pays. Le Duc aimait aussi les fleurs avec passion et cultivait, à Navarre, les plus belles qui fussent alors connues en France; le Duc avait de grandes et belles manières; il voulait que tout ce qui était chez lui eût, comme lui, ce qui pouvait lui plaire. Or il pensait aussi que les fleurs et les jolis visages étaient les objets les plus agréables à la vue. En conséquence, il était ordonné à une des jeunes filles attachées aux serres et au jardin de fleurs du Prince de porter le matin un bouquet dans la chambre de la dernière personne arrivée, quelle qu'elle fût, femme ou garçon... et d'être parfaitement à ses ordres!... Cet usage assez bizarre était encore en exercice au moment de la Révolution.
Rien de charmant comme la vie de Navarre, du vivant de M. le duc de Bouillon: quand la Révolution éclata, il était fort souffrant et presque hors d'état de faire lui-même les honneurs de sa magnifique demeure à ceux qui allaient lui faire leur cour; mais on voit par ce que je viens de dire qu'il prenait soin de ses hôtes... Il portait la sollicitude à cet égard aussi loin qu'un particulier de nos jours le ferait. On allait prendre les ordres de la personne nouvellement arrivée, le matin dans son appartement; elle déjeunait chez elle, seule, ou bien avec les personnes désignées par elle. Si on voulait aller se promener, on le pouvait en demandant une calèche et des chevaux; on dînait même chez soi, si la chose convenait. C'était, au reste, la coutume de presque tous les châteaux de princes[47].
Lorsque Joséphine fut à Navarre, elle trouva le parc dans un triste état, à cause de l'humidité causée par la rupture de plusieurs canaux. Elle demanda à l'Empereur une somme très-forte pour réparer Navarre, et cela fut trouvé étrange, à cause du moment quelle choisit pour faire cette demande, d'autant mieux que quelques semaines avant l'Empereur lui avait accordé ce qu'on va voir dans la lettre que je transcris en ce moment sur la lettre originale écrite à l'impératrice Joséphine. On verra que Napoléon savait comment pouvoir la consoler de toutes choses.
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Dimanche à 8 heures du soir 1810[48].
«J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève. J'ai accordé 100,000 francs pour l'extraordinaire de 1810, pour Malmaison; tu peux donc faire planter tant que tu le voudras; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé aussi Estève de remettre 200,000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien[49] serait passé... J'ai ordonné que l'on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voilà déjà 400,000 francs que cela me coûte.
»J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile doit te donner pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires pour payer tes dettes.
»Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison 5 ou 600,000 francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.
»J'ai ordonné qu'on te fît un beau service de porcelaine à Sèvres; l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très-beau.
»Napoléon.»
Voici une lettre écrite à l'Impératrice par l'Empereur, quelques jours après la précédente:
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Samedi, à une heure après midi.
«Mon amie, j'ai vu Eugène, qui m'a dit que tu recevrais les Rois[50]. J'ai été au conseil jusqu'à huit heures. Je n'ai dîné seul qu'à cette heure-là.
»Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai après la messe.
»Adieu, mon amie[51]! J'espère te trouver sage et bien portante. Ce temps-là doit bien te peser.
»Napoléon.»
En voici une autre que je transcris ici, pour répondre aux sottes jalousies de Marie-Louise, et montrer la loyauté et la délicatesse de l'Empereur en se séparant de Joséphine.
À L'IMPÉRATRICE, À L'ÉLYSÉE NAPOLÉON[52].
19 février 1810.
«Mon amie, j'ai reçu ta lettre; mais les réflexions que tu fais peuvent être vraies. Il y a peut-être du danger à nous trouver sous le même toit pendant la première année. Cependant la campagne[53] de Bessières est trop loin pour revenir; d'un autre côté, je suis bien enrhumé, et je ne suis pas sûr d'y aller.
»Adieu, mon amie!
»Napoléon.»
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Le 12 mars 1810.
«Mon amie, j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait pour Navarre... Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que j'ai de t'être agréable.
»Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars, et y passer le mois d'avril.
»Adieu, mon amie!
»Napoléon.»
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE À L'EMPEREUR NAPOLÉON, À COMPIÈGNE.
Navarre, le 19 avril 1810.
«Sire,
»J'ai reçu par mon fils l'assurance que Votre Majesté consent à mon retour à Malmaison, et qu'elle veut bien m'accorder les avances que je lui ai demandées pour rendre le château de Navarre habitable.
»Cette double faveur, sire, dissipe en grande partie les grandes inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté m'avait inspirées. J'avais peur d'être entièrement bannie de son souvenir. Je vois aujourd'hui que je ne le suis pas. Je suis donc moins malheureuse et même aussi heureuse qu'il m'est possible de l'être désormais.
»J'irai à la fin du mois à la Malmaison, puisque votre majesté n'y voit aucun obstacle; mais, je dois vous le dire, sire, je n'aurais pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet égard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour celle des personnes attachées à ma maison, des réparations urgentes. Mon projet est de demeurer à Malmaison fort peu de temps. Je m'en éloignerai bientôt pour aller aux eaux; mais pendant que je serai à Malmaison, Votre Majesté peut être sûre que j'y vivrai comme si j'étais à mille lieues de Paris. J'ai fait un grand sacrifice, sire, et chaque jour je sens davantage toute son étendue... Cependant ce sacrifice sera ce qu'il doit être: il sera entier de ma part. Votre Majesté ne sera troublée dans son bonheur par aucune expression de mes regrets.
»Je ferai sans cesse des vœux pour que Votre Majesté soit heureuse; peut-être même en ferai-je pour la revoir. Mais, que Votre Majesté en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation. Je la respecterai en silence; confiante dans les sentiments qu'elle me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle. J'attendrai tout de sa justice et de son cœur.
»Je ne lui demanderai qu'une grâce, c'est qu'elle cherche même un moyen de convaincre quelquefois, et moi-même et ceux qui m'entourent, que j'ai toujours une petite place dans son souvenir et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen, quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir, ce me semble, compromettre ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre Majesté[54].
»Joséphine.»
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À NAVARRE.
Compiègne, 21 avril 1810.
«Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril; elle est d'un mauvais style. Je suis toujours le même; mes pareils ne changent jamais. Je ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit, parce que tu ne l'as pas fait, et que j'ai désiré tout ce qui pouvait t'être agréable.
»Je vois avec plaisir que tu ailles à Malmaison, et que tu sois contente; moi, je le serai de recevoir de tes nouvelles et de te donner des miennes. Je n'en dis pas davantage, jusqu'à ce que tu aies comparé ta lettre à la mienne; et, après cela, je te laisse juger qui est meilleur ou de toi ou de moi.
»Adieu, mon amie; porte-toi bien, et sois juste pour toi et pour moi.
»Napoléon.»
Je vais maintenant aborder un sujet délicat et peu traité jusqu'à cette heure. Il est relatif à Joséphine et à tout ce qui l'entourait. J'ai fait voir, par les différentes lettres que j'ai transcrites de l'Empereur et de l'Impératrice, et données par la reine Hortense elle-même, que Napoléon avait eu, dans toute l'affaire du mariage et dans celle du divorce, une délicatesse vraiment admirable. Sa réponse à l'Impératrice est remplie de cœur, tandis qu'il faut convenir que la lettre de Joséphine contenait des pensées vraiment pénibles à faire connaître pour une autre femme. Cette demande d'argent, au moment où l'Empereur venait de lui accorder deux millions[55] et un magnifique service de porcelaine de Sèvres, était peu délicate... Tout cela, ajouté à la volonté de Napoléon de rendre Marie-Louise heureuse, me prouverait qu'il n'était pas étranger à une lettre qui fut écrite à l'Impératrice, par madame de Rémusat, lorsqu'elle fut à Genève en 1810.
Cette lettre est un document précieux pour l'histoire, c'est encore la reine Hortense qui nous l'a fait connaître et en a fourni l'original.
L'Impératrice avait demandé la permission à l'Empereur de faire ce voyage d'Aix en Savoie, et l'avait entrepris avec une volonté de faire parler d'elle. Napoléon en eut de l'humeur; il lui parut que, dans cette première année, une retraite complète valait mieux qu'un voyage. L'Impératrice voyagea sous le nom de madame d'Arberg, et visita une partie de la Suisse. Ce fut dans ce voyage qu'elle faillit périr, dit-on, sur le lac de Genève, dans une promenade où elle se trouvait dans la même barque que plusieurs personnes de Paris comme M. de Flahaut, etc. L'Empereur, en l'apprenant, lui écrivit cette lettre:
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, AUX EAUX D'AIX EN SAVOIE.
Saint-Cloud, 10 juin 1810.
«J'ai reçu ta lettre; j'ai vu avec peine le danger que tu as couru. Pour une habitante d'une île de l'océan, mourir dans un lac, c'eût été fatalité.
»La Reine[56] se porte mieux, et j'espère que sa santé deviendra bonne. Son mari est en Bohême, à ce qu'il paraît, ne sachant que faire.
»Je me porte assez bien, et te prie de croire à tous mes sentiments.
»Napoléon.»
C'est alors que Joséphine acheta cette maison ou plutôt ce petit château de Prégny, près de Genève. Tout cela ne plut pas à l'Empereur. Il vit là-dedans cette continuation d'un manque continuel de dignité... Enfin, il en eut de l'humeur, et beaucoup. Quoi qu'il en soit, l'Impératrice reçut tout à coup une lettre de madame de Rémusat, qui, après l'avoir d'abord accompagnée, était ensuite revenue à Paris. Je rapporte ici cette lettre presque en son entier, parce que, dans la vie de l'Impératrice, elle est fort importante. Joséphine logeait alors dans l'auberge de Secheron, chez Dejean.
LETTRE DE MADAME DE RÉMUSAT À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.
«Madame,
»J'ai un peu tardé d'écrire à Votre Majesté, parce qu'elle m'avait ordonné à mon retour de lui conter quelque chose de la grande ville. Si j'avais suivi mon impatience, dès le lendemain de mon arrivée je lui aurais adressé les expressions de ma reconnaissance. Ses bontés pour moi sont notre entretien ordinaire depuis que je suis rentrée dans mon intérieur; en retrouvant mon mari, mes enfants, j'ai rapporté au milieu d'eux le souvenir des heures si douces que je vous dois[57].
.......................
.......................
»... Je n'ai pas encore paru à la cour; mais j'ai déjà vu quelques personnages importants, et j'ai été questionnée sur Votre Majesté avec trop de soin, pour qu'il ne m'ait pas été facile de conclure que ces questions qui m'étaient adressées venaient d'un intérêt plus élevé. On me demandait souvent des nouvelles de votre santé; on voulait savoir comment vous passiez votre temps; si vous étiez tranquille, heureuse, dans la retraite où vous aviez vécu; si vous aviez reçu sur votre route les témoignages d'affection que vous méritez d'inspirer. Combien il m'était doux de n'avoir à répondre que des choses satisfaisantes, etc...
»... Mais, madame, j'ai questionné à mon tour; j'ai observé de mon côté, et j'ose soumettre à votre raison le résultat de mes observations, avec la confiance de mon attachement.
»La grossesse de l'Impératrice est une joie publique, une espérance nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le comprendra facilement, elle, à qui j'ai vu envisager ce grand événement, comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame, d'après ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste encore un pas à faire, pour mettre le complément à votre ouvrage, et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il paraît que la dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour cette fois que momentanée... Vous vous rappelez sans doute d'avoir regretté quelquefois avec moi que l'Empereur n'eût pas, au moment de son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait alors dans ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une grossesse, en tranquillisant l'Impératrice sur ses droits, lui donnerait les moyens d'accomplir le vœu de son cœur. Mais, madame, si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est pas venu pour un pareil rapprochement.
»L'Impératrice paraît avoir apporté avec elle une imagination vive et prompte à s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon d'un premier amour; mais ce sentiment même semble porter avec lui un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé... La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand-Maréchal m'a racontée, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté.
»Un jour, l'Empereur, se promenant avec elle dans les environs de la Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli séjour. À l'instant même, le visage de l'Impératrice fut inondé de larmes... Elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop visibles pour que l'Empereur essayât d'insister. Cette disposition à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra être qu'augmentée dans ce moment par la présence de Votre Majesté... Elle se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si fraîche, si reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous menions, j'osai lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais parfaitement qu'à la place d'une autre je serais tout au moins inquiète. En vérité, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui le cri de la raison... Le Grand-Maréchal[58], avec lequel j'ai causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage... Il m'a paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-même inviter à une grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux devoirs; et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme comme la vôtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur à manquer aux siens[59].
»Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, madame?... Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait l'état de cette jeune mère, et qui serait encore troublé par le souvenir des sentiments qu'il vous conserve?... Il souffrirait, quoique votre délicatesse ne se permît de rien exiger. Mais vous souffririez aussi; vous n'entendriez pas impunément le cri de tant de réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l'oubli de toute une nation, ou devenue l'objet de la pitié de quelques-uns qui vous plaindraient peut-être, mais seulement par esprit de parti. Peu à peu votre situation deviendrait si pénible, qu'un éloignement complet parviendrait seul à tout remettre en ordre. Puisque j'ai commencé, souffrez que j'achève... Il vous faudrait quitter Paris. La Malmaison, Navarre même, seraient trop près des clameurs d'une ville oisive et quelquefois malintentionnée. Obligée de vous retirer, vous auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que donne l'initiative dans une conduite généreuse.
»Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre; voilà le résultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari, et encore d'un entretien que le hasard m'a procuré avec le Grand-Maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé, comme vous le savez, à ne pas arrêter ses opinions quand il n'a pas reçu d'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un peu d'adresse que j'ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées. Mais aussitôt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait encore un sacrifice à faire, et qu'il était digne de vous de ne point attendre les événements, et de les prévenir en écrivant à l'Empereur pour lui annoncer une courageuse détermination. En lui évitant un embarras dont vous l'empêchez seule de sortir, vous acquerrez de nouveaux droits à sa reconnaissance. Et, d'ailleurs, outre la récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec cet aimable caractère qui vous distingue, cette disposition à plaire et à vous faire aimer, peut-être trouverez-vous dans un voyage un peu plus prolongé des plaisirs que vous ne prévoyez pas d'abord. À Milan, le spectacle si doux des succès mérités d'un fils vous attend. Florence, Rome même, offriraient à vos goûts des jouissances qui embelliraient cet éloignement momentané. Vous trouveriez à chaque pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s'irriterait pas de voir renouveler, parce qu'ils s'attachent pour lui aux époques de sa première gloire.
»Tout ce que m'a dit le Grand-Maréchal me prouve assez que Sa Majesté veut que vous conserviez à jamais les dignités du rang où vous avez été élevée par ses succès et sa tendresse. Et cependant l'hiver se passerait; la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous auriez mis le complément à cette conduite noble qui vous assure la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse, madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de semblables devoirs. Le cœur d'une femme sait trouver du plaisir dans le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras dont l'Empereur pourrait sortir lui-même, s'il vous aimait moins; rassurer les inquiétudes d'une jeune femme, que le temps et cette expérience de vous-même rendront plus calme: tout cela est digne de vous. Si vous étiez moins sûre de l'effet que peuvent encore produire les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile; mais il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très-bien qu'elle possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle doit avoir la délicatesse de tous les procédés.
»J'espère que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre, et les réflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur cette impérieuse nécessité de s'éloigner de nous pour quelque temps, je me flatte qu'elle daignera penser que, peut-être, jamais je ne lui ai donné de plus véritables marques des sentiments qui m'attachent à elle.
»Je suis, avec un profond respect, madame, de Votre Majesté,
»La très-humble et très-obéissante servante,
»Vergennes de Rémusat[60].»
Maintenant, voici la lettre écrite par l'Empereur, et que Joséphine reçut presque en même temps que celle de madame de Rémusat.
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À GENÈVE.
Fontainebleau, 1er octobre 1810.
«J'ai reçu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, te dira ce que je pense. Va voir ton fils cet hiver; reviens aux eaux d'Aix l'année prochaine, ou bien reste au printemps à Navarre. Je te conseillerais bien d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu ne t'y ennuiasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver, convenablement qu'à Milan ou à Navarre. Après cela, j'approuve tout ce que tu feras; car je ne veux te gêner en rien.
»Adieu, mon amie. L'Impératrice est grosse de quatre mois. Je nomme madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France. Sois contente et ne te monte pas la tête; ne doute jamais de mes sentiments.
»Napoléon.»
De toutes les choses adroitement combinées que l'Empereur ait jamais pu entreprendre ou tenter, je n'en connais pas une au-dessus de celle-ci; mais pour rendre justice à chacun, rien ne peut aussi égaler l'adresse avec laquelle madame de Rémusat a exécuté ou plutôt tenté la mission... Quelle admirable lettre! surtout lorsqu'on connaît la personne à laquelle elle a été écrite! Comme Joséphine est enveloppée dans un filet de flatterie, qui devait l'empêcher de regarder en arrière, et devait, en effet, la faire courir au-devant de nouvelles fêtes, de nouveaux succès; mais l'excès même de la chose, sa perfection, fut ce qui en empêcha la réussite: convaincue de cette pensée, que madame de Rémusat cherchait à lui inculquer, pour lui inspirer une noble résolution, Joséphine se crut toujours passionnément aimée de l'Empereur; mais ce n'était plus vrai: sans doute il l'avait aimée d'amour, mais les temps non-seulement étaient changés, mais les circonstances, TOUT l'était autour d'elle et dans elle-même. Cette flatterie de madame de Rémusat, sur son état de santé, était précisément ce qui l'empêchait de plaire comme par le passé. Le grand charme de Joséphine était dans la grâce de sa tournure, bien plus que dans la beauté de son visage; elle n'avait aucun trait, et son visage avait en lui-même un défaut, qui était tellement terrible et redoutable que jamais on n'a songé à placer l'amour à côté de cette infirmité dans son royaume; je veux parler bien moins encore de ses dents entièrement perdues, que de l'épouvantable résultat qui en provenait. À l'époque où madame de Rémusat lui écrivait cette lettre, Joséphine commençait à prendre aussi cet embonpoint qui lui enleva sa charmante tournure. Sans doute, la grâce qui était inhérente à sa nature ne l'abandonna jamais; on la retrouvait partout, et toujours dans le moindre mot, dans un geste; mais qu'est-ce qu'un geste et un mot gracieux pour combattre une jeune personne de dix-huit ans, grande, forte peut-être, mais d'une fraîcheur de rose, quoique laide, ayant de beaux cheveux, de belles dents, une haleine fraîche et pure, et cette foule d'avantages qui entourent toujours la jeunesse dans ses premiers jours et son premier bonheur. Ensuite, ce qu'on savait très-bien, c'est que l'Empereur en était fort occupé. Il cherchait tous les moyens de la rendre heureuse, et je suis convaincue que connaissant la légèreté de Joséphine, et cependant l'effet profond que devait produire l'annonce de la grossesse de Marie-Louise, il redouta pour le repos de tous des scènes qui seraient publiques, se passant à la Malmaison et à Navarre, devant plus de vingt femmes. Madame de Rémusat fut donc chargée de la délicate mission de faire comprendre à l'impératrice Joséphine que l'impératrice Marie-Louise devenait la véritable souveraine, du moment qu'elle donnait tout à la fois à l'Empereur un héritier comme père et chef de famille, et un successeur comme souverain d'un grand empire; mais ces pensées étaient trop élevées pour elle; elle n'ouvrit l'oreille qu'aux sons qui lui apportaient cette conviction après laquelle elle courait, depuis le jour où pour la première fois on fit retentir autour d'elle le mot de divorce... Quoi qu'il en fût, l'Empereur lui fit donc écrire par madame de Rémusat. Joséphine ne comprit ni la lettre de l'Empereur, ni celle de madame de Rémusat, elle ne tint compte d'aucun avis. Elle revint à la Malmaison d'abord; puis ensuite elle partit pour Navarre, où elle passa l'hiver, s'amusant et ayant autour d'elle une petite cour. Napoléon fut vivement contrarié; quelque soin qu'il apportât à ne laisser approcher de Marie-Louise que des personnes sûres, telles que la duchesse de Montebello, dont l'esprit juste et posé, quoiqu'elle fût jeune, et les soins assidus empêchaient tous les propos absurdes d'arriver à l'Impératrice, cependant la dame d'honneur n'était pas toujours là... Il y avait d'autres femmes, que je ne veux pas nommer et que leur service amenait auprès de Marie-Louise. Celles-là n'étaient pas comme la duchesse de Montebello. On racontait à Marie-Louise que Joséphine avait telle ou telle qualité, une beauté, un agrément, une perfection, tellement accomplis, qu'il fallait désespérer de jamais l'égaler, et tout cela dit de manière à redouter la ressemblance, parce qu'à chaque chose arrivait le correctif. Un jour l'Empereur entra chez Marie-Louise à l'improviste, et la trouva pleurant. C'était deux mois à peu près après la naissance du roi de Rome... En voyant son visage rosé, ordinairement l'image de la santé et même de la gaieté d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut alarmé.
—«Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses bras... Eh bien continua-t-il en riant, que caches-tu donc là?..»
Et cherchant à voir ce que l'Impératrice cherchait à lui dérober sous son châle, il prit dans sa main un petit médaillon renfermant un portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Joséphine! mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans; c'était Joséphine à vingt-cinq tout au plus, et mise néanmoins comme au moment où le portrait était entre les mains de la jalouse jeune femme.
—«Qui t'a donné ce portrait, Louise?» dit l'Empereur avec un sentiment de colère qui faisait craindre pour celui ou celle qui aurait excité cette colère?...
L'Impératrice ne répondit rien, mais ses sanglots redoublèrent et elle se jeta dans les bras de l'Empereur en le serrant convulsivement contre elle.
—«Enfant! dit Napoléon ému par l'effusion d'un sentiment qu'il devait alors croire vrai... Enfant! qu'as-tu donc? pourquoi ces larmes? Encore une fois, Louise, qui t'a remis ce portrait?.. je veux le savoir, poursuivit-il en frappant du pied avec colère...»
Marie-Louise fut effrayée; mais elle ne répondit rien.
—«Eh bien!.. tu ne veux pas me le dire?..
—Je n'en sais rien, murmura-t-elle d'une voix tremblante, je l'ai trouvé sur ce canapé comme j'entrais tout-à-l'heure dans cette chambre.
—Et pourquoi pleurais-tu en regardant ce portrait?» Marie-Louise sanglotait encore plus fort et continuait à cacher son visage en pleurs dans la poitrine de Napoléon. Il la serra dans ses bras et lui dit avec amour de ces paroles qui vont au cœur quand elles sont vraies, et Napoléon a été aimant et sincère avec la femme qui a eu la lâcheté de l'abandonner dans son malheur. Enfin, il parvint à la calmer, mais ce fut au bout d'un long temps. L'impératrice Marie-Louise l'aimait alors, je dois le croire au moins.
Quelle sourde manœuvre employait aussi le parti de Navarre! N'est-il pas possible que l'Empereur, en apprenant qu'on mettait en œuvre de semblables moyens, se résolût à éloigner Joséphine pendant la grossesse et les couches de Marie-Louise? Un événement de bien peu d'importance amène souvent des effets terribles dans l'une ou l'autre de ces deux positions. Je crois que la lettre de madame de Rémusat fut le résultat de quelque tentative du genre de celle du portrait. Napoléon ne voulait cependant pas être tyran, même à la façon de croque-mitaine, et il l'engagea seulement à aller à Milan; Joséphine ne comprenait pas les hautes résolutions d'un grand cœur. Lorsqu'elle avait enfin cédé pour écrire cette fameuse lettre au président du Sénat, sans que l'Empereur le sut, elle avait été surtout frappée de l'idée de porter le deuil immédiatement après la lettre partie, et de le porter pendant un an!...
L'Empereur savait tout cela. Une âme tendre et en même temps élevée, une femme digne de son affection, la seule femme qu'il ait aimée enfin, et qui existe toujours à Paris, me présente le type de la femme que j'aurais voulue à l'Empereur. Je ne parle pas ici de la femme qui fut sa maîtresse en Égypte, une nommée Pauline[61], sur laquelle il existe quelques biographies, toutes inconnues, parce que la femme n'est pas un texte à biographie; et une fois qu'on a dit qu'elle avait été la maîtresse de Napoléon on a dit la plus belle page de sa vie; mais on les trouve cependant en les cherchant; je parle d'une femme digne d'être aimée d'un homme comme l'Empereur; et certes il en est peu... Voilà le caractère que j'aurais voulu à la femme qui partageait le premier trône du monde avec lui!
Lorsque le divorce fut public, je parlai sur ce fait comme les autres. On racontait alors que l'Impératrice-Mère avait, en Russie, refusé la main de la Grande-Duchesse. Il paraissait incertain que nous obtinssions la princesse autrichienne... Dans cette sorte d'incertitude peu convenable pour la France, je dis que je ne comprenais pas comment l'Empereur ne prenait pas le parti de choisir dans les familles qui l'entouraient. Le cardinal Maury, qui dînait chez moi, me dit:
—«Mais où donc voulez-vous qu'il prenne une femme?...
—Où je veux qu'il choisisse une femme, monseigneur?... Dans la noblesse ancienne et illustrée, ou bien dans la sienne.»
Le cardinal me regarda attentivement.
—«Oui, je prétends que si demain l'ancienne noblesse voyait une de ses filles sur le trône impérial de France, cette noblesse, affiliée par cette alliance à tout ce que l'armée a fait depuis dix-sept ans... en devient non-seulement complice, mais l'alliée et le soutien. Mademoiselle de Montmorency, ou mademoiselle de Mortemart, ou mademoiselle de Noailles serait toujours heureuse, si elle n'était pas fière, de monter sur le trône de France, lorsque son dais est formé de mille drapeaux conquis dans cent batailles!... Quant à la nouvelle noblesse, elle serait peut-être plus reconnaissante[62] que l'ancienne, et son appui, qui commence à faiblir, serait renouvelé par cette alliance sainte entre le chef et ses phalanges...
—Et quelle est donc la personne que vous faites impératrice parmi les jeunes filles que nous voyons à la cour et dans les fêtes?
—Mademoiselle Masséna[63]?...»
Tout le monde s'écria que j'avais raison!... et qu'en effet elle était une belle et ravissante personne, ayant une dot de gloire bien digne d'approcher de celle de l'Empereur: et certes leurs deux couronnes pouvaient se tresser des mêmes lauriers... Cette pensée m'obséda tellement que j'en parlai à Duroc. Le lendemain le cardinal Maury fut à Saint-Cloud, où était Napoléon.
—«Dites à votre amie, monsieur le cardinal, dit Napoléon en souriant, que je la prie de ne se pas mêler de mes affaires de ménage. Est-il vrai qu'hier elle voulait me marier à la fille de Masséna?
—Oui, sire!
—Et qu'en disiez-vous?»
Le cardinal demeura interdit.
—«Eh bien!... vous ne voulez pas me donner aussi votre avis?
—Je crois, sire, répondit le cardinal, qui, ordinairement, ne demeurait pas longtemps interdit, que l'avis de madame la duchesse d'Abrantès peut avoir du bon, parce qu'elle ne parlait pas seulement de mademoiselle Masséna.
—Ah! ah!... vous vous rappelez l'Assemblée constituante? L'abbé Maury, le soutien du côté droit, est en ce moment à la place du cardinal français de l'Empire!...»
Le cardinal se mit à rire de ce gros rire qui faisait trembler les vitres d'un appartement... Il était toujours charmé quand on le reportait aux jours de l'Assemblée constituante, à ce temps de sa belle éloquence... L'Empereur n'aimait pas extraordinairement le cardinal, et je le conçois. Ses formes étaient trop acerbes et sa voix si retentissante qu'elle semblait toujours imposer silence, même à Dieu, quand il officiait...
Cette dissertation nous a entraînés loin de Navarre.
L'Empereur fut contrarié en apprenant que l'Impératrice, au lieu de gagner Milan par le Simplon, et d'aller demander à son fils et à sa belle-fille des jours heureux et paisibles, s'en revint, comme je l'ai dit, à la Malmaison d'abord, où elle reçut tout Paris, et puis partit pour Navarre, malgré le froid assez rigoureux qu'il faisait. Son retour fit du bruit, beaucoup de bruit même, non-seulement par ce même retour, mais par celui des personnes de sa maison qui, ne pouvant faire du bruit en leur nom, en faisaient au nom de l'Impératrice... Cette qualité, ce nom, amenaient encore des scènes pénibles à l'Empereur. L'Impératrice Joséphine avait la même livrée que l'Empereur, et, conséquemment, que Marie-Louise. À l'époque de ce retour de Genève, il y eut une querelle entre des domestiques subalternes; malgré l'obscurité où leur nom les mettait, cela vint à la connaissance de l'Empereur, et il eut de l'humeur... Il pressa le départ pour Navarre, en écrivant à cet égard spécialement à madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison de l'Impératrice, pour lui recommander l'ordre et la régularité dans cette maison de l'Impératrice.
«Songez, écrivait Napoléon, que cette maison est nouvellement instituée. L'Impératrice Joséphine n'avait aucune dette il y a sept mois, donnez à ses affaires, madame, le coup d'œil d'une amie en laquelle elle et moi nous avons toute confiance.»
Mais il s'était élevé entre Joséphine et l'Empereur un mur de glace, et c'était elle-même qui avait élevé cette séparation... Son refus d'aller à Milan auprès de son fils, pour lui rendre la paix que son séjour à Malmaison troublait, ce refus prouva à l'Empereur que Joséphine l'aimait pour elle seule.
Il lui écrivait, au mois de novembre (24) 1810:
«J'ai reçu ta lettre; Hortense m'a parlé de toi. Je vois avec plaisir que tu es contente; j'espère que tu ne t'ennuies pas trop à Navarre.
«Ma santé est fort bonne. L'Impératrice avance fort heureusement dans sa grossesse; je ferai les différentes choses que tu me demande pour ta maison. Soigne ta santé, sois contente et ne doute jamais de mes sentiments pour toi.
»Napoléon.»
On voit combien le style est changé; autrefois il était naturel; maintenant il est guindé et mal avec lui-même; cette contrainte augmentera encore.
Tandis que Marie-Louise, entourée de soins et de la tendresse de l'Empereur, avançait dans sa grossesse et passait ses soirées à jouer au billard ou au reversis et à faire tourner son oreille[64], Joséphine était à Navarre où elle tâchait de s'établir le plus convenablement possible pour y passer l'hiver, mais la chose était de difficile exécution; j'ai déjà dit que depuis M. le duc de Bouillon cela n'avait point été ou, du moins, très-peu habité; et lorsque l'Impératrice vint avec sa cour, toute jeune et toute gracieuse, prendre possession de ce vieux manoir, on aurait pu comparer cette arrivée à celle d'une noble châtelaine visitant un de ses vieux châteaux.
La société de Navarre était composée des personnes dont voici les noms:
Madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur; madame la comtesse Octave de Ségur, madame la comtesse de Colbert, madame la comtesse de Rémusat, madame du Vieil-Castel, madame d'Audenarde, mademoiselle de Mackau, mademoiselle Louise de Castellane, madame la comtesse de Serant, dames du palais; madame Gazani, lectrice.
Les hommes étaient à peu près ceux que nous connaissions à Malmaison. M. de Beaumont, homme d'une société douce et de bonne compagnie: il était chevalier d'honneur; monseigneur de Barral, archevêque de Tours, premier aumônier; M. Turpin de Crissé, chambellan. C'est lui dont le charmant talent de peinture se fait admirer tous les ans à l'Exposition: il est doux et modeste, deux qualités précieuses à rencontrer dans un homme de naissance comme lui, et ayant vécu à la cour. M. de Montholon venait ensuite; ce M. Louis de Montholon était le frère, s'il ne l'est même encore, de M. de Montholon-Sainte-Hélène... Et puis encore dans les chambellans, on voyait M. de Vieil-Castel, dont on apprenait l'existence parce que sa femme est bonne et excellente, et, à cette époque, elle était ravissante de beauté!... Pour compléter la maison d'honneur de l'Impératrice, il faut nommer M. Fritz Pourtalès, aimable et bon garçon, ayant quelquefois un peu de raideur genevoise ou neufchâteloise; mais elle se perdit peu de temps après... Il avait le désir de plaire, et cela rend si doux!... Et puis enfin M. de Guitry; tous deux étaient écuyers sous M. Honoré de Monaco, neveu du prince Joseph de Monaco, père de mesdames de Louvois et de la Tour-du-Pin.
On sait que madame la comtesse d'Arberg avait remplacé madame de la Rochefoucault. Celle-ci demanda à rester auprès de la nouvelle souveraine... L'Empereur ne la mit pas à la nouvelle cour, et la retira de l'ancienne. Cette punition est admirable.
Madame d'Arberg avait tout pouvoir sur la maison de l'Impératrice. Napoléon, qui savait que l'argent fondait dans ses mains, autorisa, en son nom, madame d'Arberg à résister aux dépenses folles de l'Impératrice. Jamais on ne s'acquitta plus noblement, et en même temps plus dignement, d'un devoir pour justifier la confiance de l'Empereur. La maison de l'Impératrice fut montée comme celle de Joséphine régnant aux Tuileries; le luxe ne fut pas diminué, et cependant la dépense fut toujours raisonnablement dirigée. On ne l'appelait jamais que la grande maîtresse, quoique ce titre ne fût pas le sien; mais Joséphine l'appelait elle-même ma grande maîtresse.
Elle avait été belle comme un ange dans sa jeunesse, et sa belle tournure, ses traits si purs, le galbe de son visage, l'expression doucement recueillie de sa physionomie, lui donnaient une beauté de tout âge, que toutes les femmes enviaient.
Sa sœur était cette belle comtesse d'Albany, née comtesse de Stolberg, qui fut tant aimée d'Alfiéri; celle qu'il appela toujours: Nobil donna!
Le secrétaire des commandements de l'Impératrice était un homme fort spirituel, nommé M. Deschamps. Il est connu par plusieurs productions vraiment charmantes; il contribuait, pour sa part, d'une manière agréable aux soirées de Navarre, bien longues et bien tristes surtout en hiver, lorsque le vent sifflait et venait en longues rafales se briser contre les vieux murs du château.
Mais un homme bien aimable, qui vint aussitôt faire sa cour à l'Impératrice, et qui fut toujours soigneux de lui rendre les devoirs quelle devait attendre de lui, c'était l'évêque d'Évreux, l'abbé Bourlier; il était ami de M. de Talleyrand, qui n'accorde son amitié, on le sait, qu'à ceux qui sont dignes de la comprendre et de l'apprécier: l'abbé Bourlier venait très-souvent dîner à Navarre, et puis il faisait la partie de trictrac de l'Impératrice. M. de Chambaudoin, préfet d'Évreux à cette époque, était aussi un homme qui tenait sa place dans le salon de l'Impératrice. J'ai longtemps cherché ce qu'on pouvait dire de M. de Chambaudoin, et je n'ai trouvé que ceci:
«M. de Chambaudoin, préfet du département de l'Eure.»
Ou bien encore:
«M. de Chambaudoin, préfet d'Évreux.»
C'est une variante.
Il y avait aussi fort souvent des visites de Paris. La maréchale Ney, madame de Nansouty, plusieurs personnes qui, sans être attachées à la maison de l'Impératrice, venaient lui faire leur cour. De ce nombre était madame Campan, et puis presque toute la maison de la reine Hortense, qui regardait comme un devoir de rendre des soins à la mère de leur reine. Et lorsque le prince Eugène venait à Paris, la maison de l'Impératrice s'augmentait de tout ce qui était auprès du vice-roi, et Navarre devenait un lieu enchanté, surtout si la reine Hortense y était aussi.
Le train de vie qu'on menait à Navarre ressemblait un peu à celui de la Malmaison. On déjeunait à dix heures tous les jours. Le dimanche seulement on changeait l'heure de ce repas, qui avait lieu plus tard. L'Impératrice, à moins d'être malade, entendait la messe tous les dimanches, ainsi que les jours de fêtes. M. de Barral n'officiait que les jours de fêtes.
Le déjeuner de Navarre avait une plus grande apparence que celui de la Malmaison: à la Malmaison l'Impératrice déjeunait toujours dans un petit salon très-bas, dans lequel tenaient à peine dix à douze personnes. Plus tard, après le divorce, on prit le parti de déjeuner dans la grande salle à manger qui est auprès du cabinet de l'Empereur.
À Navarre, tout était ordonné comme on se figure que ce devait l'être dans un vieux château du moyen âge: la richesse de la vaisselle, l'abondance des mets, le grand nombre des domestiques, tout cela avait un air féodal. Quatre maîtres d'hôtel, deux officiers, un sommeiller, un premier[65] maître d'hôtel (premier officier de la bouche) inspectant le service, un valet de pied derrière chaque convive, voilà quel était le service de Navarre. Derrière le fauteuil de l'Impératrice se tenaient, pour son service spécial, deux valets de chambre, un basque, un chasseur et le premier maître d'hôtel.
Après le déjeuner, qui durait une heure environ, on rentrait dans la galerie, et l'Impératrice se mettait à un métier de tapisserie. La matinée se passait à causer, travailler et lire tout haut. On dînait à six heures, et, en été, on allait se promener dans la forêt. L'Impératrice rentrait ensuite, et elle faisait sa partie de whist avec M. Deschamps et M. Pierlot, l'un, intendant de sa maison, et l'autre son secrétaire des commandements; ou bien sa partie de trictrac avec monseigneur l'évêque d'Évreux. Pendant la partie de l'Impératrice, toutes les jeunes femmes, avec la reine Hortense, allaient dans la pièce voisine, et là on dansait, on faisait de la musique, on s'amusait enfin.
On a vu par toutes les lettres que j'ai transcrites sur les pièces fournies par la reine Hortense elle-même, et dont son fils le prince Louis possède toujours les originaux, que l'Empereur était aussi bon qu'il est possible de l'être dans la position nouvelle qu'il avait choisie pour l'Impératrice Joséphine: elle ne reconnut pas cette extrême bonté, je le dis avec peine; et loin d'écouter les conseils de l'amitié qui lui étaient évidemment transmis, elle accrut elle-même la douleur de sa position.
L'Empereur eut de l'humeur de son retour à la Malmaison, en 1810; on le voit dans une lettre par laquelle il est visible qu'il ne lui avait pas encore annoncé la grossesse de Marie-Louise. Cette lettre, en date du 14 septembre 1810, n'a que quelques lignes; mais elle dut porter coup à une personne aussi impressionnable que Joséphine pour tout ce qui lui venait de l'Empereur.
«Saint-Cloud, 14 septembre 1810.
»Je reçois ta lettre, et je vois avec plaisir que tu te portes bien; l'Impératrice est effectivement grosse de quatre mois. Elle m'est fort attachée, etc.»
On voit par le mot effectivement que l'Empereur confirmait une demande presque douteuse.
Oui, il eut à cette époque beaucoup d'humeur du séjour de Joséphine en France. Napoléon était l'homme le plus désireux de ne faire aucunement parler sur lui et sa famille relativement à leur vie privée... Il connaissait assez la France et surtout les salons de Paris pour être certain que les beaux parleurs et les belles parleuses ne se feraient faute de saisir un si beau sujet de discours que celui de l'oraison funèbre de toutes les espérances de Joséphine à la naissance d'un héritier de l'Empire; et il avait raison. Pour compléter son mécontentement, Joséphine ne lui écrivait que pour lui demander de l'argent; il semblait que depuis que cette grossesse de Marie-Louise était annoncée, elle spéculât sur les consolations qu'il fallait qu'elle en reçût. Je vois dans une autre lettre de l'Empereur en date du 14 novembre 1810:
«... Je ferai les différentes choses que tu me demandes pour ta maison... etc.»
Et puis le 8 juin 1811:
«... J'arrangerai toutes les affaires dont tu me parles... etc.»
Et enfin au mois d'août 1813 (25 août):
«... Mets de l'ordre dans tes affaires; ne dépense que quinze cent mille francs par an, et mets de côté quinze cent mille francs; cela fera une réserve de quinze millions en dix ans, pour tes petits enfants: il est doux de pouvoir faire cette chose pour eux. Au lieu de cela, l'on me dit que tu as des dettes. Cela serait bien vilain. Occupe-toi de tes affaires, et ne donne pas à qui veut prendre. Si tu veux me plaire, fais que je sache que tu as un gros trésor: juge combien j'aurais mauvaise opinion de toi si je te savais endettée avec trois millions de revenu.
»Adieu, mon amie; porte-toi bien.
»Napoléon.[66]»
Cette lettre fit un effet d'autant plus douloureux sur l'Impératrice Joséphine, qu'elle fut écrite le jour de la fête de Marie-Louise et porte la date du 25 août... Lorsque sa rivale était entourée de fleurs, d'hommages, d'encens et de caresses, on lui donnait à elle les remontrances, les larmes et les chagrins!... Napoléon n'y avait certes pas songé, mais Joséphine le crut, et dans de pareils moments, sa dignité de femme était toute en oubli; elle fut malade, et la reine Hortense le dit à l'Empereur. Napoléon était bon quoiqu'il ne fût pas très-sensible: il envoya aussitôt un page à la Malmaison avec une lettre de quelques lignes que voici:
«Trianon, vendredi, huit heures du matin.
»J'envoie savoir comment tu te portes, car Hortense m'a dit que tu étais au lit hier. J'ai été fâché contre toi pour tes dettes... Je ne veux pas que tu en aies; au contraire, j'espère que tu mettras un million de côté tous les ans pour donner à tes petites-filles lorsqu'elles se marieront.
»Toutefois, ne doute jamais de mon amitié pour toi, et ne te fais aucun chagrin là-dessus, etc.»
Ces malheureuses dettes faisaient le tourment de l'Empereur, et ce tourment était incurable parce que Joséphine était incorrigible; partout où elle trouvait une tentation elle y cédait: une fois c'était un châle de douze mille francs qu'elle ne pouvait se dispenser de prendre parce que la couleur en était unique; une autre fois c'était une pièce d'orfévrerie en vermeil, ou bien une parure, un tableau; tout cela était acheté aussitôt que présenté. Un jour, à Genève, elle va se promener à Prégny[67]: le site lui plaît; elle achète la maison. Qu'est-ce en effet? un chalet un peu plus orné qu'un autre; mais ce chalet est trop petit, les femmes de chambre sont mal logées, les valets de chambre murmurent: l'Impératrice était bonne, elle ne voulait faire crier personne, et pour cela elle fait bâtir à Prégny. C'est peu de chose, sans doute, mais ensuite il fallut meubler cette maison... on y recevait... Enfin ce chalet devint une occasion de dépense; et comme tout est relatif, ce qui augmenterait le passif d'un budget d'une fortune de 100,000 francs de rentes, de cinq ou six mille au moins, produit relativement le même effet dans une maison de prince.
Tout ce que je dis là est bien prosaïque; mais la vie matérielle ne l'est-elle pas en effet? Il faut vivre, et les jours n'ont qu'un nombre d'heures fixe. Tout doit être régulier comme le cours du temps, et l'Empereur voulait cette régularité autour de lui. Duroc avait cimenté sa faveur et l'attachement de l'Empereur pour lui par le grand ordre qu'il avait établi dans le palais impérial. Il avait voulu, d'après l'ordre de Napoléon mettre le même ordre dans les affaires de Joséphine; mais l'entreprise n'avait pu avoir lieu, avec elle la chose était impossible.
Toutefois Joséphine, malgré sa légèreté, était foncièrement bonne, et son attachement pour Napoléon était profond. Elle avait été blessée de cet ordre voilé pour le voyage d'Italie, mais ensuite elle se détermina à aller voir sa belle-fille, dont elle était adorée. Elle y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme; elle-même éprouva un très-vif sentiment de bonheur en revoyant ces mêmes lieux où la passion la plus brûlante était ressentie pour elle, et par quel cœur!.. par celui du plus grand homme que l'histoire du monde nous présente!... et lorsque cette passion lui donnait le bonheur non-seulement du cœur, mais de l'orgueil!... dans ces mêmes lieux où plus tard cette même affection moins vive, mais toujours aussi tendre, lui mettait une nouvelle couronne sur la tête... Mais si Joséphine ne retrouva pas ensuite, dans cette cour de la vice-reine, ce bonheur qu'elle pleurait, elle y retrouva tout le respect, tous les soins que jadis la cour impériale lui avait offerts. Sa belle-fille mit sa gloire à remplacer son Eugène, comme toujours elle l'appelait, auprès de sa mère.
J'ai peu parlé de la princesse Auguste; j'ai seulement dit combien elle était belle. Mais lorsqu'on la connaissait on savait qu'elle était encore meilleure; et, comme souveraine, comme princesse, elle avait le pouvoir de doubler le charme de la femme dans l'exercice de sa bonté, et jamais elle ne perdit un de ses droits. Elle était bien aimée à Milan... Le prince Eugène l'adorait.
Je vais transcrire ici une lettre du prince Eugène à sa mère. Cette lettre fut écrite par lui du fond de la Russie, où il était, tandis que Joséphine avait été consoler sa belle-fille et la soigner dans ses couches. Elle fut reçue admirablement... On la logea à la Villa Bonaparte, où était la vice-reine, et elle occupa l'appartement du vice-roi. Pendant ce voyage la princesse Auguste fut pour elle la plus tendre et la plus attentive des filles. Elle était grosse, et déjà fort avancée dans sa grossesse. Elle était déjà entourée de trois beaux enfants: un garçon et deux filles[68]. On était alors au milieu de l'été de 1812... Les inquiétudes commençaient déjà à remplacer les joies et les victoires. En quittant l'Impératrice à la Malmaison, j'en reçus la promesse de venir aux eaux d'Aix, avant de rentrer en France.
—«Hélas!» me dit-elle ensuite, «qui sait où nous serons tous cet automne!...»
Elle était profondément triste.
La vue de la famille de son fils la ranima. L'impératrice Joséphine avait un cœur excellent et se plaisait dans ses affections de famille. Ses petits-enfants l'adoraient... Le prince Napoléon, fils aîné de la reine Hortense, disait un jour, à la Malmaison, en voyant partir madame la comtesse de Tascher[69], sa cousine, qui allait joindre son mari:
—«Il faut que ma cousine aime bien son mari, pour quitter grand'-maman!...»
En voyant la famille de son fils bien-aimé, Joséphine éprouva un sentiment de joie bien vif (écrivait-elle elle-même à la reine Hortense). Cependant tous ces enfants si beaux... si bien portants... ce fils qui aurait dû porter le nom de César, et que Napoléon eût peut-être mieux fait de choisir pour son héritier et son successeur... toutes ces pensées aussi l'assaillirent et lui donnèrent une vive peine au milieu de sa joie. Elle en parlait avec un naturel de cœur fort touchant. La vice-reine accoucha le 31 juillet d'une fille[70], et l'Impératrice la garda et la soigna comme l'aurait pu faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis. C'était dans de pareils moments que Joséphine était incomparable de bonté et de charme de sentiment.
«Ma bonne mère,» lui écrivait Eugène, «je t'écris du champ de bataille. Je me porte bien. L'Empereur a remporté une grande victoire sur les Russes. On s'est battu treize heures. Je commandais la gauche. Nous avons tous fait notre devoir. J'espère que l'Empereur sera content.
»Je ne puis assez te remercier de tes soins, de tes bontés pour ma petite famille. Tu es adorée à Milan, comme partout. On m'écrit des choses charmantes, et tu as fait tourner les têtes de toutes les personnes qui t'ont approchée.
»Adieu. Veux-tu donner de mes nouvelles à ma sœur? je lui écrirai demain.
»Ton affectionné fils,
»Eugène.»
Lorsque l'impératrice Joséphine arriva à Aix en Savoie, Aix était rempli de la famille impériale. La princesse Pauline, Madame-Mère, la reine d'Espagne, la princesse de Suède: c'était à n'y pas tenir pour l'Impératrice, qui savait combien toute cette famille avait poussé au divorce. Je l'assurai de ce dont j'étais sûre, c'est que la reine Julie n'avait en rien porté l'Empereur à cette action, et qu'elle avait au contraire employé son crédit sur lui pour l'en empêcher. Quant à la reine de Naples, c'était autre chose, ainsi que la princesse Borghèse.
Je trouvai l'Impératrice très-abattue. Les revers de Russie n'étaient pourtant pas encore connus, ni même prévus par notre insouciance, ce qui est bien étonnant!... Joséphine seule paraissait craindre, elle si confiante et si légère!... Il semblait que cette malheureuse femme eût une seconde vue du malheur de l'homme dont elle avait été si longtemps comme l'étoile préservatrice.
—«Voyez, me disait-elle, voilà encore un ami de moins pour moi!... Tout ce qui m'aime est frappé de mort ou de malheur!»
C'était en apprenant la mort de ce pauvre Auguste de Caulaincourt... Sa mère, dame d'honneur de la reine Hortense, et l'une des plus anciennes amies de l'Impératrice, était atteinte au cœur par cette mort de l'un de ses fils, lorsque la blessure faite par l'infortune de l'aîné saignait encore!... Le comte de Caulaincourt (Auguste) était aussi de mes amis, et de mes amis d'enfance.
L'Impératrice, déjà accablée par tout ce qui l'avait frappée depuis quelques années, reçut le dernier coup par les malheurs de la campagne de Russie. Hors d'état d'opposer par sa nature une résistance assez forte à l'orage qui fondait sur elle et sur ceux qu'elle aimait, elle reçut dès lors la première atteinte du coup dont elle mourut plus tard. Je la revis à mon retour d'Aix, et la trouvai bien changée. Elle était à la Malmaison, et revenait de Navarre, où l'humidité du lieu lui avait également fait beaucoup de mal. Il est impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'était alors. C'était avec un charme tout entier d'attraction qu'on se sentait attirer vers la Malmaison. À la vérité Joséphine avait été bien heureuse de l'ordre qu'avait donné l'Empereur qu'on lui fît voir le roi de Rome; l'entrevue avait eu lieu sans que Marie-Louise le sût.
Elle voulait que je fusse à Navarre; mais ma santé s'y opposa longtemps. La vie qu'on y menait était au reste à peu près la même qu'à la Malmaison. L'Impératrice était seulement plus entourée de son service... et madame d'Arberg, investie d'une grande confiance par l'Empereur, veillait à ce que l'Impératrice ne fît pas des dépenses exagérées, et par là n'éveillât pas le mécontentement de l'Empereur. Il y avait aussi une autre chose sur laquelle Napoléon appelait toute la surveillance de madame d'Arberg; c'était le décorum du rang de l'Impératrice. Ayant appris que Joséphine, pour mettre plus de laisser-aller dans les relations qui existaient entre les personnes de son service d'honneur et elle, avait permis à l'officier commandant sa garde et à ses chambellans de l'accompagner à la promenade en habit bourgeois, l'Empereur écrivit à madame d'Arberg que l'impératrice Joséphine avait été sacrée, que ce caractère était indélébile; qu'elle devait, en conséquence, songer à se faire respecter, et qu'il ordonnait que jamais elle ne sortît sans être accompagnée par ses officiers en tenue.—«J'ai oublié les pages dans la formation de sa maison, ajoutait Napoléon; mais je les nommerai incessamment, et les enverrai.»
Ce qu'il fit peu de temps après.
Le château de Navarre paraît fort grand, et pourtant il contient peu de logement. Lorsque la reine Hortense venait voir sa mère, qu'elle adorait, et pour qui elle était la plus soigneuse des filles, elle logeait, avec son service, dans le petit château, qui n'est séparé du grand que par un petit espace; mais il y a une cour à traverser. Aussi gagna-t-on des rhumes dont on ne pouvait guérir que longtemps après, pour avoir passé quelques jours à Navarre dans une grande chambre où le vent sifflait de tous côtés, et d'une telle force, que les rideaux des fenêtres voltigeaient sous le souffle d'un vent de bise vraiment glacial, surtout à l'époque de l'année où l'on fut voir l'Impératrice. Cette chambre, plus tard, fut comparée par moi à l'appartement de lady Rowena, dans Ivanhoé... L'appartement de l'Impératrice était chaud et confortable; mais c'était le seul de la maison, avec les grandes salles de réception du rez-de-chaussée.
Du temps du duc de Bouillon, Navarre était autrement distribué que de celui de Joséphine, mais sa position était la même. La plus agréable manière de s'y rendre est de prendre la route de Rouen. De Rouen à Évreux le pays est ravissant, les sites ont un aspect tout autre que dans le reste de la France; ils sont à la fois fertiles et pittoresques. Dans la vallée d'Andelle, au milieu de laquelle s'élève le charmant village de Fleury, partout des eaux vives, partout de la fraîcheur et de la vie dans la nature qui vous entoure... D'un côté, la montagne des Deux-Amants rappelle une vieille légende... d'un autre, on voit Charleval, et tout cela entouré, surmonté de collines couvertes de bois, dans lesquels des sources jaillissantes entretiennent une continuelle verdure tant que dure l'été... Enfin, on traverse Louviers... cette ville, qui fut un temps si fameuse par ses fabriques de draps, et qui maintenant n'a plus que des souvenirs... Et puis, au milieu d'une jolie vallée, on trouve enfin Évreux... l'antique Eburovicum Mediolanum des Romains... Évreux était presque entièrement bâtie en bois avant la Révolution; depuis, on a beaucoup reconstruit, mais le temps ne peut rien aux localités... Navarre est à une fort petite distance d'Évreux. Le château a été construit par un des Mansard. L'architecture, quoique très-modifiée par les propriétaires successeurs de M. de Bouillon, se ressent de la première intention de l'architecte. L'édifice d'honneur est surmonté d'une coupole assez mauvaise, destinée à couvrir un immense salon central, vaste comme une halle, où venaient, du temps du duc, aboutir les divers appartements au rez-de-chaussée. Ce salon était octogone. Je ne sais si maintenant il subsiste toujours. Le duc de Bouillon avait été d'abord exilé à Navarre, alors la plus belle terre de France; et puis ensuite il adopta, par haine et ressentiment contre la cour, les opinions démagogiques, et mourut tranquille dans son château de Navarre, d'une hydropisie, pour laquelle il a subi vingt-trois opérations...
Son intérieur, comme je l'ai dit, était bizarrement ordonné pour un homme de son âge... Navarre était renommé pour ses plaisirs de chaque jour, soit comme spectacle, chasse, dîners, soupers joyeux, et surtout liberté tellement grande, qu'on pouvait l'appeler licence... et le pauvre Prince n'allait même pas à table!... Il demeurait dans sa chambre à coucher, où tout le monde allait ensuite prendre le café. La duchesse de Bouillon, jeune femme de vingt ans, sèche et longue personne, vaine, altière, déplaisante comme une grande dame, impolie enfin, ce qui est tout dire, faisait tant bien que mal les honneurs du château, où personne n'aurait certainement été pour elle... Mais, dans ce château, à côté du duc de Bouillon, était une femme de quarante-cinq ans, mais belle comme Niobé, bonne comme un ange: et cette femme, savez-vous qui elle était? la mère de madame la duchesse de Bouillon... La morale murmurait de cette réunion, mais je crois avoir dit que ce n'était pas à Navarre qu'il fallait aller faire un cours de sévérité de mœurs. Madame la marquise de Banastre avait été longtemps aimée du duc de Bouillon. Le marquis vivait... le mariage de mademoiselle de Banastre pouvait seul amener un rapprochement entre deux amis qui n'étaient plus que cela. Il eut lieu... Deux mois après, le marquis de Banastre meurt à Coblentz!... Voilà du malheur!...
Madame de Banastre était admirablement belle et charmante... Quant à sa fille, j'ai tout dit:
Grande dame impertinente.....
Ce mot veut dire sotte, ridicule, méchante, et souvent sans être redoutable; ce qui est le plus fâcheux.
Jadis Navarre avait trois jardins: le premier en arrivant par l'avenue d'Évreux a été tracé originairement par Le Nôtre... Il avait des bassins de marbre blanc, comme à Versailles, avec des mascarous en bronze... Le second, dans le genre qu'on appelait alors Anglais, avait les plus beaux arbres que la Normandie puisse produire. Quelques années avant que Joséphine n'achetât cette terre de Navarre j'ai vu là une avenue de plus de cent pieds de largeur, dont les arbres séculaires avaient acquis, par le temps, une élévation dont rien ne peut donner l'idée... Dans ce même jardin, à la droite du château, j'ai vu aussi à cette époque un temple en briques sur un modèle antique, avec cette inscription grecque:
ΕΡΩΤΙ ΟΥΡΑΝΙΩ
Ce qui signifie: À l'amour céleste.
M. de Bouillon avait à Navarre des serres admirables. M. Roy les a relevées; et, en tout, il a fait grand bien à la propriété de Navarre.
Lorsque l'Impératrice l'eût en sa possession, il y avait pourtant de grands dégâts occasionnés par les eaux. Deux rivières entourent les jardins; l'Iton et l'Eure. Leurs eaux fournissent aux bassins, aux cascades, dont la moitié sans doute a été supprimée, mais dont il reste encore assez pour que les conduits, n'étant pas bien soignés et se brisant, répandent les eaux qu'ils amènent et causent de grands inconvénients. Quoi qu'il en soit, Navarre fut et sera toujours un très-beau lieu.
Pour donner une idée de ce qu'il était au temps du duc de Bouillon, j'ai abandonné celui de Joséphine, précisément au moment où j'allais raconter comment se passait la Saint-Joseph à Navarre. C'était alors et dans les deux mois qui suivaient, le plus délicieux séjour de France. La nature reprenait alors sa robe fleurie, et, plus tard, les belles eaux de l'Eure et de l'Iton donnaient une vie presque intellectuelle à cette nature si admirable, qui entourait le château et présentait, à chaque pas, un site à observer, un éloge à donner.
Ce 19 mars dont je parle, à dix heures du matin; une troupe de jeunes filles toutes fraîches et jolies, et des familles les plus distinguées de la province, vint d'Évreux à Navarre pour présenter les vœux de la ville à l'Impératrice. Elle faisait beaucoup de bien dans le pays, et elle donnait immensément; elle avait fondé une école pour de pauvres orphelines où elles apprenaient à faire de la dentelle. L'Impératrice avait encore donné à la ville d'Évreux des marques d'intérêt qui lui avaient gagné le cœur des habitants. Non-seulement elle s'était occupée de leurs besoins, en venant à l'aide des pauvres jeunes filles orphelines, mais encore elle songeait aux plaisirs des gens d'Évreux. Elle avait acheté un grand et beau terrain pour y faire construire une salle de spectacle, et, de plus, une autre portion de terrain, qui devait agrandir la promenade, que l'Impératrice devait faire entièrement replanter, et orner de plus de dix mille pieds d'églantiers, greffés des plus belles espèces de roses. Aussi la ville, dans sa reconnaissance, lui adressa-t-elle des vers qui lui furent récités par une très-agréable personne, dont j'ai oublié le nom, mais qui était fille du maire d'Évreux à cette époque. Elle ne fut embarrassée que ce qu'il fallait pour la pudeur gracieuse d'une jeune fille. L'entrée de toutes ces jeunes personnes fut charmante: elles avaient fait un dôme de toutes les fleurs printanières, sous lequel était placée la jeune fille du maire, portant le buste de l'Impératrice. Lorsqu'elle eut récité son compliment en vers, on servit un très-beau déjeuner, auquel Joséphine assista, et après lequel elle leur fit à toutes de charmants présents.
Elle était fort tourmentée de la pensée que ce qu'on voulait faire pour elle pouvait déplaire à Marie-Louise, et par suite à l'Empereur. Elle m'en parla.
—«Ils veulent faire des réjouissances à Évreux, me dit-elle; vous, qui habitez Paris, et qui connaissez mieux que tout ce qui m'entoure l'esprit de la cour des Tuileries, qu'en pensez-vous?
—Je pense, madame, que tout ce qui rappelle voire nom à une certaine personne trouble son sommeil, sans néanmoins l'empêcher de dormir; car, pour cela, je crois la chose impossible.»
Joséphine se mit à rire.
—«Vous ne l'aimez pas? me dit-elle.
—Non, madame
—Pourquoi cela?
—Parce qu'elle me déplaît... et je ne suis pas la seule... Je crois donc que votre majesté doit fort peu s'inquiéter si Marie-Louise est ou non tourmentée par les cris d'amour et de reconnaissance de Navarre et d'Évreux... Je ne puis, d'ailleurs, donner un avis d'après moi... Rien ne m'inspire moins de pitié et d'intérêt que le bas et vil sentiment de l'envie.»
Malgré ce qu'on lui dit, l'Impératrice défendit toute démonstration publique à Évreux; mais ce fut en vain, on illumina dans toute la ville... On fit des feux de joie, non-seulement dans la ville d'Évreux, mais dans les villages autour de Navarre, où l'Impératrice répandait une foule de bienfaits. Comme l'Impératrice ne voulait aucune fête ostensible, on ne joua pas la comédie au château, mais M. Deschamps[71] y suppléa en faisant de jolis couplets de circonstance, si pourtant il en est de jolis dans ce cas-là; mais il aimait l'Impératrice, et le cœur a toujours de l'esprit!...
Ce fut le soir, après dîner, qu'on vit entrer dans le grand salon une troupe de paysans, parmi lesquels se trouvaient des hommes et des femmes habillés en costume de ville; c'était une députation des villages entourant Navarre, qui venait complimenter Joséphine sur le 19 mars. Toute cette troupe, qui n'était autre chose que les habitants ordinaires de Navarre, entonna d'abord le bel air de Roland, de Méhul, et fit son entrée par un chœur général:
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Sur l'air: Le roi des preux, le fier Roland.
Comme nos cœurs, joignons nos voix, Chantons l'auguste Joséphine: Aux fleurs qui naissent sous ses lois Sa main ne laisse point d'épines. Partout la suit de ses bienfaits, Ou l'espérance ou la mémoire; De Joséphine pour jamais Vive le nom! vive la gloire (bis)! MADAME D'AUDENARDE LA MÈRE[72]. Air: Partant pour la Syrie. Longtemps d'un fils que j'aime J'enviai le bonheur; Mais près de vous moi-même, Rien ne manque à mon cœur. Si tous les dons de plaire Forment vos attributs, Hommage, amour sincère, Pour vous sont nos tributs. (bis.) MADAME GAZANI. Sur l'air: À deux époques de la vie. Gênes me vit dès mon jeune âge Brûler d'être à vous pour jamais: Votre œil distingua mon hommage, Votre cœur combla mes souhaits. À vos bontés, à leur constance, Je dois tout!... et puissent vos yeux Voir ici ma reconnaissance, Comme à Gênes ils virent mes vœux[73]. MADAME DE COLBERT (AUGUSTE). Dans les murs de Charlemagne, J'ai pu vous offrir mes vœux; D'une fête de campagne, Pour vous nous formions les jeux. Ce temps qu'ici tout rappelle Vient de ranimer mon cœur: En retrouvant tout mon zèle, J'ai retrouvé mon bonheur[74]. |
Les plus jolis vers furent ceux de mademoiselle de Mackau.
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MADEMOISELLE DE MACKAU.[75]
Air: L'hymen est un lien charmant.
Loin d'elle j'ai dû regretter Une princesse auguste et chère: Manheim l'adore et la révère, Et j'ai pleuré de la quitter. Mais quand j'ai vu de son image Le modèle dans notre cour, Mon cœur sentit un doux présage; Bientôt les charmes du séjour Ont séché des pleurs du voyage. |
Mademoiselle de Castellane chanta aussi un couplet que je ne puis retrouver, pas plus, au reste, que mademoiselle de Castellane n'a retrouvé la reconnaissance et la mémoire pour les bienfaits sans nombre dont Joséphine l'a comblée, bienfaits portés au point, par exemple, de payer sa pension chez madame Campan, où elle fut élevée avec sa sœur. Elle l'a mariée, dotée; elle lui a donné un très-beau trousseau; enfin, elle a fait pour elle et mademoiselle de Mackau ce qu'elle n'a fait pour aucune de ses filleules. Mademoiselle de Mackau en est demeurée reconnaissante; mais mademoiselle de Castellane le fut si peu, qu'après la mort de Joséphine, la reine Hortense ne la vit qu'une fois pendant l'année 1814!...
Ah! cela fait mal... Reprenons la suite du récit de la Saint-Joseph, à Navarre.
Mademoiselle Georgette Ducrest était alors à Navarre. Jolie comme un ange, fraîche comme une rose, aimant l'Impératrice d'une véritable affection, elle s'avança vers elle avec une émotion touchante qui n'enleva rien au charme ravissant de sa voix, qui alors était dans toute sa beauté. Elle chanta aussi un couplet fort joli sur l'air de Joseph.
Lorsque tout ce qui portait l'habit de ville fut entendu, alors arriva la députation villageoise. C'était madame Octave de Ségur et M. de Vieil-Castel, habillés en paysans, Colette et Mathurin. Ils rappelaient, dans leurs couplets alternativement chantés, les bienfaits de l'Impératrice.
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MATHURIN.
Sur nos monts, v'là qu'on amène Des parures d'arbrisseaux, Et que l'on fait de la plaine Partir les eaux[76]. COLETTE. Dans Évreux, ses mains soutiennent Pour les arts d'heureux berceaux, Ousque les jeunes filles apprennent[77] Mieux qu' leux fuseaux. MATHURIN. All' veut qu' les promenades y prennent[78] D'salignements nouveaux, Et qu'on ôte à Marpomène Ses vieux tréteaux[79]. COLETTE. Si tous ceux qui, dans leur peine, Ont eu part à ses cadeaux, D'un' fleur lui portait l'étrenne, L'bouquet s'rait beau, etc. |
M. de Turpin de Crissé, chambellan de Joséphine, connu par son joli talent de peinture, fit ce jour-là, pour l'Impératrice, une chose charmante. C'était un jeu de cartes, dont les figures représentaient toute la société habituelle de Navarre. J'ai rarement vu quelque chose de plus gracieux que ce jeu de cartes.
Quant à l'Impératrice, elle se souhaita à elle-même sa fête, en donnant des aumônes très-abondantes à tous les pauvres des environs; les bénédictions durent être grandes dans cette journée.
Puisque j'ai parlé d'une Saint-Joseph à Navarre, je vais en rapporter une qui avait eu lieu à la Malmaison, quelques années avant; l'Empereur était en Allemagne à cette époque.
Nous organisâmes la fête de l'Impératrice, en l'absence de la reine Hortense. La reine de Naples et la princesse Pauline, qui pourtant n'aimaient guère l'Impératrice, mais qui avaient rêvé qu'elles jouaient bien la comédie, voulurent se mettre en évidence, et deux pièces furent commandées. L'une à M. de Longchamps, secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg; l'autre, à un auteur de vaudevilles, un poëte connu. Les rôles furent distribués à tous ceux que les princesses nommèrent, mais elles ne pouvaient prendre que dans l'intimité de l'Impératrice qui alors était encore régnante.
La première de ces pièces était jouée par la princesse Caroline (grande-duchesse de Berg), la maréchale Ney, qui remplissait à ravir[80] un rôle de vieille, madame de Rémusat, madame de Nansouty[81] et madame de Lavalette[82]; les hommes étaient M. d'Abrantès, M. de Mont-Breton[83], M. le marquis d'Angosse[84], M. le comte de Brigode[85], et je ne me rappelle plus qui. Dans l'autre pièce, celle de M. de Longchamps, les acteurs étaient en plus petit nombre, et l'intrigue était fort peu de chose. C'était le maire de Ruel qui tenait la scène, pour répondre à tous ceux qui venaient lui demander un compliment pour la bonne Princesse qui devait passer dans une heure. Je remplissais le rôle d'une petite filleule de l'Impératrice, une jeune paysanne, venant demander un compliment au maire de Ruel. Le rôle du maire était admirablement bien joué par M. de Mont-Breton. Il faisait un compliment stupide, mais amusant, et voulait me le faire répéter. Je le comprenais aussi mal qu'il me l'expliquait; là était le comique de notre scène, qui, en effet, fut très-applaudie.
M. le comte de Brigode était, comme on sait, excellent musicien et avait beaucoup d'esprit. Il fit une partie de ses couplets et la musique, ce qui donna à notre vaudeville un caractère original que l'autre n'avait pas. Je ne puis me rappeler tous les couplets de M. de Brigode, mais je crois pouvoir en citer un, c'est le dernier. Il faisait le rôle d'un incroyable de village, et pour ce rôle il avait un délicieux costume. Il s'appelait Lolo-Dubourg; et son chapeau à trois cornes d'une énorme dimension, qui était comme celui de Potier dans les Petites Danaïdes, son gilet rayé, à franges, son habit café au lait, dont les pans en queue de morue lui descendaient jusqu'aux pieds, sa culotte courte, ses bas chinés avec des bottes à retroussis, deux énormes breloques en argent qui se jouaient gracieusement au-dessous de son gilet: tout le costume, comme on le voit, ne démentait pas Lolo-Dubourg, et, lui-même, il joua le rôle en perfection.
Lorsque le vaudeville fut fini, et que nous eûmes chanté nos couplets qui, en vérité, étaient si mauvais que j'ai oublié le mien, Lolo-Dubourg s'avança sur le bord de la scène et chanta avec beaucoup de goût, comme il chantait tout, bien qu'il n'eût que très-peu de voix, le couplet que voici et qui est de lui ainsi que la musique:
Je souhaite à Sa Majesté,
D'abord, tout ce qu'elle désire,
Ensuite une bonne santé,
Et puis toujours de quoi pour rire.
Elle, étant Reine, et ne pouvant
Lui souhaiter une couronne,
Je lui souhaite seulement
Autant de bonheur qu'elle en donne.
La musique était charmante. J'en ai gardé le souvenir comme si je l'avais entendue hier.
Madame de Nansouty chanta comme elle chantait toujours, c'est-à-dire admirablement. En vérité, elle devait bien rire en entendant la reine de Naples et la princesse Pauline qui divaguaient à l'envi en s'agitant sur ce malheureux théâtre, où toutes deux auraient mieux fait de ne pas monter; elles étaient vraiment aussi mauvaises qu'on peut l'être, et de plus, à cette époque, la princesse Caroline surtout avait encore beaucoup d'accent. Rien ne ressemble à cela; mais c'était surtout le chant!... On ne peut malheureusement pas rendre l'effet de deux voix qui donnent continuellement le son d'une note pour une autre, et cela sans aucune mesure. La grande-duchesse de Berg était bien jolie au reste ce jour-là, quoique bien mauvaise: elle avait un costume de paysanne, tout blanc, une croix d'or attachée avec un velours noir. Ce velours faisait ressortir la blancheur de ses épaules et de sa poitrine; elle était d'autant mieux, que déjà fort commune de tournure et de taille, cet inconvénient dans une souveraine est inaperçu dans une paysanne; il place même en situation. Mais, qui ne l'était d'aucune manière, c'est qu'on imagina de la faire chanter avec le duc d'Abrantès. Ils étaient amoureux l'un de l'autre dans cette pièce; et depuis le commencement jusqu'à la fin, au grand amusement de tout le monde, excepté de moi et de Murat s'il y eût été, ils se faisaient toutes les câlineries possibles. Ils étaient nés le même jour; ils s'appelaient Charles et Caroline; enfin c'étaient des délicatesses de sentiment à n'en pas finir... On trouvait donc que cela était déjà assez bien comme cela, lorsqu'on entendit le refrain d'un air nouveau, et voilà Charles et Caroline qui s'avancent en se tenant par la main et qui chantent à deux voix sur l'air: Ô ma tendre musette! un couplet, dont j'ai par malheur oublié le commencement, mais dont voici la fin; le commencement était de même force et faisait allusion à ce même jour d'une commune naissance:
Si le ciel que j'implore
Est propice à mes vœux,
Un même jour encore
Verra fermer nos yeux.
C'était bien comique à voir et à entendre. M. d'Abrantès avait la voix très-juste, mais il ne l'avait jamais travaillée; elle était forte, puissante et assez basse pour chanter le rôle de Basile dans le Barbier. Qu'on juge de l'effet de cette voix de lutrin qui voulait être tendre avec la voix de soprano de la princesse Caroline, criarde, aigre et fausse au dernier point! C'était à s'enfuir si on n'avait pas autant ri.
Quant à la princesse Pauline, elle était si charmante qu'elle ne pouvait jamais prêter à rire; quoi qu'elle dît, elle était écoutée; le moyen de ne pas entendre ce qui sortait d'une si jolie bouche! mais elle nous a bien souvent donné la comédie pendant les quinze jours de répétition: elle ne répétait que dans son fauteuil, et lorsque M. de Chazet ou M. de Longchamps lui représentaient, dans leur intérêt d'auteur, qu'elle devait se lever. Elle répondait toujours:
—«Ne vous inquiétez pas, le jour de la représentation, je marcherai.»
Ces deux pièces furent cependant représentées devant un public fort imposant, l'Impératrice et une grande partie de la cour, cabale sans indulgence et très-disposée à nous critiquer, le corps diplomatique, l'archi-chancelier et tous les grands dignitaires qui étaient alors à Paris. Nous étions arrivés le matin avant le déjeuner, pour présenter nos vœux à l'Impératrice.
Je lui avais conduit mes enfants auxquels elle fit des cadeaux charmants, particulièrement à Joséphine, sa filleule. Après le déjeuner, on fut se promener; on revint, il y eut un grand dîner, puis nous nous habillâmes et la représentation eut lieu ainsi que je l'ai dit; après qu'on fut sorti du théâtre, nous revînmes dans la galerie dans nos costumes: l'Impératrice nous l'ayant demandé; et puis on dansa; mais comme il était tard et qu'on était fatigué, le bal fut court.
Toutes les Saint-Joseph étaient à peu près comme cette dernière; et même lorsque la reine Hortense était à Paris, il n'y avait rien de plus.
Mais laissons les fêtes pour rentrer dans le cours des événements.