LA MALMAISON. 1813-1814.
L'Impératrice n'était plus à Navarre[86] lorsqu'on apprit que les premiers revers commençaient pour nous; elle en fut attérée! jamais elle n'avait pu séparer sa cause, non plus que sa vie, de celle de l'homme unique auquel son existence était liée. La femme de Napoléon est un être prédestiné; ce n'est pas une femme ordinaire, tout ce qui tient à cet homme est providentiel comme lui-même... Il n'appartient pas à l'humanité de séparer de lui ce que lui-même a choisi... Oh! comment Marie-Louise n'a-t-elle pas compris la sainte et haute mission qu'elle avait reçue d'en haut en devenant la compagne de cet homme? Joséphine, malgré sa légèreté habituelle, l'avait bien comprise, elle!... et elle n'aurait pas failli lorsque le jour du malheur arriva.
Les événements devenaient de plus en plus sinistres; l'Impératrice était à Malmaison, redoutant l'arrivée d'un courrier, lorsqu'elle reçut d'Aix en Savoie la nouvelle de l'horrible malheur arrivé à la cascade du moulin.
La reine Hortense est une des femmes les plus malheureuses que j'aie connues: depuis l'âge de seize ans je l'ai toujours suivie, et j'ai vu en elle un des êtres les plus excellents, et cependant toujours frappé au cœur. Lorsqu'elle se maria, ce fut contre sa volonté et celle de son affection toute portée vers un autre lien. Quelques années plus tard, elle perdit son fils.., son premier-né! et l'on sait que ses enfants furent toujours pour elle la première de ses affections. Ensuite vint la perte d'une couronne, sa séparation[87] avec son mari; ce ne fut que pendant les trois années qui suivirent cette séparation qu'elle eut un moment de tranquillité que des souvenirs récents troublaient encore!..
Le 1er janvier 1813, elle se leva avec une terreur que rien ne put dissiper.
—«Mon Dieu, me dit-elle, lorsque je la vis ce même jour à la Malmaison, où j'avais été présenter mes vœux de nouvel an à l'Impératrice, que nous arrivera-t-il cette année après les malheurs de celle qui vient de finir?»
Je cherchai à la rassurer, mais elle était inquiète pour son frère, et ses affections la rendaient superstitieuse. Non-seulement l'Impératrice ne la guérissait pas de ses terreurs, mais elle y ajoutait. Elle venait de lui donner une ravissante parure en pierres de couleur estimée plus de vingt-cinq mille francs: c'était bien cher pour une parure de fantaisie.
Joséphine était très-superstitieuse, comme on le sait. Aussitôt qu'elle me vit, elle vint à moi et me dit très-sérieusement:
—«Avez-vous remarqué que cette année commence un vendredi et porte le chiffre 13?..»
C'était vrai, mais je répondis en tournant la chose en plaisanterie:
—«Non, non, dit-elle, cela annonce de grands désastres!.. et des malheurs particuliers.»
Hélas! plus tard, je me suis rappelé ces sinistres paroles; elle n'avait que trop raison!
La reine Hortense fut aux eaux d'Aix en Savoie; sa mère demeura à la Malmaison. J'étais alors fort souffrante d'une grossesse pénible et de la douleur que j'éprouvais de la perte récente de deux amis!.. l'un surtout!..[88] Oh! quel souvenir de ces temps désastreux!.. Aussi, lorsque j'arrivai à la Malmaison et que l'Impératrice me parla de ces signes presque funestes, je ne pus lui répondre; cependant je cherchai à la rassurer... Mais la mort de Duroc[89] et de Bessières, celle de Bessières surtout lui avait causé un grand trouble et avait amené dans cet esprit déjà vivement frappé des terreurs nouvelles; mes paroles furent à peine entendues par elle... Hélas! je cherchais à la rassurer, et moi-même je ne savais pas que la mort touchait déjà une tête qui m'était bien chère et que le crêpe du deuil, qui allait envelopper ma famille, se déployait déjà au-dessus d'elle.
L'Impératrice était bonne, mais elle ne pouvait oublier tout ce que Duroc avait à lui reprocher... Sa conscience lui en disait trop à cet égard pour qu'elle pût le regretter autant que Bessières.
À propos de cette affaire, qui causa le malheur de bien des destinées, je dirai que Bourienne a menti autant qu'on peut mentir, en parlant de la reine Hortense comme il l'a fait, ainsi que de Duroc. Quelle que fut la relation qui existait entre eux, jamais M. de Bourienne n'a été autorisé à confesser lâchement qu'il trahissait un secret, ce qu'il a dit lui-même dans ses Mémoires. Telle était, au reste, la turpitude de cet homme qu'il aime mieux s'avouer comme faisant un métier peu honorable que de se mettre tout-à-fait à l'écart ou dans l'ombre... Cet homme est le type de la haine impuissante, se nourrissant de son venin, et produisant une nature monstrueuse d'ingratitude inconnue jusqu'à lui!.. Ces paroles âcres et mensongères, sont empreintes d'une rage vindicative qui se répand comme la bave du boa sur tout ce qu'il approche... Tout ce qui amena la cause pour laquelle l'Empereur l'a éloigné de lui était marqué, on le sait, d'un signe réprobateur. Quelle est la langue qui peut articuler les injures que la sienne a proférées sur l'infortune de l'homme qui fut pour lui plus qu'un bienfaiteur!... l'homme qui fut son ami... Le jour où je fus à la Malmaison, l'Impératrice me parla de Bourienne et me dit qu'il perdait un ami dans Duroc. Je la désabusai à cet égard. Duroc ne pouvait pas être l'ami d'un ennemi de l'Empereur, et de plus à cet égard-là je connaissais les sentiments de Duroc relativement à Bourienne.
Un jour, un bruit sinistre se répand dans Paris: on racontait que madame de Broc avait péri misérablement dans la cascade du moulin à Aix en Savoie... Mon frère fut déjeuner à la Malmaison, et me rapporta la certitude de cette catastrophe... L'infortunée était morte à vingt-quatre ans[90], sous les yeux de son amie et sans avoir pu être secourue à temps!
Mon frère me remit un petit billet de l'Impératrice qui ne contenait que ce peu de mots:
—«Que vous avais-je dit?»
Ces paroles avaient une sorte de signification sinistre qui me glaça le cœur... Qu'allait-il arriver, grand Dieu!!..
Je fus à la Malmaison, quoique mon état me défendît d'aller en voiture. Je trouvai le salon morne et abattu; chacun craignait pour soi. M. de Beaumont seul était comme toujours; M. de Turpin avait été envoyé auprès de la reine Hortense pour lui porter tous les regrets de sa mère. Cependant rien ne justifiait encore à cette époque un pressentiment de malheurs publics; Lutzen et Bautzen avaient remonté l'esprit de la France, et toutes les fois néanmoins que je suis allée à la Malmaison, j'ai trouvé la salon dans cette humeur morne dont j'ai parlé. Cependant les femmes qui formaient le cercle intime de l'Impératrice à la Malmaison étaient presque toutes jeunes et jolies, du moins en ce qui était de son service d'honneur. Madame Octave de Ségur, madame Gazani, madame de Vieil-Castel, madame Wathier de Saint-Alphonse, mademoiselle de Castellane, madame Billy Van Berchem, mesdemoiselles Cases, madame d'Audenarde la jeune, qui pouvait être regardée comme de la maison, et qui était une des plus belles personnes de l'époque, et si l'on ajoute à cette liste déjà nombreuse, le nom de mademoiselle Georgette Ducrest, et plus tard celui des deux demoiselles Delieu, on voit que ce cercle intérieur pouvait donner un mouvement bien agréable comme société au château de Malmaison.
Cette dernière habitation était même bien plus propre à cela que Navarre. Cette demeure, plus royale peut-être, imposait davantage, et puis, la distance était trop grande pour hasarder une visite, si l'impératrice Joséphine ne les provoquait pas, dans la crainte d'en être mal reçu.
Mais à la Malmaison, on y venait facilement; aussi l'Impératrice avait-elle quelquefois, le soir, jusqu'à cinquante ou soixante personnes dans son salon: la duchesse de Raguse, la duchesse de Bassano, la comtesse Duchatel, la maréchale Ney, madame Lambert, une foule de femmes agréables, lorsque même elles n'étaient pas très-jolies, ce qui arrivait souvent. Quant aux hommes, ils étaient moins nombreux; car à cette époque, tous étaient employés. Ceux qui n'étaient pas au service étaient auditeurs au Conseil d'État. Parmi les chambellans même, il s'en trouvait qui voulaient aussi connaître nos gloires et nos malheurs, et qui partaient pour l'armée; témoin M. de Thiars, chambellan de l'Empereur, qui fut intendant d'une province en Saxe, je crois, et qui fut victime d'une ancienne rancune impériale, ce qui, je dois le dire, n'est pas généreux[91].
Les hommes étaient donc en moins grand nombre que les femmes. On voyait quelquefois un aide-de-camp, un officier qui venait de l'armée pour apporter une dépêche; et cette arrivée donnait de la tristesse dans les maisons où il allait se montrer un moment, dans les quarante-huit heures qu'il passait à Paris. Les désastres ne pouvaient déjà plus se céler...
La société de l'Impératrice fut même diminuée par l'absence de M. de Turpin, qu'elle envoya auprès de la reine Hortense, à Aix, en Savoie. C'était un homme doux, agréable, de bonne compagnie, et possédant un ravissant talent, comme chacun sait[92].
Il a fait de ravissantes vignettes à l'album des romances de la Reine, ainsi qu'à un album que possédait l'Impératrice... Je crois que l'album, avec les dessins originaux des romances de la Reine, a été donné par Joséphine à l'empereur Alexandre...
Une agréable diversion qui se rencontrait ce même été dans le salon de la Malmaison, c'étaient les enfants de la Reine. Jamais un moment d'ennui ne se montrait lorsqu'ils étaient là. L'aîné, celui qui a péri si tragiquement devant Rome, était réfléchi et rempli de moyens. Le second, celui qui existe, était joli comme la plus jolie petite fille, et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On l'appelait alternativement la princesse Louis, ou bien Oui-Oui. Je ne sais à propos de quoi cette dernière façon de transformer un nom... Quoi qu'il en soit, Oui-Oui avait une vivacité de pensée que n'avait pas son frère; et puis une volonté de tout connaître, qui était quelquefois très-amusante. L'Impératrice était idolâtre de ses petits-enfants. Elle veillait elle-même à ce que tout ce que leur mère avait prescrit pour leurs études et pour leur régime fût exactement suivi. Tous les dimanches, ils dînaient et déjeunaient avec leur grand'-mère. Un jour, l'Impératrice reçut de Paris deux petites poules d'or qui, au moyen d'un ressort, pondaient des œufs d'argent. Elle fit venir les jeunes princes et leur dit:
—«Voilà ce que votre maman vous envoie d'Aix, en Savoie, où elle est à présent.»
Cette preuve de bonté désintéressée de Joséphine me toucha beaucoup... Elle dément ce qu'on dit, avec, au reste, bien peu de fondement, sur les rapports d'affection qui existent entre une grand'-mère et ses petits-enfants[93].
Vers la fin de 1813, la société de la Malmaison prit un aspect vraiment lugubre. Toutes ces morts répétées des amis de l'Empereur, la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en effet de quoi glacer tous les cœurs...
L'hiver fut donc extrêmement triste[94], malgré le caractère français, qui cherche toujours à trouver une consolation, même au milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de l'avenir dominaient enfin notre nature légère, cette fois.
Cette même année fut cependant, pour l'impératrice Joséphine, l'époque d'une joie très-vive, quoique mêlée de peine; mais elle lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette entrevue auprès de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui avait coûté si cher!...
L'Empereur s'y refusait: il craignait une scène, dont l'enfant pouvait être frappé, et rendre involontairement compte à sa mère. Ce ne fut donc qu'après avoir reçu de Joséphine une promesse solennelle d'être paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur consentit à cette entrevue: elle se fit à Bagatelle.
L'Empereur parla à madame de Montesquiou; et lui-même, montant à cheval, il escorta la calèche dans laquelle était son fils, et donna l'ordre d'aller à Bagatelle.
L'impératrice Joséphine y était déjà rendue... Son cœur battait vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle entendit arrêter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et son enfant, elle fut au moment de s'évanouir.
L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine, en tenant le roi de Rome par la main. Le jeune prince était alors admirablement beau. Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû servir de modèle au Corrége et à l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut parler du fils de l'empereur Napoléon, avec cette prévention qui fait trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome était vraiment beau comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'après le charmant dessin d'Isabey, où le roi de Rome est représenté à genoux en disant:
Je prie Dieu pour la France et pour mon père!...
Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour lui!...
—«Allez embrasser cette dame, mon fils,» dit l'Empereur à l'enfant, en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le fauteuil, d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement.
Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui montrait son père; et, quittant la main de Napoléon, il se dirigea, sans montrer de crainte, vers Joséphine qui, l'attirant aussitôt à elle, le serra presque convulsivement contre son sein. Elle était si émue, que l'Empereur reçut la commotion qui se communique toujours à celui qui est spectateur d'une impression vive vraiment éprouvée. Le roi de Rome, à qui son père avait probablement recommandé d'être caressant pour la dame qu'il allait voir, fut charmant pour Joséphine qui, en vérité, parlait ensuite de ce moment avec une émotion qui n'était pas feinte. L'Empereur s'était éloigné de tous deux, et, les bras croisés, appuyé contre la fenêtre, il les regardait avec une expression qui annonçait tout ce qu'il devait sentir dans un pareil instant...
Le roi de Rome (comme tous les enfants, au reste), avait l'habitude de jouer avec les chaînes, les montres, tout ce qui était à sa portée. C'était alors la mode de mettre à une chaîne d'or une multitude de breloques de toute espèce[95]. Joséphine en avait une grande quantité; voyant que le jeune Prince s'amusait avec ces breloques, elle détacha sa chaîne pour qu'il pût jouer avec plus aisément... L'enfant fut charmé de cette complaisance... Il se mit à compter les différentes pièces du charivari; mais il s'embrouillait toujours lorsqu'il arrivait au nombre dix[96]. Tout à coup, il s'arrêta; et, regardant alternativement l'impératrice Joséphine et le charivari, il parut vouloir dire quelque chose.
Que voulez-vous, sire? lui dit Joséphine.
LE ROI DE ROME, hésitant.
Oh! rien.
JOSÉPHINE, se penchant vers lui, et tout bas, après avoir fait signe à l'Empereur de ne pas les troubler.
Mais encore!... dites, que voulez-vous?
LE ROI DE ROME, en montrant le charivari.
C'est bien beau, n'est-ce pas, cela, madame?
JOSÉPHINE, souriant.
Mais, oui... Pourquoi dites-vous cela?
LE ROI DE ROME.
Ah! c'est que... c'est que j'ai rencontré dans le bois un pauvre qui a l'air bien malheureux... Si nous le faisions venir!... nous lui donnerions tout cela; et, avec l'argent qu'il en aurait, il serait bien riche!... Je n'ai pas d'argent, mais vous avez l'air d'être bien bonne, madame... Dites, le voulez-vous?
JOSÉPHINE.
Mais, si Votre Majesté le demande à l'Empereur, il lui donnera tout ce qu'elle lui demandera pour faire le bien.
LE ROI DE ROME.
Papa a déjà donné tout ce qu'il avait... et moi aussi.
JOSÉPHINE, se penchant vers l'enfant.
Eh bien! Sire, je vous promets d'avoir soin de votre pauvre.
LE ROI DE ROME.
Bien vrai?...
JOSÉPHINE.
Oui; je vous le promets.
LE ROI DE ROME, l'embrassant.
Eh bien! je vous aime beaucoup! vous êtes bien bonne; je veux que vous veniez avec nous à Paris; vous demeurerez aux Tuileries...
L'Impératrice fut émue, et regarda l'Empereur avec une expression déchirante, à ce qu'il dit ensuite... Mais il ne voulait pas de scène, et surtout rien qui pût frapper l'enfant... Il revint auprès de Joséphine, et prenant le roi de Rome par la main:
—«Allons, sire, lui dit-il, il faut partir... Il se fait tard... Embrassez madame.»
Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Joséphine, et l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire pleurer.
—«Venez avec moi, répétait l'enfant.
—Cela ne se peut, disait Joséphine.
—Et pourquoi? dit l'enfant en redressant sa jolie tête, si l'Empereur et moi le voulons.
—Allons, allons, venez, dit l'Empereur en prenant la main de son fils qui, cette fois, n'osa pas résister.»
Et faisant de l'œil et de la main un dernier adieu, Napoléon sortit avec le roi de Rome, laissant Joséphine bien heureuse pour un moment, mais avec une source de souvenirs déchirants dans le cœur.
J'ai parlé dans mes mémoires des événements de 1813; il est donc inutile de recommencer ce récit. Je ne dirai donc que ce qui se trouve lié à Joséphine.
Lorsqu'elle apprit les revers de 1813, les derniers malheurs de cette année commencée avec des pressentiments sinistres qui n'avaient eu que trop de réalisation, son désespoir fut profond. Pendant ce temps, Marie-Louise déjeunait et dînait admirablement, montait à cheval, prenait sa leçon de musique, celle de dessin, de broderie, jouait au billard, se couchait à neuf heures, dormait toute la nuit, et recommençait le lendemain, à tout aussi bien manger et tout aussi bien étudier. On voit qu'elle aurait eu le premier prix dans une pension... Mais dans le grand collége des épouses et des mères, je doute qu'elle y eût même été reçue.
Joséphine avait bien quelques consolations dans la conduite du vice-roi, et l'attachement qu'avait pour lui sa femme, la princesse Auguste de Bavière... Elle en reçut un jour une lettre qu'elle faisait lire à tout le monde avec un orgueil maternel bien aisé à comprendre[97]. Eugène avait reçu des propositions par lesquelles on lui offrait la couronne d'Italie, s'il voulait consentir à devenir un traître, un perfide et un ingrat, disait la vice-reine à sa belle-mère!... Cette lettre était en effet bien touchante; et quelque naturelle que fût la conduite d'Eugène, l'Impératrice avait tout lieu d'en être fière, car tout le monde en Italie n'a pas agi de cette manière[98]....
Enfin arrivèrent nos désastres... l'invasion de la France, l'abdication de l'Empereur!... En apprenant les premiers revers de 1814, j'ai vu Joséphine vouloir plus d'une fois aller auprès de l'Empereur pour le soutenir dans ses moments d'épreuves!...
—«Je sais comment on peut arriver à son âme, disait-elle à ceux qui la retenaient... Mon Dieu!... comme il doit souffrir!»
Mais le moyen d'exécuter une pareille résolution! c'était le rêve du cœur; et la force de la volonté demeurait insuffisante devant celle des événements.
Ils se succédaient avec une telle rapidité, que Joséphine eut à peine le temps de quitter Malmaison pour se réfugier à Navarre, qui était pour elle un lieu plus sûr que l'autre habitation. Elle partit avec son service, et dans une telle terreur, que sur la route, un valet de pied ayant donné une fausse alarme, dans un moment où les voitures étaient arrêtées, l'Impératrice ouvrit elle-même la portière de la sienne, et se jetant hors de la voiture, elle courut à travers champs jusqu'à ce qu'on la rattrapât, et elle ne voulut revenir que sur les assurances réitérées que ce n'étaient pas les cosaques.
La reine Hortense rejoignit sa mère à Navarre. Le séjour en était triste, plusieurs personnes du service d'honneur disaient aux arrivants sans beaucoup se gêner:
—«Comment! vous êtes inquiets? En vérité vous avez tort... Ah! dans le fait, je n'y songeais pas!... vous devez craindre, en effet... Mais nous... que peut-il nous arriver[99]?...
Ce fut à Navarre que Joséphine apprit que l'Empereur irait à l'île d'Elbe; cette nouvelle lui parvint au milieu de la nuit. M. Adolphe de Maussion, alors auditeur au Conseil d'État, et attaché en cette qualité au duc de Bassano, secrétaire d'État, était envoyé auprès de la duchesse par son mari, pour lui annoncer les grands événements qui venaient d'avoir lieu. La capitulation de Paris était signée, et Napoléon était à Fontainebleau... M. de Maussion s'était détourné pour apporter ces nouvelles à Navarre.
Lorsque l'Impératrice sut l'arrivée de M. de Maussion, elle se leva aussitôt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir et guidant elle-même le nouvel arrivé, elle traversa la cour qui séparait son logement de celui de sa fille et introduisit M. de Maussion auprès de la reine Hortense, qui, déjà éveillée par le bruit des chevaux, attendait les nouvelles avec impatience... L'Impératrice, dont le trouble l'avait empêchée de bien comprendre tout ce que lui avait dit M. de Maussion, lui dit de tout répéter... Il recommença le malheureux récit, et ce ne fut qu'alors que Joséphine comprit que Napoléon déchu de sa puissance, accablé par le sort, n'avait plus pour asile que l'île d'Elbe et ses rochers de fer!... Elle était alors assise sur le lit de sa fille... Elle poussa un cri, et se jetant dans ses bras... «Ah! dit-elle en pleurant, il est malheureux!... C'est à présent surtout que je porte envie à sa femme! Elle du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui!...»
Son désespoir fut violent... elle pleura pendant plusieurs heures, et fut dans un état nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient. Quant à la reine Hortense... elle prit dès ce moment la résolution d'aller s'enfermer avec l'Empereur, dans quelque prison qu'on lui donnât... elle ignorait encore que les bourreaux d'un héros sont doublement cruels lorsqu'ils ont à torturer un patient dont la gloire a humilié leur orgueil!... il fallait que le supplice fût entier... Il fallait qu'aucune douleur n'y faillît... et ils savaient bien que l'isolement de ce qu'il aime est la plus affreuse des douleurs d'un grand cœur!...
On sait tout ce qui se passa dans ces tristes journées... le souvenir en est trop pénible à rappeler... Je dirai seulement que l'Impératrice reçut à cette triste époque des preuves d'un intérêt général... Le duc de Berry lui fit proposer une garde et une escorte... Elle refusa, et la reine Hortense également... Mais les princes étrangers firent entendre à Joséphine que sa présence à la Malmaison était convenable, et que son éloignement était comme une marque de défiance qui pouvait lui nuire. Elle partit alors pour venir chercher la mort à la Malmaison. Mais jamais elle ne put décider sa fille, qui prétendait qu'elle devait aller auprès de sa belle-sœur dans un pareil moment, et que, bien que Marie-Louise ne dût pas lui être plus chère que sa mère, elle se devait à elle dans ces jours de deuil, où elle perdait autant à la fois. Elle y alla en effet... mais cette noble action fut reconnue par un accueil froid et contraint, que tout autre que la reine Hortense pouvait prendre pour impoli... Marie-Louise fut gênée avec elle dès qu'elle la vit... elle trouva à peine une parole pour la remercier de cet acte de dévouement, et finit par lui dire qu'elle attendait son père... La reine comprit quelle était de trop, et, prenant aussitôt congé d'elle, elle quitta Rambouillet presque aussi promptement qu'elle y était venue.
En revenant à la Malmaison, la Reine trouva sur la route des officiers russes, qui venaient de Paris, pour apporter des dépêches de l'empereur Alexandre, qui montrait un bien vif intérêt à Joséphine et à ses enfants. C'est ici qu'il faut rendre à la Reine une justice que tout le monde n'a pas jugé à propos de proclamer. On a eu des renseignements, assez faux probablement, je pense donc que la vérité doit être connue:
Il est positif que, les premiers jours, la Reine fut si froide pour l'Empereur Alexandre, qu'il s'en plaignit. Il était vrai, en 1814, dans tout ce qu'il voulait faire pour la famille de l'impératrice Joséphine et pour elle. On a accablé la reine Hortense, parce que l'empereur de Russie, trouvant le salon de la Malmaison charmant, y allait habituellement plusieurs fois par semaine, pendant le peu de temps que vécut l'Impératrice. Ce fut assez pour réveiller l'envie et la haine; et l'on sait ce que peuvent ces deux passions.
L'empereur Alexandre demanda beaucoup de grâces à Louis XVIII pour Joséphine, mais il n'obtint pas tout. On a raconté, dans des mémoires sur la reine Hortense, beaucoup de choses qui, je suis fâchée de le dire, ne sont pas exactes; et de ce nombre sont quelques-unes de celles qui concernent l'empereur Alexandre... Il a été chevalier, il a été le plus noble des hommes et pour la France et pour nous particulièrement. Je proclamerai la reconnaissance que nous lui devons, à haute voix et du fond du cœur..... Mais je sais que tout ce qu'on dit dans plusieurs chapitres de ces mémoires est vivement exagéré... Un homme dont la conduite fut toujours honorable, si après tout les événements ne l'ont pas aidé, c'est le duc de Vicence; et il savait comme moi que certes l'empereur Alexandre voulait du bien à la famille impériale... Mais de ce bien à ce que disent les mémoires il y a encore loin[100].
La Malmaison eut encore de brillantes journées pendant ce mois d'avril qui devait être le dernier renouvellement de printemps que devait voir Joséphine... Cependant elle n'avait jamais été si fraîche et si belle. L'apparence de la santé était sur son visage... Et pourtant elle était non-seulement triste, mais de sinistres pressentiments la venaient assaillir au milieu de la nuit; elle faisait des rêves tellement terribles qu'elle en vint à croire qu'il allait arriver quelque nouveau malheur. Hélas! sa tête seule était menacée!
L'empereur de Russie voulut connaître Saint-Leu. La Reine, qui était mère avant tout et qui avait enfin compris qu'il fallait beaucoup sacrifier à ses enfants, avait pris le parti de la résignation et l'avait pris de bonne grâce; elle chantait, causait, mais non comme par le passé, car sa voix était triste et ses paroles privées de ce charme qui nous animait toutes lorsqu'elle était au milieu de nous à Saint-Leu, dans nos beaux jours... Mais elle voulut toutefois donner une fête à l'empereur Alexandre, qui seul avait la puissance de protéger ses fils et de les lui faire conserver surtout; elle l'engagea donc à venir à Saint-Leu.
—«Il ne faut pas que votre majesté s'attende à trouver une maison royale, lui dit Joséphine, qui devait aussi être de cette partie; ma fille et moi ne sommes plus que des femmes du monde, et, en venant chez Hortense, il faut que votre majesté y vienne avec toute son indulgence.»
L'Impératrice ne savait pas encore combien l'empereur Alexandre était simple dans ses manières... Elle ignorait, je ne sais trop comment, que l'empereur faisait à Pétersbourg des visites, comme chez nous un homme du monde les ferait... aussi fut-il servi à souhait en ne trouvant à Saint-Leu que l'Impératrice et les dames de son service avec quelques femmes qui n'étaient attachées à aucune des Princesses; une jeune personne charmante dont la Reine prenait soin était aussi ce même jour à Saint-Leu, elle était élève d'Écouen et la Reine la protégeait particulièrement: c'était mademoiselle Élisa Courtin, qui depuis a épousé Casimir Delavigne.
L'Impératrice voulut faire gaiement les honneurs de la demeure de sa fille à l'empereur... Elle souriait; mais ce sourire était contraint et montrait de la souffrance; pendant la promenade, son fils, qui était auprès d'elle dans le char-à-bancs, crut un moment qu'elle allait s'évanouir. De retour au château elle se trouva si fatiguée qu'elle fut obligée de se coucher sur une chaise longue, et là elle fut pendant une heure assez souffrante pour inquiéter... Elle défendit d'en parler à sa fille et à l'empereur de Russie; et elle parut au dîner avec le sourire sur les lèvres et des yeux riants.
Mais elle était blessée au cœur; je la vis à la Malmaison deux jours après, et là, elle put me parler en liberté, elle me fit voir une âme déchirée... Cette pensée que Napoléon était seul sur le rocher de fer de l'île d'Elbe avec ses tourments et ses souvenirs, cette pensée la torturait!...
Je lui parlai de l'empereur de Russie:
—«Sans doute, me dit-elle, j'ai confiance en lui... mais il n'est pas seul!... et mes enfants seront engloutis par la tempête comme leur mère et leur bienfaiteur.»
Joséphine avait cependant une raison bien forte pour avoir de l'espérance; que de bien n'avait-elle pas fait aux émigrés, même à ceux qui n'avaient pas voulu rentrer!... Ce même jour où j'avais été à la Malmaison pour prendre ses ordres relativement à lord Cathcart, ambassadeur d'Angleterre en Russie; elle voulait le voir; et, comme il logeait chez moi, elle m'avait fait demander afin de s'entendre avec moi pour le lui amener à déjeuner un jour de la semaine suivante... Ce même jour je vis dans le salon une jeune Anglaise charmante appelée alors lady Olsseston (depuis lady Tancarville), c'était la fille du duc de Grammont... la sœur de madame Davidoff[101]. L'Impératrice avait été bonne pour la duchesse de Guiche leur mère, ravissante personne que j'avais vue à cette même place quatorze ans auparavant et peu de mois avant sa mort; la jeune femme me parut doublement jolie et charmante de n'avoir pas oublié celle qui avait été bien pour sa mère.
L'Impératrice, que je revis seule après le dîner, me parut mieux, et je le lui dis; elle me regarda en souriant, et me serra la main... Elle n'avait pas de gants... cette main était brûlante...
Ce n'est rien, me dit-elle, un peu de fatigue; j'ai changé mes habitudes depuis quelque temps. Lorsque mes affaires et celles de mes enfants seront terminées, alors je me reposerai... Mais d'ici là... je ne le pourrai pas.
Le lendemain le roi de Prusse alla dîner à la Malmaison, et cette journée fut plus pénible que celle de la veille; car avec le roi de Prusse Joséphine était contrainte, et elle-même m'avait dit qu'elle souffrait toutes les fois que la conversation se prolongeait... Ses fils se permirent ce même jour une facétie d'écolier assez peu spirituelle et je m'étonne qu'elle ait pu être commise par les deux fils du roi. Un pauvre Anglais bien embarrassé avait été engagé à dîner par l'Impératrice. Absorbé dans la contemplation d'un tableau de Raphaël, il oubliait devant lui le dîner et les heures. Lorsqu'on annonça qu'on avait servi, l'Anglais n'entendit pas. Les jeunes princes l'enfermèrent dans la galerie dont les issues ne lui étaient pas connues. Le pauvre homme attendit d'abord, mais la faim le pressant et n'entendant aucun bruit, il frappa d'abord doucement, ensuite plus fort, enfin il fit du bruit, et l'on s'aperçut alors qu'au lieu de s'être perdu dans le parc, ce qu'on croyait, l'Anglais avait été mis en prison par LL. AA. RR. Ce fut du moins ce qu'on me raconta le lendemain lorsque j'arrivai au château.
Joséphine était déjà fort souffrante, lorsque des articles de gazettes achevèrent de l'accabler. Un journal eut la lâcheté d'attaquer la reine Hortense avec une telle haine, et si peu de mesure dans cette haine, que je ne sais comment on peut se livrer à un aussi grand scandale par pudeur pour soi-même. L'Impératrice me fit dire d'aller à la Malmaison, et me montrant le journal, elle me dit de parler de ce fait à un de mes amis fort influent... Elle pleurait avec un tel déchirement qu'elle me fit mal... Je tâchai de la consoler; mais moi-même j'étais irritée contre ces hommes lâches et méchants que le malheur ne pouvait désarmer. Et savez-vous sur quel sujet cet article était fait? C'était sur le corps de son pauvre enfant!... sur le petit Napoléon, mort en Hollande, le seul de cette race qui promettait une si grande lignée qui eût été déposé sous les vieilles voûtes de Notre-Dame; on l'en avait arraché ignominieusement, on l'avait porté par grâce dans un autre cimetière... Ainsi se renouvelaient les horreurs de 93!... et nous étions en 1814!... aux premiers jours d'une Restauration.
Avant de quitter l'Impératrice, je voulus détourner ses idées de cette lugubre image, et je lui parlai de lord Cathcart, dont le noble caractère en cette circonstance est digne de louange. Je lui demandai quel jour elle le voulait voir.
—«Eh bien, me dit-elle, venez déjeuner et passer la journée après-demain 28, le temps est admirable, et nous irons au butard.»
Nous causâmes encore quelque temps, et, en la quittant, je la laissai plus calme. En nous promenant dans la galerie, je vis un Richard dont le sujet me plaisait, je proposai à l'Impératrice de faire un échange avec elle, et de lui donner un petit Luini[102] pour le Richard. Elle y consentit, et je la quittai très-peu alarmée pour sa santé.
Je vins le surlendemain à dix heures avec lord Cathcart, et je me disposais à descendre, lorsque M. de Beaumont vint sur le perron, et me dit que l'Impératrice était dans son lit avec la fièvre, et que le vice-roi était également malade. On attendait l'empereur de Russie, car la maladie était venue si promptement, qu'on n'avait pas eu le temps nécessaire pour le faire avertir... Je laissai mon petit tableau à M. de Beaumont, et lord Cathcart et moi nous revînmes à Paris, lui bien contrarié de n'avoir pas vu l'Impératrice, et moi frappée d'un vague pressentiment qui me serrait le cœur!
Hélas! il n'était que trop vrai! Le lendemain, l'impératrice Joséphine n'existait plus!...
Cette mort frappa tout le monde d'une sorte de terreur... Il y avait dans la vie de cette femme un rapport constant avec l'existence de l'homme providentiel qui avait régné sur le monde... Le jour où cette puissance s'éteint... l'âme de cette femme s'éteint aussi!... Il y a dans ces deux destinées un mystère profond que la main de l'homme ne pourra dévoiler, mais que l'intelligence comprend.
Il est de fait que Napoléon le sentait dans son cœur... Aussi l'a-t-il dit à Fontainebleau; et lorsque le malheur l'accablait, lorsque la perfidie l'entourait, lorsque l'ingratitude se montrait à lui hideuse et sans pudeur, alors il s'écria dans l'angoisse de son âme:
—«Ah! Joséphine avait raison! en la quittant, j'ai quitté mon bonheur!...»
SALON DE CAMBACÉRÈS
SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.
On a beaucoup parlé du Salon de Cambacérès, et c'est abusivement. On croit toujours que les gens qui donnent à dîner ont un salon, et qu'ils reçoivent, et, dans le fait, il en est ainsi habituellement; mais chez Cambacérès, ce n'était pas cela; et sa maison avait, à cet égard, un aspect que nulle autre n'avait à Paris.
Cambacérès était un homme d'esprit, d'un esprit agréable même, et racontant avec une finesse toujours amusante: c'était un homme du bon temps enfin. Il avait toujours vu la bonne compagnie; s'il en avait fréquenté de mauvaise, elle ne l'avait pas gâté, et je l'ai toujours vu le même, soit qu'il fût avocat consultant, et pas trop riche, car il était honnête homme, allant dîner chez M. de Montferrier, son cousin; soit qu'il fût second Consul, tout occupé des soins de donner une législation à un peuple qui en avait besoin; soit qu'il fût enfin archi-chancelier de l'Empire, et l'un des grands dignitaires entourant ce trône plus grand que celui de Charlemagne[103]. Il était toujours sérieux, faisant une grimace au lieu de sourire, et n'aimant pas le monde, quoiqu'il y fût très-bien et qu'on l'y désirât; mais sa figure, naturellement l'antipode d'une joie franche et rieuse, comme celle de notre gai pays de Languedoc, lui donnait aussi la crainte, je crois, d'être un repoussoir pour une franche gaieté. Cependant il racontait souvent des histoires fort crues, et alors c'était avec un sourire qui déplaçait à peine ses lèvres; mais on voyait qu'il y avait une pensée intérieure au-delà de celle exprimée par la parole, et en tout, pour qui voulait connaître Cambacérès, sa physionomie était un miroir assez fidèle pour guider dans cette étude.
La taille de l'archi-chancelier était au-dessus de la moyenne; il n'était pas voûté lorsqu'il est mort; et en 1820, il était ce que je l'avais vu vingt ans plus tôt. Sa tournure avait toujours une gravité magistrale toute vénérable; la main droite dans son gilet, tenant à la gauche une canne faite d'un très-beau jonc, à pomme d'or; vêtu d'un habit de drap brun, des bas gris ou noirs, avec des souliers à boucles; des culottes noires; frisé et poudré, comme nous l'avons toujours vu, et pouvant dire avec M. le duc de Gaëte: J'ai traversé la Révolution avec ma coiffure! Cette coiffure, surmontée d'un chapeau rond, d'une forme passée de mode depuis dix ans, voilà comment M. de Cambacérès allait à pied dîner, presque tous les jours, chez M. le marquis de Montferrier, en 1798 et 1799; il passait sous les fenêtres de la maison de ma mère, et toujours dans ce même équipage. Quelquefois, et cela quand il pleuvait, il remplaçait la canne par le parapluie; mais la dignité de sa démarche n'en recevait aucune atteinte, et il était tout aussi lent et compassé, même sous son parapluie, que sous l'habit de velours et le chapeau aux vingt-cinq plumes qu'il portait au couronnement.
J'ai parlé de Cambacérès à cette première époque, pour prouver que ce n'étaient pas ses grandeurs qui l'avaient changé; il avait toujours été le même. Le velours et l'hermine ont trouvé tout de suite un homme fait pour eux. Cela se rencontrait rarement dans ce temps-là, et j'en ai vu bon nombre, le jour même du couronnement, qui allaient au galop, dans les grandes salles de l'Archevêché, ayant leur queue de moire ou d'hermine sur le bras.
Ainsi donc, lorsqu'en 1801, Cambacérès se promenait, à pas réglés, au Palais-Royal, au milieu des personnes de joie qui alors s'y trouvaient, il ne faisait que suivre ses vieilles habitudes. Quant à l'habit brodé, la manchette de point d'Alençon, ou de Malines, ou de Valenciennes, ou de point d'Angleterre, tout cela selon les quatre saisons; quant à la brette, les bas de soie et les boucles à diamants, remplaçant l'habit brun et le chapeau rond, il les portait toujours, parce que, disait-il à l'Empereur, il fallait faire prendre cette habitude, même aux jeunes gens. Aussi le malheureux Lavollée, son propre neveu, le suivait-il en habit habillé en soie violette, manchettes de dentelles, l'épée, le chapeau à trois cornes, enfin tout le harnachement, excepté les cheveux courts et sans poudre qui révélaient le jeune homme. Quant à d'Aigrefeuille, Monvel, le marquis de Villevieille, qui disait si admirablement les vers, M. de Montferrier, toute la cour archi-chancelière, enfin, elle semblait faite pour l'habit habillé.
Cambacérès, aussitôt qu'il fut second Consul, voulut que sa maison fût la meilleure de Paris; et ce fut, en effet, la seule, pendant quelque temps, qui fît le sujet de l'étonnement des étrangers qui, en arrivant à Paris, s'attendaient encore à trouver les dîners civiques au milieu de la rue, les hommes en carmagnole, et les femmes en bonnet rond; mais ce cuisinier, si fameux d'abord, parce qu'il y avait moins de points de comparaison, devint tout simplement un artiste culinaire, comme il y en avait alors deux cents dans Paris. La maison elle-même du second Consul, et de l'archi-chancelier ensuite, fut l'égale de celle des ministres, et fut bien inférieure même à plusieurs de nos maisons tenues sur un pied bien autrement grand et avec bien plus de luxe. Cambacérès donnait à dîner; mais, excepté ces jours-là, sa maison avait porte close: cela donnait de l'humeur à l'Empereur.
Le mardi et le samedi étaient les jours de l'archi-chancelier. On recevait ordinairement son invitation le mercredi matin, si l'on y avait été le mardi soir; et le dimanche matin, si l'on y avait été le samedi: c'était ponctuel. On devait arriver le jour invité à heure fixe; car jamais on n'attendait, et lorsque l'heure était pour cinq heures et demie, comme cela fut pendant les premières années du Consulat, il fallait être chez Cambacérès à cinq heures vingt minutes, pour ne pas arriver trop tard. Sous l'Empire, il engageait pour six heures précises; il fallait alors arriver ponctuellement à six heures moins un quart, sous peine de le trouver de mauvaise humeur; car il attendait quand la personne était une femme marquante. Il fallait aussi faire grande attention à sa toilette; l'hiver mettre des diamants, du velours, du satin, une robe riche enfin; alors il était content, et ne faisait pas revenir éternellement une parole détournée sur l'oubli des femmes relativement au cérémonial.
Un samedi, le grand jour de l'archi-chancelier, madame de la Rochefoucault, alors dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, vint faire une visite à Cambacérès. Probablement que sa toilette ne lui plut pas, car il s'approcha d'elle, et dit avec un accent particulier d'ironie:
—«Vous avez là, madame, un négligé charmant!»
Madame de la Rochefoucault avait de l'esprit; elle comprit tout de suite l'amertume cachée sous le compliment.
—«Ah! monseigneur, s'écria-t-elle, je vous demande bien pardon; mais je sors de chez l'Impératrice, et n'ai pas eu le temps de changer de toilette!»
L'archi-chancelier comprit, à son tour, la réponse, et ne voulut pas poursuivre la conversation.
C'était une lanterne magique fort amusante, une ou deux fois par mois, que la maison de Cambacérès. Tout ce qu'il y avait dans Paris y passait, comme on passe derrière un verre pour les ombres chinoises. Pendant quelque temps, on annonçait à haute voix, ce qui causait une rumeur continuelle, qui troublait. Aussitôt que sept heures sonnaient, et tandis qu'on était encore à table, commençaient à arriver les juges de province et leurs femmes; puis les cours de Paris. On attendait que monseigneur fût hors de table, et le salon était déjà garni de cinquante personnes lorsque les deux battants de la salle à manger s'ouvraient pour laisser passer l'archi-chancelier, donnant la main gravement à la femme qu'il avait à sa droite, et la conduisant, à pas comptés, à la bergère placée au coin de la cheminée. Peu à peu le salon se remplissait de nouveaux arrivants; et à peine l'aiguille était-elle sur sept heures et demie, que les personnes qui avaient dîné chez l'archi-chancelier se faisaient annoncer chez l'archi-trésorier ou chez un ministre qui recevait aussi ce jour-là. Quant à ceux qui venaient faire une visite chez Cambacérès, ils y demeuraient un quart d'heure, et puis[104] ils demandaient leur voiture: c'était au point que souvent, à huit heures et demie, l'archi-chancelier était libre, et allait au spectacle. Jamais il n'y avait plus de causerie que cela chez lui; jamais de jeu; jamais de fête, que de loin en loin, et lorsque l'Empereur les lui commandait. Un jour je fus étonnée de le voir arriver chez moi, le matin, en chenille, comme disait d'Aigrefeuille. C'était en 1808, à la fin de l'année; il venait me consulter, me dit-il.
—«Moi, monseigneur! Eh! grand Dieu! sur quel objet, car il me semble que j'aurais, moi, une entière confiance en vous pour tout ce que je ferais en ce monde?»
Il s'inclina en souriant à demi, car jamais ce sourire n'était entier.
—«L'Impératrice me demande un bal... à moi!..
—Eh bien! monseigneur?
—Comment, vous n'êtes pas choquée de l'inconvenance de me demander un bal à moi, l'archi-chancelier de l'Empire, le chef... (après l'Empereur, ajouta-t-il en se reprenant et en s'inclinant) de la justice de l'Empire, lui faire donner un bal! Il n'y a pas de convenance à cela, je le répète... C'est comme si l'on voulait m'y faire danser!
—Oh! monseigneur!
—Eh mais, écoutez donc, je ne porte pas la simarre, c'est vrai; mais, je le dis encore, je suis le chef de la justice de France, et danser chez moi ne convient pas!
—Eh bien, monseigneur, ne le donnez pas ce bal, s'il vous déplaît de le donner.
—Ah! voilà où gît la difficulté! c'est là ce qui me tourmente. Je le regardai attentivement. Alors il se pencha à mon oreille et me dit presque bas:
On parle de tant de choses qu'il est difficile de s'arrêter à une seule... et si je ne donne pas ce bal qu'elle me demande positivement, l'Impératrice croira que je suis instruit certainement de ce qu'elle redoute, et je ne sais rien!.. Quant à présent, ajouta-t-il comme faisant ses réserves, et alors il y aura des larmes, du désespoir... C'est fort embarrassant...»
Je ne savais que lui dire, je connaissais par expérience la susceptibilité de l'Impératrice Joséphine, et je compris que la position n'était pas facile... Cependant il en fallait sortir ou l'accepter comme elle se présentait...
—«Monseigneur, lui dis-je après avoir réfléchi un moment, il faut donner le bal.»
Il tressaillit.
—«Un bal! chez moi!... mais encore une fois, madame, c'est un outrage à la magistrature.
—Ne la faites pas danser, et votre bal n'en ira que mieux, ne soyez pas l'archi-chancelier pour douze heures, et vous voilà sauvé. Au surplus, monseigneur, si vous avez besoin de mon secours en quoi que ce soit, je suis à vos ordres.
—Comment si j'ai besoin de vous!.. vous êtes mon espoir!... Voilà une liste de femmes, regardez-la bien; croyez-vous que ces noms conviennent à l'Impératrice?»
Je rayai cinq ou six femmes qui auraient déplu à l'Impératrice et les remplaçai par d'autres plus agréables pour elle comme pour nous: l'archi-chancelier la lui présenta telle que je la lui avais corrigée; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez l'Impératrice. Le jour était fixé; il était singulier: c'était le premier de l'an.
Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant tout y était bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et très-parées; les rafraîchissements abondants et recherchés, la politesse du maître de la maison extrême et même avec une nuance de galanterie à laquelle on était d'autant plus sensible qu'on y était peu habitué, car avec toute sa politesse il y avait de la sécheresse dans sa nature. Enfin, malgré tout ce qui devait contribuer à faire de cette fête une fête agréable, elle était languissante; c'est que le maître de la maison était un vieux garçon, sérieux, ne riant jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait pris des biscuits glacés ou bien une autre friandise que nul autre dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquiétant pas du tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le plus bel ornement d'un bal c'est la joie.
—«Ce bal est lugubre, me dit l'Impératrice dans un moment où l'archi-chancelier était loin d'elle... Nous commençons mal l'année... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les autres, ajouta-t-elle plus bas.»
Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.
—«Au nom de vous-même!» lui dis-je.
Elle sourit tristement...
—«J'ai encore du mérite à être comme je suis, croyez-le bien, et ne me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...
Je ne répondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle n'avait rien à redouter pour le moment présent, je le savais seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais je n'aurais jamais osé aborder un pareil sujet, même seule avec elle, si elle n'avait pas commencé. Je l'aurais affligée, et puis je savais qu'il y avait à redouter le mécontentement de l'Empereur... mais j'avais aperçu madame de Rémusat dans le bal et je résolus de lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de l'Impératrice et la méritaient.
Comme l'Impératrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui était dans son âme au milieu d'une fête, avec cette résignation et cette douceur qui lui étaient habituelles, un homme jeune, dont la tournure distinguée se faisait remarquer au milieu de tous les hommes qui l'entouraient, se détacha du groupe diplomatique, sur un mot que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et ôtant son épée, vint auprès de la princesse pour la prendre pour danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander. C'était le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait pas alors à Paris un homme qui eût une tournure plus élégante et plus distinguée et des manières plus nobles, quoique très-convenables pour son âge.
Comme il passait près de moi, il me dit en riant et en me montrant un immense lustre qui était au milieu du salon:
—«Est-ce là que fut pendu M. de Souza?»
Je répondis que non et en riant à mon tour, car le souvenir de cette histoire provoquera ma gaieté jusqu'à mon dernier jour.
—«Que dites vous donc de M. de Souza? me demanda l'Impératrice quand M. de Metternich et la reine Hortense furent dans la colonne de l'anglaise.
—Oh! ce n'est pas de celui que vous connaissez, madame... mais V. M. se rappellera qu'en 1802 ou 1803, je crois, il passa par Paris un petit homme Portugais, qu'on appelait don Rodrigue ou bien don Alexandre de Souza. Il n'était pas envoyé en France, il venait ou il allait à quelque ambassade de la part de S. M. Très-Fidèle, et, tout en voyageant, il voulut voir Paris, parce que, malgré leur apparente insouciance, les Portugais sont plus curieux de toutes choses que pas un peuple de l'Europe. Ce petit monsieur de Souza était très-anglomane de sa nature: tout ce qu'il portait était de confection et de fabrique anglaise; mais, avant de quitter Paris, il dût se convaincre qu'il y avait une partie de sa toilette qui aurait pu être mieux faite et plus solide.
—Que lui arriva-t-il donc? contez moi cela pendant l'anglaise.
—Eh bien! madame, l'archi-chancelier avait un de ces beaux et solennels dîners qu'il donnait, comme le sait V. M., dans le courant du Consulat, avec une fort grande magnificence, parce qu'alors elle était presque seule dans Paris. Tout ce qui passait avec un titre ou un rang, et qui allait faire une visite à Cambacérès, était sûr de recevoir une invitation pour le mardi ou le samedi suivant. M. de Souza y passa comme les autres, et précisément je fus invitée avec M. d'Abrantès pour ce même jour, ainsi que le maréchal Mortier et le maréchal Duroc. Votre majesté sait comme le maréchal Mortier est rieur!
—Lui!.. non vraiment!.. Mortier est rieur!
—Comme un écolier... au point d'être obligé de se sauver de l'objet qui provoque sa gaieté, sans quoi il demeurerait une heure à rire devant lui... Il était donc à table à côté de moi ce même jour chez Cambacérès. Depuis le commencement du dîner il ne cessait de me dire:
—«Qu'est-ce que c'est donc que ce petit bon homme qu'on a placé à côté de moi?»
En effet, M. de Souza était infiniment petit et l'on sait que le maréchal avait six pieds deux lignes; M. de Souza avait à peine cinq pieds.
Il était, de plus, d'une gravité incroyable. Le maréchal lui avait adressé plusieurs fois la parole; et, toujours repoussé avec perte, il s'était replié de mon côté... Mais la scène allait s'ouvrir pour lui comme pour nous tous.
L'archi-chancelier, même à l'époque du Consulat, donnait toujours deux services. Ce jour-là, comme toujours, les maîtres d'hôtel et les valets de chambre portaient un habit habillé avec des boutons guillochés; le premier maître d'hôtel avait un habit en ratine ou en velours ras mordoré, avec ces mêmes boutons guillochés. Ce furent eux qui amenèrent le trouble dans la maison paisible du second Consul.
Au moment où le maître d'hôtel enlevait les plats du premier service, nous entendons un cri perçant; et, comme en ce moment je fixais M. de Souza, je jugeai que c'était lui que regardait la chose, car tout à coup je le vis en enfant de chœur!
D'où lui venait cette tonsure immédiate, voilà ce qu'on ne pouvait comprendre, et encore moins la perte de la perruque qu'on ne pouvait retrouver.
—«Monseigneur, je voudrais bien ma perruque, répétait M. de Souza, avec le même sérieux qu'il aurait mis à redemander le Brésil.
—Mais, monsieur le comte, disait le second Consul en lorgnant plus attentivement cette étrange figure... que voulez-vous qu'on ait fait de votre perruque?»
Cependant, en découvrant au bout de son lorgnon cette tête toute ronde et entièrement nue, l'archi-chancelier se mit à rire. Ce rire, le seul peut-être qui eût frappé les murs de cette salle, depuis que Cambacérès habitait cette maison; ce rire fut comme un signal pour tous; mais le général Mortier fut celui qui en reçut l'effet le plus direct. Il éclata tellement, qu'il fut obligé de se lever et de quitter la salle à manger, en prétextant un saignement de nez.
—«Mais ma perruque, disait M. de Souza, en se tournant toujours aussi gravement de tous les côtés.»
Le pauvre maître d'hôtel, dont les fonctions avaient été interrompues par cet événement, cherchait comme les autres, lorsque tout à coup M. de Souza s'écrie:
—«Eh! monsieur, la voilà!»
Et il s'adressait au maître d'hôtel, avec un visage furieux; l'autre le regardait avec des yeux étonnés...
—«Là, monsieur, s'écria le Portugais en colère cette fois, et lui prenant le bras droit, auquel la perruque pendait par un de ces malheureux boutons guillochés qui l'avait accrochée en passant au-dessus de la petite taille de don Rodrigue de Souza, pour prendre les plats sur la table. Comme c'était le bouton de derrière qui avait fait ce mal, on ne l'avait pas aperçu. Cependant, les valets de pied devaient l'avoir vu; mais la malice est toujours de ce côté-là, pour ne pas dire la méchanceté, et la joie que leur donnait M. de Souza en enfant de chœur balançait le devoir. Quoi qu'il en soit, M. de Souza remit sa perruque. Le dîner continua; le général Mortier rentra guéri de son hémorrhagie, mais non pas de son envie de rire, qui était plus vive que jamais, en voyant le sérieux solennellement colère de M. de Souza, qui, après tout, devait prendre la chose en riant. Pourquoi aussi sa perruque ne tenait-elle pas mieux?
L'Impératrice avait ri pendant mon histoire avec un tel abandon, que plusieurs fois on avait regardé de notre côté, malgré le mouvement de l'anglaise et le rideau que formait la colonne. Lorsqu'on put passer, l'archi-chancelier vint savoir, s'il était possible, toutefois, dit-il en s'inclinant, quelle était la cause de cette bonne gaieté. L'Impératrice, riant encore aux larmes, le lui dit, ce qui provoqua un sourire de souvenir sur les lèvres de Cambacérès, qui jamais ne riait que dans des circonstances qu'on notait.
—«Oui, dit-il, en effet, ce fut une scène singulière; et mon maître d'hôtel nous donna là une représentation que mes convives n'attendaient guère... C'est beaucoup plus comique que l'histoire de la perruque de M. de Brancas, accrochée au lustre du salon de la Reine-Mère, dont il était, je crois, chevalier d'honneur...»
Et sa mémoire le servant admirablement, il ajouta au portrait de M. de Souza plusieurs teintes qui achevèrent la ressemblance et redonnèrent un nouvel accès de gaieté à l'Impératrice. On sait que Cambacérès contait à ravir.
C'est à ce bal que M. de Metternich répondit un mot si parfaitement spirituel à une autre parole de M. le duc de Cadore, qui ne l'était guère. M. de Metternich était, depuis un an, dans toutes les agitations pénibles qui peuvent tourmenter un homme investi de grands pouvoirs, honoré de la confiance de son souverain, et qui voit qu'il ne peut détourner la tempête qui va fondre sur sa patrie et la ravager. Car il était presque certain que Napoléon voulait faire la guerre à l'Autriche... On disait que non à Paris; mais Napoléon y songeait à Bayonne.
M. de Metternich, tourmenté par ses craintes, demanda et obtint un congé pour aller à Vienne, pour des affaires personnelles. L'empereur Napoléon vit ce départ avec une sorte de peine; il lui donna des soupçons et de l'ombrage... Pourquoi l'ambassadeur quittait-il son poste? Mais, après tout, quand M. de Metternich l'aurait quitté pour avertir plus sûrement son maître des dangers qu'il courait déjà, il n'aurait fait que son devoir d'honnête homme et de loyal[106] sujet. Il était Autrichien avant tout; au service de l'Autriche, et dévoué de cœur à son maître, surtout depuis qu'il était malheureux; car c'est un homme loyal et bon que M. de Metternich.
En partant de Paris, dans les derniers jours d'octobre, il annonça qu'il serait de retour vers la fin de novembre. Il ne revint que le 31 décembre 1808. Le duc de Cadore crut lui dire un mot fort spirituel en le plaisantant sur ce retard.
—«Ah! ah! monsieur le comte, vous avez été bien longtemps absent, lui dit-il en souriant.»
Et, quoique le plus digne des hommes, M. le duc de Cadore en était le plus laid, quand il souriait surtout.
—«C'est vrai, monsieur le duc, répondit M. de Metternich, qui comprit l'allusion qu'on voulait faire en parlant de ce retard; mais j'ai été obligé de m'arrêter, pour laisser défiler le corps entier du général Oudinot, qui venait de passer l'Inn.»
Cambacérès faisait un grand cas de M. de Metternich; et son éloge n'était pas indifférent dans sa bouche, car il était peu louangeur.
Cette fête, ou seulement ce bal donné par l'archi-chancelier à l'Impératrice, avait au reste la teinte de gêne et de tristesse que toutes les fêtes qu'on lui offrait alors recevaient nécessairement par la connaissance qu'on avait du divorce très-prochain qui la menaçait. Elle-même le savait; et le malheur avait déjà doublé d'épines cette couronne qui lui avait été prédite dans son enfance.
Cambacérès possédait au plus haut degré la tenue solennelle de la haute magistrature. Il me rappelait l'idée que je me faisais, étant jeune fille et étudiant, de ces anciens chanceliers, des L'Hôpital, des Lavardin... de ces hommes mourant sur leur chaise curule, comme les vieux pères conscripts... excepté pourtant cette dernière chose; car on prétend que Cambacérès était poltron comme un lièvre... Mais qu'en savait-on?
Le jour où le Conseil d'État fut averti du projet d'hérédité impériale, ce fut lui qui présida le Conseil à la place de l'Empereur, qui manquait rarement à ce qu'il regardait, disait-il, comme un devoir. Ce jour-là qui, je crois, était un 12 ou un 14 d'avril, Cambacérès entra dans le Conseil d'État plus solennellement encore qu'à l'ordinaire; et ce furent lui et Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui discutèrent et posèrent d'abord la question de l'hérédité, sans laquelle, disaient-ils avec raison, il ne pouvait y avoir en France de paix ni de repos. Quelques jours après, oubliant qu'il devenait le sujet de celui dont il était l'égal, puisque le gouvernement consulaire l'avait établi par le fait, il prononça lui-même à l'Empereur, à Saint-Cloud, ce fameux discours qui lui donnait la puissance souveraine au nom du peuple et du Sénat. Ce discours est un modèle de concision et de clarté oratoire. Il est peut-être peu élégant; mais Cambacérès ne pouvait pas parler autrement ce jour-là... et dans cette pièce mémorable dans notre histoire, il ne faut voir que les mots et ce qu'ils annoncent.
«Sire,
»Le décret que le Sénat vient de rendre, et qu'il s'empresse de présenter à votre majesté impériale, n'est que l'expression authentique d'une volonté déjà manifestée par la nation.»
....................
«La dénomination plus imposante qui vous est décernée n'est donc qu'un tribut que la nation paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle sent de vous donner chaque jour les témoignages d'un attachement et d'un respect que chaque jour aussi voit augmenter.
»Eh! comment le peuple français pourrait-il[107] trouver des bornes à sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à votre sollicitude pour lui?...
»Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il fut livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos bras?...
»Les armées étaient vaincues[108]; les finances en désordre; le crédit public anéanti; les factions se disputant les restes de notre antique splendeur; les idées de religion et de morale obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir laissaient les magistrats sans considération, et même avaient rendu odieuse toute espèce d'autorité...
»Votre majesté a paru; elle a rappelé la victoire; elle a rétabli la règle et l'économie dans les dépenses publiques; la nation, rassurée par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre sagesse a calmé la fureur des partis; la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de l'injuste se sont réveillées dans l'âme des citoyens, quand on a vu la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions récompenser et signaler la vertu, etc.»
Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononcé par Cambacérès, comme président du Sénat.
François de Neufchâteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours à Napoléon, le 1er décembre 1804. On verra, par quelques phrases que j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie avait fait de grands progrès.
Je les place également pour donner une idée du genre d'esprit de François de Neufchâteau, dont on a tant parlé, et qui, après tout, n'était qu'un rhéteur sans grâce; quoiqu'à l'époque où il était un de nos cinq rois, il eût aussi sa cour de flatteurs, qui le plaçaient beaucoup plus haut que tous les poëtes et les écrivains de son époque, et même de son siècle...
La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,
disait-il à l'Empereur.
«Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique. Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en corps auprès de votre majesté impériale. Il vient faire éclater la joie dont il s'est pénétré, vous offrir le tribut sincère de ses félicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier sceau à ce qu'elle attendait de votre prévoyance pour calmer les inquiétudes[109] de tous les bons Français, et faire entrer au port le vaisseau de la république.
»Oui, sire, de la république! Ce mot peut blesser les oreilles d'un monarque ordinaire; mais ici, le mot est à sa place devant celui dont le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'étendre les bornes de la république, car vous l'avez constituée sur des bases solides. Grâces à l'EMPEREUR DES FRANÇAIS, on a pu introduire dans ce gouvernement d'un seul les principes conservateurs des intérêts de tous, et fondre dans la république la force de la monarchie, etc., etc[110]...»
Voilà un échantillon du talent de François de Neufchâteau. Il avait de l'esprit, pourtant, et même beaucoup, ainsi que je l'ai déjà dit. Il était aimable, disait les vers à ravir, mais s'étonnait, après cela, tellement de lui-même, qu'il en évitait la peine aux autres. Toutefois, je le répète, il avait de l'esprit. Seulement il aurait dû sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait l'Empereur, étaient déplacées dans la bouche d'un homme qui avait eu lui-même pendant un temps la puissance exécutive. L'Empereur le comprit et le dit à Cambacérès.
—«On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le vôtre, monsieur l'archi-chancelier,» lui dit-il la veille du sacre, au moment où il arriva près de Napoléon, selon le désir que celui-ci lui avait témoigné de s'entretenir avec lui en particulier et même en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut être du plus haut intérêt. Mais jamais personne n'a su un mot de ce qui fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le présumer. Cambacérès était non seulement aimé de l'Empereur, mais estimé. Napoléon tenait à honneur d'être ami de Cambacérès. «C'est un honnête homme,» répétait toujours Napoléon, «un honnête homme supérieur.»
Que de fois je lui ai entendu répéter cette phrase... Il aimait aussi l'ordre et la régularité de Cambacérès; sa manière de recevoir surtout. Cette étiquette strictement observée ne lui paraissait nullement ridicule; et il trouvait peut-être avec raison que l'archi-chancelier était le seul grand dignitaire qui comprît bien sa position.
Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'était aimé d'aucune des Impératrices. Joséphine n'avait aucune affection pour lui. Il attribuait cet éloignement à des remontrances qu'il avait pris la liberté de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dépenses excessives, qui donnaient toujours à Napoléon des colères, quelquefois funestes pour lui-même, car elles le rendaient fort malade; et puis l'archi-chancelier était pour la séparation; Fouché également cependant, et il était en faveur auprès d'elle: mais il était faux, et Cambacérès était véridique et loyal.
Quant à Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup rire, et je la crois positivement vraie.
À l'époque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la correspondance, soit confidentielle, soit ministérielle, du beau-père et du gendre était souvent orageuse... Un jour, Napoléon jura et frappa du pied contre terre, en nommant son père et frère d'Autriche de je ne sais plus quel nom.
—«Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon père?
—Votre père, Louise!... votre père EST UNE GANACHE!... Et après ce mot il se lève, et sort en fermant la porte assez violemment pour la briser.
L'Impératrice, soit qu'elle ne connût que notre beau langage, soit qu'elle ne connût pas en entier notre dictionnaire, ou plutôt qu'elle s'en tint à la véritable acception des mots, demeura surprise devant celui que Napoléon lui avait jeté comme une injure, si elle en jugeait au ton courroucé de sa voix. Mais une injure de Napoléon! lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez l'Impératrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda aussitôt ce que signifiait le mot ganache, en lui disant pourquoi elle lui faisait cette question...
Madame la duchesse de Montebello, fort embarrassée, lui répondit cependant fort bien pour tous:
—«Une ganache! madame... c'est... c'est un brave homme... un honnête homme un peu âgé...
—Ah!...»
La chose en resta là. L'Impératrice n'en parla plus, parce que l'occasion ne se présenta pas de placer le mot; mais au moment du départ de l'Empereur pour la Russie, il laissa, comme on sait, l'Impératrice régente avec l'archi-chancelier pour conseil, et même presque comme tuteur. L'Empereur parti, le prince archi-chancelier alla présenter ses devoirs à son impériale pupille, qui, voulant lui dire une parole gracieuse, le regarda en souriant, et, prenant une physionomie toute gracieuse:
—«En vérité, lui dit-elle, je suis bien touchée que l'Empereur m'ait laissé un guide aussi respectable!... et je serai toujours empressée de recevoir les avis d'une aussi brave GANACHE!»
Qu'on juge de l'effet du compliment!
On a prétendu qu'elle avait eu l'intention de lui dire ce qu'en effet signifie ce mot. Je ne le crois pas: quel en serait le motif?... Cambacérès était un homme inoffensif, que l'Empereur estimait beaucoup, et Marie-Louise le savait. Non, je crois que ceux qui lui veulent faire une réputation de malice, pour lui sauver celle de la sottise, se trompent ici beaucoup... Marie-Louise était un de ces êtres mal organisés, à qui tout réussit mal, et qui ne savent jamais corriger leur destinée...
Elle aimait à s'amuser, et n'y entendait rien; cependant les bals lui plaisaient: elle aimait la danse et elle y valsait et dansait l'anglaise comme une personne que cela ennuie et fatigue. Cambacérès, qui, certes, n'était pas danseur, en fit la remarque un jour chez lui à un petit bal donné à Marie-Louise dans sa nouvelle maison; cependant, cette fois-ci, l'ordonnance était mieux faite; il y avait plus de jeunes gens. Presque tous les auditeurs au Conseil d'État, dont Cambacérès était le chef, pour ainsi dire, s'y trouvaient, et leur présence ajoutait et donnait même, on peut le dire, un autre aspect à la fête... Marie-Louise avait ce soir-là presqu'une apparence de beauté... Elle était bien mise, ce qui lui arrivait rarement; elle avait un petit corset de velours bleu, de ce bleu qui porte son nom encore aujourd'hui, couleur tout à fait bien pour son teint, qui était sa seule beauté réelle. Ce petit corset était brodé en diamants, la jupe était en tulle, doublée de satin blanc, et bordée par plusieurs touffes de belles de jour, d'un bleu plus foncé que nature, pour rapprocher davantage la nuance du velours. Elle était coiffée avec les mêmes fleurs et des épis de diamants, ce qui faisait admirablement dans ses beaux cheveux blonds... Elle était presque jolie comme cela! et elle l'eût été certainement, si elle eût été gracieuse!
Lorsque l'Empereur était absent, c'était bien vraiment l'archi-chancelier qui régnait à Paris; c'était son salon qui était la cour active et marquante. Sa représentation continuelle est véritablement le mot qui convient à la chose. Jamais il ne faisait un voyage pour aller, soit aux eaux, soit à la campagne ou dans le Languedoc. Lorsque l'Empereur lui dit d'avoir une campagne, il en prit une... mais à Monceaux.
Aussi l'Empereur comptait-il sur lui comme sur un ami, et il avait raison; il savait combien il pouvait s'assurer sur son calme, son bon sens et sa haute expérience dans les affaires. Ensuite il y avait un autre motif pour l'Empereur; c'était la sécurité que lui donnaient trois convictions: celle de son honnêteté d'abord, ensuite de sa circonspection, et puis enfin celle de sa poltronnerie.
—«Bah! disait Berthier, l'Empereur sait bien qu'il n'a rien à craindre de Lebrun et de Cambacérès! Ils sont honnêtes gens d'abord, et puis trop poltrons pour tenter ou soutenir une révolution, surtout l'archi-chancelier...»
Je crois que l'honnêteté de Cambacérès suffisait pour le faire tenir en repos; mais, ce que je crois encore mieux, c'est qu'il n'avait aucune chance pour réussir. Il possédait sans doute toutes ces qualités, que les souverains trouvent rarement dans leurs alentours... Mais à posséder celles qu'il faut pour être souverain soi-même, il y a encore bien loin.
Cambacérès accueillait dans son salon, avec une bienveillance plus intime que pour les autres personnes présentées, celles qui lui venaient du Languedoc. Il avait un respect religieux pour sa province. Son amitié pour moi doublait, je crois, de cette circonstance, que nous étions de la même ville... Si quelque Montpellerais lui demandait un service, il répondait presque toujours: Je le ferai!
En effet, il faisait examiner la chose; le rapport était fait dans les quarante-huit heures; car M. Lavollée secondait son oncle aussi vivement qu'il le pouvait, et, le mardi ou le samedi suivant, Cambacérès disait au compatriote solliciteur:
—«Mon cher, je me charge de votre affaire.»
Alors c'était à peu près fait. Je dis à peu près, parce qu'avec Napoléon, on ne pouvait répondre de rien.
Mais quelquefois Cambacérès avait promis, ou bien les prétentions du solliciteur ne lui semblaient pas justes. Alors il lui disait avec la même franchise: Je ne puis rien. C'est de l'honneur, cela.
Un jour je reçois une lettre d'Arras; elle m'était écrite par une personne que je ne nommerai pas, parce qu'à l'époque où j'habitais cette ville, cette personne était royaliste avec tout le fanatisme qu'on connaît à certaines gens. Ensuite elle était devenue impérialiste au même degré. En 1814 cela changea encore, et, en 1830, il y eut une nouvelle mutation. Cette dame avait un petit-fils. Jamais aïeule ne fut plus enthousiaste de sa progéniture. Le jeune homme n'avait pourtant rien d'extraordinaire; il n'était que bien, et voilà tout; mais, sur toute chose, il était enfant gâté, et voulait ce qu'il voulait avec acharnement. Il entreprit de vouloir être ce que détestait sa grand'-mère alors... il voulut servir l'Empire. La seule concession qu'il lui fit, ainsi qu'à sa mère, fut de ne pas aller à l'armée, quoiqu'il en mourût d'envie. Alors l'aïeule m'écrivit pour me prier de solliciter pour son petit-fils l'entrée du Conseil d'État. Elle avait jadis connu Cambacérès chez le marquis de Montferrier, et comptait sur ce souvenir. Mais il y avait bien des chances pour le contraire!...
Elle y comptait pourtant si bien, que dans la lettre qu'elle m'avait priée de remettre à l'archi-chancelier, elle en parlait d'une curieuse manière. Le jeune homme, je le répète, était fort bien; et, heureusement pour lui, le prince le comprit comme moi.
À mesure qu'il lisait la lettre de l'aïeule, il me regardait avec une sorte de malice tellement inusitée chez lui, que je dus m'attendre à quelque chose de bizarre.
—«Tenez, me dit-il en me donnant la lettre de madame de ****, voyez de quel style on me fait la demande d'un service.»
Je suis fâchée de ne pas avoir gardé de copie de cette lettre: elle était curieuse dans le fait. Madame de **** rappelait à Cambacérès archi-chancelier, qu'elle l'avait connu comme Cambacérès avocat; et cela si crûment, si peu délicatement, que je vis l'affaire du jeune homme tout à fait manquée. Mais je devais apprendre à connaître l'archi-chancelier.
—«Monsieur, dit-il à M. de ****, je ne pourrai répondre aux volontés de madame votre grand'-mère, qui m'ordonne, ajouta-t-il en souriant, de vous faire nommer dans les vingt-quatre heures. Mais veuillez me faire l'honneur de venir dîner chez moi mardi prochain, et en raison de notre très-ancienne connaissance, de venir à quatre heures et demie; nous causerons. Aujourd'hui je ne veux pas ennuyer madame d'Abrantès d'une aussi lourde conversation; et puis je dois me rendre au Conseil. Mais mardi, vous voudrez surtout bien permettre que je sois moi-même votre examinateur.»
Le jeune homme sortit de chez Cambacérès enchanté de lui. Sa place au Conseil d'État était d'autant plus importante à obtenir pour lui, qu'il était très-amoureux, et que le père de la jeune fille ne voulait la marier qu'à un homme ayant une carrière. Le jeune homme, quoiqu'il fût amoureux, préférait celle des armes; à cette époque il y avait une telle confiance, que personne ne croyait mourir, et on allait à l'armée comme au bal; mais pour plaire à sa famille, il s'était décidé pour le Conseil d'État.
—«Dites tout cela à l'archi-chancelier, lui dis-je; il vous servira mieux si vous avez confiance en lui; car la lettre de votre grand'-mère a failli tout gâter. Parlez à Cambacérès comme à un père.»
Il suivit mon conseil et fit bien. J'avais été invitée à dîner par Cambacérès pour ce même mardi, afin que mon protégé et moi nous fussions ensemble; et, bien que Cambacérès me l'eût répété trois fois, je n'en reçus pas moins, le même soir, une invitation imprimée. Aussitôt que j'arrivai, le prince vint à moi; et me prenant par la main, comme si nous allions danser un menuet, il me conduisit à un fauteuil et me dit tout bas:
—«Je suis parfaitement content du jeune homme; et comme j'ai pour principe de ne pas me laisser influencer par des circonstances étrangères, je le servirai parce qu'il a du mérite, et qu'il serait cruel autant qu'injuste de le rendre responsable du peu de considération que sa folle de grand'-mère m'inspire. Il peut donc compter sur moi: vous pouvez en être certaine.»
En effet, quelques semaines après, le jeune homme fut nommé auditeur au Conseil d'État. Il se maria et il est toujours demeuré reconnaissant des bontés de l'archi-chancelier.
—«Une belle bonté, vraiment! disait la grand'-mère, lorsqu'il en parlait devant elle; il devait vous faire nommer: il ne pouvait faire autrement, j'avais dîné vingt fois avec lui chez M. de Montferrier!..»
Un officier de la maison de l'Empereur, homme d'esprit et de bonnes manières, dont le père était un des amis les plus intimes de ma mère, M. le marquis de Beausset, était un habitué du salon de Cambacérès. Il était préfet du palais; et, en vérité, il entendait cette fonction admirablement bien. Il avait cependant un rival, non seulement dans la maison de l'Empereur, mais auprès de l'archi-chancelier: c'était M. de Cussy. M. de Cussy était un homme excellent, mais ne comprenant guère la vie que comme elle s'écoulait pour lui. Il ne lui fallait des fêtes que parce qu'il y a toujours un souper, ou bien des rafraîchissements d'une nature plus substantielle que des sirops. Il avait un profond mépris pour les maisons qui reçoivent à gosier sec, comme il le disait.
«Il n'y a plus de France! s'écriait-il un jour; il n'y a plus de France!... on ne soupe plus!...»
Cambacérès l'avait nommé d'Aigrefeuille second. Il allait beaucoup chez lui, ainsi que M. le marquis de Beausset; ils étaient rivaux, mais cela n'était pas alarmant et ne passait jamais le seuil de l'office impérial.
On voit que l'addition de ces deux messieurs ne devait ni enlever ni ajouter quelque chose à l'élégance de la cour de l'archi-chancelier; car ceux qui la formaient habituellement étaient loin de pouvoir être donnés pour des modèles en ce genre.
C'était d'abord M. le marquis de Montferrier, homme de bonne naissance, âgé de cinquante ans au moins, gros, poudré, et l'antipode d'une contredanse, quoiqu'il sourît toujours.
C'était Monvel, frère de mademoiselle Mars, et fils du fameux acteur Monvel. Il était secrétaire du prince.... Maigre, pâle, sa figure longue et étroite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il n'en savait rien.
C'était encore M. de Villevieille, contemporain de Voltaire et disant les vers admirablement. Mais il aurait fallu rétrograder de quelque trente ans par-delà: c'était donc encore une figure peu admissible dans une fête.
C'était d'Aigrefeuille enfin, avec sa grotesque figure et sa burlesque toilette! Toutes deux méritent d'être connues.
D'Aigrefeuille[113] était un fort bon homme, ayant de l'esprit et des connaissances, choses qui disparaissaient pour le monde devant sa gloutonnerie, mais qui pourtant existaient réellement. Sa figure était incroyable; il avait une grosse tête placée sur un cou très-court; son visage était fait comme peu de visages le sont; ses yeux, très-gros et très-saillants, étaient parfaitement ronds et d'un bleu pâle et terne; son nez, formé d'une boule de chair, était au-dessous de ces yeux que je vous ai dits, et surmontait une bouche formée de deux grosses lèvres qu'il léchait incessamment, comme s'il venait de manger une bisque, et tout cela avec deux grosses joues fleuries, mais tremblantes, formaient deux fossettes quand il faisait son gros rire, ce qui arrivait souvent; ses jambes étaient petites, c'est-à-dire courtes, car elles étaient grosses et ramassées; son ventre très-gros et sa taille petite: voilà le portrait de l'homme, ni flatté ni chargé.
Qu'on se figure à présent ce personnage que je viens d'essayer de peindre, vêtu d'un habit de velours ras, bleu de ciel, doublé de satin blanc et garni d'une hermine, qui jouait le lapin blanc, attendu qu'il n'y avait pas de queues noires.
Voilà l'origine de cette belle toilette.
D'Aigrefeuille était fort ami d'une bonne, excellente et spirituelle personne, la comtesse de la Marlière. Un jour, il était chez elle, et lui contait ses chagrins d'être obligé d'acheter un habit habillé.
—«Mais, lui dit la comtesse, j'ai une robe de velours bleu de ciel, la couleur est un peu tendre, mais, qu'importe? prenez-la.»
D'Aigrefeuille, ravi, emporte sa robe, et son bonheur l'adresse chez le valet de chambre de l'archi-chancelier, au moment où il mettait en ordre des fourrures qu'il tenait encore à la main.
—«Tenez, monsieur d'Aigrefeuille, voilà de quoi garnir richement votre habit. Ce sont les rognures de l'hermine avec laquelle on a garni le manteau du sacre, pour monseigneur.»
D'Aigrefeuille, ravi du magnifique présent que le valet de chambre aurait probablement jeté, s'il ne le lui avait pas donné, fit faire l'habit bleu de ciel, se mit en dépense pour la doublure de satin blanc, et fit apposer sur les manches et au collet, ainsi que sur tous les bords, les petites bandelettes de fourrures blanches de l'hermine, dans laquelle il n'y avait plus une queue noire.
C'est avec cet habit que d'Aigrefeuille se faisait beau les samedis et mardis, chez l'archi-chancelier. Pour tout le monde, il n'était que ridicule; pour moi, il était comique. Pour moi, qui connaissais l'histoire du velours et de la fourrure, cet habit valait plus que pour une autre.
Cette histoire d'un habit bleu m'en rappelle une que j'ai omise dans le salon des princesses: c'était pour celui de la princesse Pauline.
M. de Th.... était, ce qu'il est encore, un officier plein de mérite et tout à fait estimable; mais il avait beaucoup de couleur, et le sang lui montait facilement aux joues. Ceci est indépendant des qualités de quelqu'un.
M. de Th.... était absent de Paris; il y revient, et trouve qu'en son absence on a donné l'ordre très-sévère de n'aller à la cour qu'avec un habit habillé. C'est un ordre un peu dur pour un jeune officier de cavalerie ayant une jolie tournure, et qui n'a que son uniforme... Dans cette perplexité, il rencontre M. Eugène de Faudoas, et lui conte son aventure.
—«Bah! n'est-ce que cela? lui dit M. de Faudoas; ma sœur va réparer ton malheur à l'instant. Il me faut un habit aussi, et je vais la prier de faire les deux emplettes.»
Madame la duchesse de Rovigo, avec son indolence habituelle, commande d'aller prendre chez Lenormand deux habits habillés, pour MM. de Th.... et de Faudoas, et de les porter chez leur tailleur, pour que ces habits fussent prêts pour le même soir, à neuf heures.
M. de Tha.... lorsqu'il essaya son habit, ne fit aucune attention à sa couleur. Il la trouva bien un peu claire, mais la chose était de trop peu de conséquence pour l'arrêter un moment de plus, lorsqu'il avait tant à faire. L'habit arrive fort tard. M. de Tha... le passe immédiatement et arrive enfin chez la princesse Pauline. Il était près de dix heures; le bal était commencé depuis longtemps, et la foule encombrait les salons. Tout à coup j'avise, au milieu des hommes qui se tenaient près de la porte qui communiquait de la galerie au grand salon, une figure étrange. Je fais un signe à la duchesse de Bassano, qui était près de moi; nous regardons plus attentivement, et nous reconnaissons M. de Tha..., dans son superbe habit de velours bleu céleste, brodé en argent; mais avec l'addition d'une coiffure poudrée à blanc, dans laquelle était encadrée sa figure bonne et excellente, et même agréable, mais si fortement colorée d'un pourpre foncé dans ce moment surtout, où il se trouvait dans une position gênée et presque au supplice, qu'il paraissait comme une fraise au milieu d'un fromage à la crème. Madame de Bassano et moi ne pûmes retenir un sourire qui, au fait, comprimait un éclat de rire que nous cachâmes comme nous le pûmes sous notre éventail. La princesse, qui nous vit rire, dirigea ses regards vers le lieu où allaient les nôtres. Aussitôt qu'elle aperçut M. de Tha...., elle mit aussi son éventail devant elle; ce que voyant le pauvre M. de T....., il devint exactement pourpre et fit craindre quelque accident. Jamais je n'ai vu une figure de cette teinte placée entre des cheveux blancs à frimas et un habit bleu de ciel, comme le prince Mirliflore! ce qui prouve que la chose accidentellement peut tout décider chez nous. Car M. de T.... était fort bien, avait très-bon air, et certes, ne pouvait jamais prêter à rire; mais, cette fois, il n'y avait pas moyen.
Ces malheureux costumes, que l'Empereur forçait de porter à la cour, faisaient le désespoir de la plupart des hommes. Mais l'archi-chancelier était vraiment heureux de cet usage rétabli. Ce n'était qu'aux grandes cérémonies qu'il avait particulièrement une tournure burlesque, avec le grand habit du sacre, ou même le manteau et l'habit des grandes réceptions. Ce chapeau, retroussé par-devant, à la Henri IV, avec toutes ces plumes; ce manteau, cet habit au lieu du pourpoint, qui va seul avec le manteau, toute cette toilette est ridicule, lorsqu'elle n'est pas noblement portée. Lorsque le chapeau est posé tout droit sur la tête, le manteau placé tant bien que mal sur l'épaule gauche, l'écharpe blanche tournée autour du corps, et dont quelquefois le gros nœud arrivait au milieu de la poitrine, tout cet attirail mal mis et mal porté devenait une mascarade, et non plus un habillement de cour. L'archi-chancelier, pour dire le mot, avait l'air de jouer une parade, tandis qu'il portait au contraire fort bien l'habit habillé.
J'ai déjà dit qu'il n'aimait pas les fêtes. Il n'y allait que par obligation; qu'on juge de l'ennui que ces bouleversements lui donnaient chez lui-même. Il venait me voir quelquefois; et, comme je l'aimais et l'estimais fort, j'étais très-sensible à une preuve de bonté qu'il ne donnait presque à personne. Quelquefois il se rencontrait chez moi avec le cardinal Maury. Alors ils me charmaient tous deux par leur conversation variée, et surtout dans ce qui avait rapport aux premiers jours de la Révolution. Cambacérès ne provoquait ni ne fuyait ce sujet de conversation que je cherchais toujours, moi, à éluder, quelque plaisir qu'il me fît, car je craignais les discussions, et puis... le 21 janvier... Mais le cardinal me dit un jour, après qu'il fut parti:
—«Cela ne peut rien lui faire qu'on lui parle du procès du roi, parce que son vote est positivement de ceux qui ont été faits pour le sauver.
—C'est votre opinion, monseigneur? lui demandai-je fort étonnée.
—Oui, sur mon honneur, je l'ai dit à l'Empereur, qui, ainsi que vous le savez, n'aime pas ceux qui ont voté la mort de Louis XVI, qu'il n'appelle jamais que le malheureux Louis XVI!... Vous pouvez être sûre que Cambacérès voulait sauver le roi[114].»
Voilà ce que m'a affirmé, plus de dix fois, le cardinal Maury.
Cette parole me fut dite entre autres fois par le cardinal, chose étrange! deux jours seulement avant une autre fête donnée par l'archi-chancelier, dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Dominique. J'en fais la remarque, parce qu'il arriva une aventure si singulière à ce bal, qu'il est permis de croire ceux qui l'ont réfutée dans l'intérêt de l'archi-chancelier; mais elle me fut certifiée alors par le comte Dubois, qui était en ce même temps préfet de police, et, depuis, il me l'a confirmée, il n'y a pas quatre ans, dans son château de Vitry.
La fête de l'archi-chancelier devait être plus belle, en effet, qu'aucune de celles de l'hiver. Il y avait ensuite une raison pour le croire, ce qui à Paris est déjà beaucoup. Cette raison était la fraîcheur des ameublements; tout y était neuf et fort beau; l'hôtel lui-même était une belle résidence, et certes, cette fois, le maître de cette magnifique habitation n'avait rien négligé pour que sa fête fût superbe. Des fleurs, des lumières en abondance; une foule de femmes charmantes, couvertes de diamants, portant de riches et d'élégants costumes... c'était un bal masqué et costumé... L'Empereur avait le goût de ces sortes de fêtes à un degré vraiment étonnant pour un homme aussi sérieux et absorbé par de si grands intérêts, surtout à cette époque, où la guerre d'Espagne était dans toute sa fureur, et où lui-même rêvait une autre campagne d'Autriche?... Peut-être avait-il le besoin de se distraire des grands soins qui dévoraient sa vie, et ce moyen lui plaisait-il plus qu'un autre.
Quoi qu'il en soit, il aimait ces bals masqués, où, presque toujours, il s'amusait à former une intrigue. Je ne crois pas cependant qu'il ait été pour rien dans celle qui eut une si funeste issue[115], par l'impression qu'elle produisit sur celui qu'elle concernait.
La fête était brillante, animée; les déguisements étaient charmants. Plusieurs quadrilles avaient été remarqués. On les avait formés avec des costumes rappelant les personnages d'une pièce en vogue au même moment. Ainsi, par exemple, des femmes de ma société intime, choisirent ceux de la charmante pièce d'Alexandre Duval, la Jeunesse de Henri V. Madame la baronne Lallemand était bien jolie en Betty, avec son aimable et doux visage et ses beaux cheveux châtains sous le grand chapeau de velours noir. Madame de Montgardé avait le costume de Clara, et le capitaine Copetait était très-bien représenté par un Polonais de nos amis, le comte Joseph Motchinsky.
Je ne me souviens plus qui avait fait le quadrille des Deux Magots, mais il était charmant. On n'avait rien retranché, et il était fort nombreux. M. de Forbin lui avait un costume oriental purement observé, qui lui allait admirablement. On regardait beaucoup une magnifique aigrette en diamants, dans laquelle était contenue un héron noir du plus grand prix. Son poignard était aussi de la plus grande richesse.
—«Bah! disait-il en riant quand on lui parlait de la beauté de cette aigrette, tout cela est faux!»
C'était une aigrette très-véritable et du prix peut-être de 30 ou 40,000 francs; au reste, elle ne lui était que prêtée.
La fête avait eu un grand succès... L'archi-chancelier, fatigué d'avoir fait les honneurs de sa maison avec autant de politesse que de grâce, sentit enfin le besoin de se reposer. Il s'arrêta dans une pièce où il y avait peu de monde, et demanda une glace ou un sorbet; il était à peine assis dans une vaste et moelleuse bergère, savourant son sorbet, qu'un masque noir, enveloppé dans un très-ample domino, vint s'asseoir auprès de lui, et se tourna de son côté comme pour le regarder très-fixement. Pendant quelques instants, Cambacérès ne prit nullement garde à ce masque; mais, ennuyé probablement de voir cette masse sombre et silencieuse ne faire aucun mouvement, n'articuler aucun son, il se tourna à son tour vers le masque, et lui dit:
—«Es-tu donc muet, beau masque?»
Le masque noir ne répondit pas.
—«Il paraît que non-seulement tu es muet, mais que tu es impoli!» dit Cambacérès.
Le masque noir remua lentement la tête pour dire NON.
—«Ah! voilà une réponse, au moins... Eh bien! trouves-tu ma fête belle?
—Trop belle! répondit enfin le masque noir d'une voix creuse et sourde, dont l'intonation fit tressaillir Cambacérès.
—Tu trouves!... dit-il; mais quand on reçoit son souverain, il faut faire ce qu'on ne ferait par aucune autre considération...
—Tu ne savais pas que tu devais le recevoir, ton souverain! reprit le masque noir avec un accent étrangement impérieux et qui s'élevait à mesure qu'il parlait.
—Comment, je ne savais pas que l'Empereur...
—Silence! impie, dit avec une sorte de violence le masque noir, et en posant sur la main dégantée de l'archi-chancelier sa main couverte d'un gant blanc, mais qui pourtant le glaça jusqu'aux os...
—Qui êtes-vous donc, monsieur? dit l'archi-chancelier en se levant.»
Et en même temps il porta la main à la sonnette, car le peu de personnes qui se trouvaient dans cette pièce reculée s'étaient retirées en le voyant en conférence, à ce qu'ils croyaient du moins, avec le masque noir... Et dans ce moment il était seul avec cet être singulier, dont la voix et les manières avaient une apparence hostile.
—Épargne-toi le soin d'appeler, lui dit-il; je me nommerai et me montrerai même à toi, si tu le veux. Tes valets ou tes complaisants n'ont rien à voir dans ce qui se passera entre nous.
—Monsieur!... qui donc êtes-vous?»
Et, tout en faisant cette question, il racontait lui-même au comte Dubois que sa langue était comme paralysée, et qu'il ne pouvait parler.
—«Tu veux donc savoir qui je suis?... Tu le sauras... peut-être; écoute... Te rappelles-tu un jour de ta vie que tu voudrais racheter?
—Non, répondit Cambacérès avec assurance, après avoir réfléchi un moment.
—Non! répéta le masque noir d'une voix foudroyante... et ses yeux semblaient lancer des éclairs!
—Non, dit de nouveau et avec force l'archi-chancelier; car jamais je n'ai agi que d'après ma conviction et ma conscience. En ma qualité d'avocat, j'ai pu arriver à des conclusions qu'il m'était pénible de donner; mais je[116] me croyais probablement en droit de le faire; dès lors, je ne suis plus que l'instrument de Dieu.
—Ne prononce pas son nom; tu n'en es pas digne.
—Monsieur! dit Cambacérès en se dirigeant vers une porte qui donnait dans une pièce où il y avait des joueurs, votre conduite est trop étrange pour que je la supporte plus longtemps. Remerciez-moi de ne pas vous faire arrêter... et surtout ne tenez pas de pareils discours à un petit masque que je vois traverser un des salons en face de nous. Il pourrait avoir moins de patience que moi; mais enfin la mienne est à bout, je vous en préviens.
—Je n'ai rien à dire à ce petit masque, répondit l'homme noir; il n'a fait que suivre la route que toi et tes pareils lui avez ouverte.»
Cambacérès tressaillit, mais ne continua pas moins de s'avancer vers la porte. Tout à coup le masque le rejoint, sans que le bruit de ses pas ait été entendu par lui[117]; et le ramenant, sans qu'il eût la force de résister, à côté de la cheminée.
—«Te rappelles-tu le 21 janvier?» lui dit-il tout bas.
Cambacérès demeura sans voix.
—«Te rappelles-tu le 21 janvier? répéta la voix, avec un accent plus solennel...
—Oui... oui... ce fut un malheureux jour; mais je ne fus pas coupable!...
—Tu fus RÉGICIDE!
—Monsieur! s'écria Cambacérès, surmontant enfin la torpeur qui l'accablait depuis une heure, et le frisson qui venait de le saisir. Monsieur, je veux savoir qui vous êtes.
—Je t'ai dit que je me montrerais à toi, je tiendrai ma parole; viens, et tu me connaîtras.»
Le masque noir se dirigea vers une pièce voisine qui, abandonnée par les joueurs, à cette heure de la nuit, était alors solitaire et sombre. Puis il s'arrêta à la porte en regardant Cambacérès, comme pour l'inviter à le suivre... Celui-ci hésita; un moment, sa main se leva de nouveau pour sonner; mais une force, qu'il a dit depuis être invincible, la faisait aussitôt retomber à son côté... Il voulut appeler, sa langue demeura muette... Il voulut fuir... il ne put marcher!... Il leva les yeux... l'homme noir, toujours sur le seuil de la porte, semblait l'attendre... Il craignait vaguement de le suivre, et pourtant toujours subjugué par cette même force, sous la puissance de laquelle il fléchissait depuis une heure, il s'avança en chancelant vers l'appartement voisin... Le masque y entra avec lui... Quelques bougies y brûlaient encore, et, par intervalles, jetaient des éclats d'une lumière très-vive...
L'homme noir s'arrêta près de la cheminée. Il regarda quelques instants l'archi-chancelier qui était là, tremblant, et comme sous le prestige d'un rêve terrible...
—«Tu veux me connaître, dit enfin le masque d'une voix lente, mais plus forte qu'une voix ordinaire... Tu présumes donc beaucoup de ton courage?
—Qui donc es-tu?»
L'homme leva lentement la main, et dénoua son masque... Puis il rejeta son camail en arrière, et son visage demeura tout entier découvert...
Dans ce moment, les bougies du candélabre qui était au-dessus de sa tête l'illuminèrent d'une lueur vacillante et blafarde... Cambacérès le vit alors tout entier; et, poussant un grand cri, il tomba sans connaissance sur le parquet...
C'était Louis XVI!!!...[118]
SALON DE Mme LA DUCHESSE DE BASSANO.
1811.
Pendant les onze années que M. le duc de Bassano passa à la secrétairerie d'État, il n'eut pas chez lui l'apparence même de ce que nous avions, par nos maris, nous autres jeunes femmes dans une haute position, une maison ouverte. La confiance illimitée que lui accordait l'Empereur, la connaissance intime qu'il avait de toutes les choses politiques, le danger pour lui de répondre une parole en apparence frivole et dont la conséquence pouvait être importante; tous ces empêchements avaient mis obstacle à l'exécution d'un de ses désirs les plus vifs. Celui d'avoir une réunion habituelle d'amis et de personnes agréables du monde, pour rétablir cette vie sociable toute française et que ne connaissent en aucun point les autres pays que par nos vieilles traditions. Nul n'était plus fait que le duc de Bassano pour mettre un tel projet à exécution. Il était homme du monde en même temps qu'un homme habile. Il avait la connaissance parfaite de ce que la société française exige et rend à son tour. Il était alors, ce qu'il est encore aujourd'hui, l'un des hommes les plus spirituels de notre société élégante; racontant à merveille, comprenant tous les hommes et sachant jouir de tous les esprits qui s'offrent à lui, quelque difficile que leur clef soit à trouver.
Madame la duchesse de Bassano était une des femmes les plus remarquables de la cour impériale. Elle était grande, belle, bien faite, parfaitement agréable dans ses manières, d'un esprit doux et égal, et possédant des qualités qui la faisait aimer de toutes celles qui n'étaient pas en hostilité avec ce qui était bien. Lorsqu'elle se maria elle n'aimait pas la cour, où elle vint presque malgré elle. Aussi, bien qu'elle fût alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle vivait fort retirée et tout à fait dans l'intérieur de sa maison. Nommée dame du palais lors de l'Empire, elle devint alors l'un des ornements de la cour. Le genre régulier de sa beauté lui donnait de la ressemblance avec celle de la duchesse de Montebello. Les traits de la duchesse de Montebello étaient peut-être plus semblables à ceux des madones de Raphaël, mais madame de Bassano était plus grande et mieux faite.
En parlant du salon de madame la duchesse de Bassano, et le prenant au moment où son mari fut ministre des affaires étrangères[119], je dois nécessairement parler beaucoup du duc; c'est alors un des devoirs de ma mission de le faire connaître tel qu'il était, et de le montrer éclairé par le jour véritable sous lequel il doit être vu.
La famille de M. Maret[120] (depuis duc de Bassano) était généralement estimée; son père, médecin distingué, était en outre secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, et dans la plus haute estime, non-seulement de tout ce que la littérature française avait de plus élevé, mais des savants étrangers les plus en renommée. Je donnerai tout à l'heure une preuve, comme en reçoivent rarement les hommes de lettres entre eux, de cette affection portée à M. Maret le père par la science étrangère.
Un fait peu connu, même des amis de M. de Bassano, c'est qu'il a vivement désiré, après de très-fortes études, de suivre la carrière du génie ou de l'artillerie.
Il n'avait que dix-sept ans lorsque le concours s'ouvrit à l'académie de Dijon pour un éloge de Vauban. Tourmenté déjà du désir de marcher sur les traces de cet homme illustre, le jeune homme voulut aussi concourir, lui, pour cet éloge. Mais le moyen; son père était bon, mais sévère, et ne voulait permettre aucun travail de ce genre. Heureusement pour lui, le jeune Maret avait à sa disposition la vaste bibliothèque des jésuites; il allait y travailler, et là, il demeurait au moins quelques instants sans être troublé. Quelques jours avant la fin de son ouvrage, étant seul dans ce lieu, il y fut surpris par le bibliothécaire lui-même, ennemi personnel de M. Maret le père.....
—«Votre père vous demande, dit-il au jeune homme....» Et tandis qu'il y court, le bibliothécaire, curieux de voir à quel genre de travail s'occupe le jeune élève, prend le livre qu'il avait laissé ouvert à l'endroit même qu'il copiait, et lit ce passage. Ce livre était l'Histoire des siéges, par le père Anselme.... Le bibliothécaire fut éclairé, et remit aussitôt le livre à sa place. Il en savait assez pour nuire.
L'éloge de Vauban terminé, il fallait le faire parvenir à l'académie de Dijon pour qu'il y prît son rang et son numéro. M. Maret le père, comme secrétaire perpétuel, était chargé de ce soin. Mais le travail était long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent à son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les concours surtout. Un jour où le courrier avait été plus considérable que de coutume, le jeune homme eut soin de ménager une grande enveloppe, et dit, en substituant son éloge au papier insignifiant qu'elle contenait:
—«Ah! voilà encore une pièce pour le concours!
—Vraiment, observa M. Maret, elle arrive à temps! Le concours ferme demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place; donne-lui un numéro.»
Le jeune Maret place son éloge sous une autre enveloppe, lui donne un numéro; et le voilà attendant son sort avec une anxiété que peuvent seuls connaître ceux dans cette position.....
Le dépouillement fait ne laisse que deux éloges pour se disputer le prix. L'un est d'un jeune officier du génie, l'autre d'un enfant[121] pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la commission qui devait prononcer hésite dans son jugement.
Le bibliothécaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux éloges, et qui avait la volonté de lui nuire, cherchait mille moyens pour déverser une sorte de défaveur sur le morceau que tout le monde s'accordait à trouver vraiment beau. Enfin, le président impatienté de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothécaire:
—«Il me semble, monsieur, que les personnalités sont interdites parmi nous.»
Enfin l'académie prononce. Un des éloges a le prix, l'autre l'accessit. La médaille appartient à l'officier du génie, l'accessit à M. Maret.....
La pièce avec laquelle il avait concouru était de Carnot, sous-lieutenant alors dans l'arme du génie. Sans doute elle était bien; mais celle de son concurrent était peut-être plus belle, parce qu'il y avait mis toute la chaleur de son âge et toute l'ardeur qu'on apporte à cet âge au travail pour lequel on demande une couronne... Il était visible que les académiciens avaient un grand regret de prononcer le jugement tel qu'il était... Malheureusement il fallut que cela fût ainsi..... Mais la pièce du jeune Maret eut les honneurs de la lecture en pleine séance académique, présidée par M. le prince de Condé[122]..... M. Maret le père, vivement ému de cette scène inattendue pour lui, sortit aussitôt que la séance fut terminée, et passa dans le jardin avec son fils..... À peine le jeune homme avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent... Carnot avait les deux médailles... le grand prix... un grand honneur enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'était pas dans tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait dû l'écouter avec équité; il n'en fut pas ainsi.
—«Monsieur, dit-il au jeune Maret, l'académie n'a pas été juste en m'accordant les deux médailles... Je sens moi-même tout ce que votre éloge de Vauban renferme de beau et de bien..... J'ai moins de mérite que vous si j'ai réussi en quelques points, car je suis officier du génie... et je puis avouer que j'ai mis en oubli un fait d'un haut intérêt, que vous n'avez pas omis[123]. Permettez-moi de faire ce que l'académie n'a pas fait, et veuillez accepter de ma main cette seconde médaille.»
Il était évident que Carnot était blessé de cette concurrence qui lui faisait trouver presque une défaite dans la victoire, car il voyait trop bien quel intérêt inspirait l'éloge du jeune Maret; et il crut en imposer au public et... et peut-être à lui-même en partageant avec lui le prix de l'académie..... Le jeune Maret sentit instinctivement que la proposition n'avait pas cette expression franche et de prime-saut qu'aurait inspirée un élan généreux; et puis, dans sa modestie, il ne se croyait pas de force à lutter avec Carnot, qu'il remercia, mais sans accepter.
—«Monsieur, lui dit-il, j'eusse été fier et heureux de mériter la médaille... mais je sais trop bien qu'elle est on ne peut mieux entre vos mains; permettez-moi de l'y laisser. Ne l'ayant pas reçue de l'académie, je ne peux la recevoir de vous[124].»
Les deux rivaux se séparèrent. Carnot emporta ses médailles, et Maret un nouvel espoir de succès dans la carrière littéraire. Ce fut alors qu'il fit un petit poëme en deux chants, intitulé la Bataille de Rocroy, qu'il dédia au prince de Condé[125].
Mais son père voulait qu'il étudiât profondément les lois. Il se mit sérieusement à ce travail, et par une sorte de pressentiment il y joignit l'étude du droit politique... Peu après il prit ses grades à l'université de Dijon, et fut reçu avocat au parlement malgré sa grande jeunesse.
Toutefois son goût le portait avec ardeur vers la carrière diplomatique; son père l'envoya à Paris. Là, recommandé vivement à M. de Vergennes dont le crédit était tout-puissant en raison de l'amitié que lui portait le roi; ne voyant que la haute société et la bonne compagnie, étudiant constamment avec la volonté d'arriver, M. Maret put se dire qu'il pouvait prétendre à tout. Recommandé et aimé de toutes les illustrations de l'époque, il obtint un honneur très-remarquable: ce fut d'être présenté au Lycée de Monsieur (l'Athénée) par Buffon, Lacépède et Condorcet... Être jugé et estimé de pareilles gens au point d'être présenté par eux à une société savante aussi remarquable que l'était celle-là à cette époque, c'est un titre impérissable.
M. de Vergennes mourut. M. Maret perdait en lui un protecteur assuré. Il résolut alors d'aller en Allemagne pour y achever ses études politiques... mais à ce moment la révolution française fit entendre son premier cri: on sait combien il fut retentissant dans de nobles âmes!... M. Maret jugea qu'il ne trouverait en aucun lieu à suivre un cours aussi instructif que les séances des états-généraux qui s'ouvraient à Versailles: il fut donc s'y établir. Ce fut donc les séances législatives qu'il rédigea pour sa propre instruction, et de là jour par jour, le Bulletin de l'Assemblée nationale. Mirabeau, avec qui le jeune Maret était lié, lui conseilla, ainsi que plusieurs autres orateurs tels que lui, de faire imprimer ce bulletin.... Panckoucke faisait alors paraître le Moniteur: il y inséra ce bulletin, auquel M. Maret exigea qu'on laissât son titre. Il avait une forme dramatique qui plaisait. C'était, comme on l'a dit fort spirituellement, une traduction de la langue parlée dans la langue écrite. Ce fut un nouveau cours de droit politique d'autant plus précieux qu'il n'avait rien de la stérilité d'intérêt de ces matières. C'était en même temps un tableau vivant des fameuses discussions de l'Assemblée nationale et ses athlètes en relief avec leurs formes spéciales, en même temps qu'il rendait l'énergique vigueur de leurs improvisations et les orages que soulevaient leurs débats.
L'Assemblée nationale finit: M. Maret fut alors nommé secrétaire de légation à Hambourg et à Bruxelles. Là, malgré sa jeunesse, il fut chargé des affaires délicates de la Belgique, après la déclaration de guerre, ainsi que de la direction de la première division des affaires étrangères, avec les attributions de directeur général de ce ministère... et M. Maret n'avait alors que vingt-huit ans!...
Envoyé à Londres, où cependant étaient en même temps M. de Chauvelin et M. de Talleyrand, il fut député auprès de Pitt, pour traiter des hauts intérêts de la France... À son retour, et n'ayant pas encore vingt-neuf ans, M. Maret fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Naples. Il partit avec M. de Sémonville qui, de son côté, allait à Constantinople. Ce fut dans ce voyage que l'Autriche les fit enlever et jeter, au mépris du droit des gens, dans les cachots de Mantoue[126], non pas comme des prisonniers ordinaires, mais comme les plus grands criminels... Chargés de chaînes si pesantes, que le duc de Bassano en porte encore les marques aujourd'hui sur ses bras!... jetés dans des cachots noirs et infects, ils en subirent bientôt les affreuses conséquences... Trois jeunes gens de la légation moururent en peu de temps. Attaqué lui-même d'une fièvre qui menaçait sa vie, M. Maret fut bientôt en danger.
Ce fut alors que le nom de son père fut pour lui comme un talisman magique. Il avait correspondu avec l'académie de Mantoue... Une députation de cette académie, conduite par son chancelier Castellani, demanda et obtint à force de prières que M. Maret fût transféré dans une prison plus salubre.
«Ce que nous demandons, dit la députation, c'est d'apporter du secours et des consolations au fils d'un homme dont la mémoire nous est si chère!...»
Les prisonniers furent transférés dans le Tyrol, dans le château de Kuffstein... Là, Sémonville et Maret passèrent encore vingt-deux mois dans la plus dure captivité. Seulement ils étaient au sommet du donjon, et non plus dans ses souterrains. Mais séparés... seuls... sans livres ni papier... ni rien pour écrire... l'isolement et l'oisiveté... pour seule occupation les souvenirs de la patrie... de la famille... et le doute de jamais les revoir!... L'enfer n'a pas ce supplice dans tous les habitacles du Dante!...
La tyrannie nous donne toujours le désir de la braver. M. Maret, privé de tous les moyens d'écrire, voulut les trouver: il y parvint. Avec de la rouille, du thé, de la crème de tartre et je ne sais plus quel autre ingrédient, qu'il sut se procurer, sous le prétexte d'un mal d'yeux, il obtint une encre avec laquelle il put écrire. Il chercha dans son mauvais traversin et il trouva une plume longue comme le doigt, qu'il tailla avec un morceau de vitre cassée.... On lui portait diverses choses dont il avait besoin pour sa santé ou sa toilette... Ces objets étaient enveloppés dans de petits carrés de papier grands comme la main... M. Maret les recueillit au nombre de trois ou quatre et transcrivit sur ces feuilles informes une comédie, une tragédie et divers morceaux[127] sur les sciences et la littérature. Enfin on échangea MM. Maret et Sémonville et les autres prisonniers contre madame la duchesse d'Angoulême, qui souffrait aussi dans le Temple un supplice encore plus horrible que les prisonniers du Tyrol... car des larmes seulement de douleur et de colère coulaient sur les barreaux de leur prison... tandis que l'infortunée répandait des larmes de sang et de feu sur les tombes de tout ce qu'elle avait aimé!...
Rentré dans sa patrie, M. Maret trouva la France reconnaissante; et le Directoire rendit un arrêté, en vertu d'une loi spéciale, par lequel il fut reconnu que M. de Sémonville et lui avaient honoré le nom français par leur courage et leur constance.
Ce fut alors que M. de Talleyrand, rappelé en France par le crédit de madame de Staël, intrigua par son moyen pour être ministre des affaires étrangères... Une autre faveur était à donner au même instant: c'était d'aller à Lille pour y discuter les conditions d'un traité de paix avec l'Angleterre.
C'était lord Malmesbury qu'envoyait M. Pitt... M. Maret et M. de Talleyrand furent les seuls compétiteurs et pour la négociation et pour le ministère... M. Maret, qui savait qu'on traitait en ce moment de la paix avec l'Autriche, à Campo Formio, voulut contribuer à cette grande œuvre, et sollicita vivement d'aller à Lille: il fut nommé. C'est alors qu'il eut pour la première fois des rapports qui ne cessèrent qu'en 1815, avec Napoléon... Une immense combinaison unissait les deux négociations de Lille et de Campo Formio; la paix allait en être le résultat... mais la faction fructidorienne était là... et malgré les efforts constants des grands travailleurs à la grande œuvre, tout fut renversé et le fruit de la conquête de l'Italie perdu... Alors Bonaparte s'exila sur les bords africains... M. Maret dans ce qui avait toujours charmé sa vie, la culture des lettres et de la littérature... Au retour d'Égypte, les rapports ébauchés par la correspondance de Lille à Campo Formio se renouèrent à la veille du 18 brumaire. Dégoûté par ce qu'il voyait chaque jour, comprenant que sa patrie marchait, ou plutôt courait à sa ruine, M. Maret eut la révélation de ce qu'elle pouvait devenir sous un chef comme Napoléon, et il lui dévoua ses services et sa vie, mais jamais avec servilité, et toujours, au contraire, avec une noble indépendance. M. Maret assista aux 18 et 19 brumaire, et, le lendemain, fut nommé secrétaire général[128] des Consuls, reçut les sceaux de l'État, et prêta le serment auquel il a été fidèle jusqu'au dernier jour. À dater de ce moment, M. Maret fut le fidèle compagnon de Napoléon. On a vu qu'il travaillait avec lui à la place des ministres; mais, indépendamment de cette marque de confiance, il en reçut beaucoup d'autres aussi étendues, de la plus grande importance. Devenu ministre secrétaire d'État lors de l'avénement à l'Empire[129], M. Maret ne quitta plus l'Empereur, même sur le champ de bataille; et lorsque Napoléon entrait, à la tête de ses troupes, dans toutes les capitales de l'Europe, le duc de Bassano était toujours près de lui pour exercer un protectorat que plusieurs souverains doivent encore se rappeler, si toutefois un roi garde le souvenir d'un bienfait.
Napoléon aimait à accorder au duc de Bassano ce qu'il lui demandait.
—«J'aime à accorder à Maret ce qu'il veut pour les autres,» disait l'Empereur, «lui qui ne demande jamais rien pour lui-même.»
C'était vrai, et l'avenir l'a bien prouvé.
J'ai déjà dit que le père du duc de Bassano était fort aimé et estimé, et qu'il lui acquit beaucoup de protecteurs, dont le plus puissant était M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères; et on a vu que, se conduisant toujours avec sagesse et grande capacité, il eut partout de grands succès.
J'ai raconté la vie de M. de Bassano avant l'époque où Napoléon, qui se connaissait en hommes, le choisit pour remplir le premier poste de l'État auprès de lui; c'est une réponse faite d'avance à ces esprits chercheurs de grands talents, et qui demandent ce qu'il a fait, l'avant-veille du jour où ils connaissent un homme. Pour eux, son existence est dans le moment présent; quant à la conduite de M. de Bassano, pendant tout le temps où il a été au pouvoir, elle a été admirable, non-seulement sous le rapport d'une extrême probité, mais comme homme de la patrie; et lorsque Napoléon fit des fautes, ce fut toujours après une lutte avec M. de Bassano, surtout à Dresde et dans la campagne de Russie, ainsi qu'en 1813 et 1814.
Mais je n'écris pas l'histoire dans ce livre, je n'y rappelle que ce qui tient à la société française. Cependant, comme le duc de Bassano n'ouvrit sa maison que lorsqu'il fut ministre des affaires étrangères, et que tout alors fut officiel, en même temps qu'il était littéraire et agréable, il me faut bien en montrer le maître, éclairé du jour qui lui appartient.
J'ai déjà dit qu'avant le moment où M. le duc de Bassano fut ministre des affaires étrangères, il n'eut pas une maison ouverte. Sa maison était une sorte de sanctuaire, où les oisifs n'auraient rien trouvé d'amusant, et les intéressés beaucoup trop de motifs d'attraction. Il fallait donc centraliser autant que possible ses relations, et ce fut pendant longtemps la conduite du duc et de la duchesse de Bassano.
Mais, lorsque M. de Bassano passa au ministère des affaires étrangères, sa position et ses obligations changèrent, et madame de Bassano eut un salon, mais un salon unique, et comme nous n'en revîmes jamais un, et cela, par la position spéciale où était M. de Bassano. Ces exemples se voyaient seulement avec Napoléon. C'est ainsi que le duc d'Abrantès fut gouverneur de Paris, comme personne ne le fut et ne le sera jamais.
Le salon de la duchesse de Bassano s'ouvrit à une époque bien brillante; quoique ce ne fût pas la plus lumineuse de l'Empire[130]. On voyait déjà l'horizon chargé de nuages; ce n'était pas, comme en 1806, un ciel toujours bleu et pur qui couvrait nos têtes, mais c'était le moment où le colosse atteignait son apogée de grandeur: et si quelques esprits clairvoyants et craintifs prévoyaient l'avenir, la France était toujours, même pour eux, cet Empire mis au-dessus du plus grand, par la volonté d'un seul homme; et cet homme était là, entouré de sa gloire, et déversant sur tous l'éclat de ses rayons.
Avant M. de Bassano, le ministère des affaires étrangères avait été occupé par des hommes qui ne pouvaient, en aucune manière, présenter les moyens qu'on trouvait réunis dans le duc de Bassano. Sans doute M. de Talleyrand est un des hommes de France, et même de l'Europe, le plus capable de rendre une maison la plus charmante qu'on puisse avoir; mais M. de Talleyrand est d'humeur fantasque, et nous l'avons tous connu sous ce rapport; M. de Talleyrand était quelquefois toute une soirée sans parler, et lorsque enfin il avait quelques paroles à laisser tomber nonchalamment de ses lèvres pâles, c'était avec ses habitués, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Nassau et M. de Choiseul et quelques femmes de son intimité... Quant à madame de Talleyrand, que Dieu lui fasse paix!... on sait de quelle utilité elle était dans un salon; la bergère dans laquelle elle s'asseyait servait plus qu'elle, et, de plus, ne disait rien. L'esprit de M. de Talleyrand, quelque ravissant qu'il fût, n'avait plus, devant sa femme, que des éclairs rapides, fréquents, mais qui jaillissaient sans animer et dissiper la profonde nuit qu'elle répandait dans son salon. Ce n'était donc qu'après le départ de madame de Talleyrand, lorsqu'elle allait enfin se coucher, que M. de Talleyrand était vraiment l'homme le plus spirituel et le plus charmant de l'Europe... Vint aussi M. de Champagny... Quant à lui, je n'ai rien à en dire, si ce n'est pourtant qu'il était peut-être bien l'homme le plus vertueux en politique, mais le plus cynique[131] en manières sociables que j'aie rencontré de ma vie... et, comme on le sait, cela ne fait pas être maître de maison, aussi, M. de Champagny n'y entendait-il rien, pour dire le mot.
Le salon de M. de Bassano s'ouvrait donc sous les auspices les plus favorables, parce qu'on était sûr de ce qu'on y trouverait... Madame de Bassano, alors dans la fleur de sa beauté et parfaitement élégante et polie, était vraiment faite pour remplir la place de maîtresse de maison au ministère des affaires étrangères.
Cette époque était la plus active et la plus agitée, par le mouvement qui avait lieu d'un bout de l'Europe à l'autre... Les étrangers arrivaient en foule à Paris; tous devaient nécessairement paraître chez le ministre des affaires étrangères... L'Empereur, en le nommant à ce ministère, voulut qu'il tînt une maison ouverte et magnifique; quatre cent mille francs de traitement suivirent cet ordre, que M. de Bassano sut, au reste, parfaitement remplir...
L'hôtel Gallifet[132] est une des maisons les plus incommodes de Paris mais aussi une des plus propres à recevoir et à donner des fêtes; ses appartements sont vastes; leur distribution paraît avoir été ordonnée pour cet usage exclusivement. Jusqu'à l'entrée et à l'escalier, les deux cours, tout a un air de décoration qui prépare à trouver dans l'intérieur la joie et les plaisirs d'une fête.
Le corps diplomatique avait jusqu'alors vécu d'une manière peu convenable à sa dignité et même à ses plaisirs de société; beaucoup allaient au cercle de la rue de Richelieu, et y perdaient ennuyeusement leur argent; d'autres, portés par le désœuvrement et peut-être l'opinion, allaient dans le faubourg Saint-Germain[133], dans des maisons dont souvent les maîtres étaient les ennemis de l'Empereur, comme par exemple chez la duchesse de Luynes, et beaucoup d'autres dans le même esprit.
Le corps diplomatique avait été beaucoup plus agréable; mais il était encore bien composé à ce moment: c'était, pour l'Autriche, le prince de Schwartzemberg, dont l'immense rotondité avait remplacé l'élégante tournure de M. de Metternich; pour la Prusse, M. de Krusemarck; quant à celui-là, nous avons gagné au change... Je ne me rappelle jamais sans une pensée moqueuse la figure de M. de Brockausen, ministre de Prusse avant M. de Krusemarck... Celui-ci était à merveille, et pour les manières et pour la tournure; il rappelait le comte de Walstein dans le délicieux roman de Caroline de Lichfield.
La Russie était représentée par un homme dont le type est rare à trouver de nos jours, c'est le prince Kourakin: cet homme a toujours été pour moi le sujet d'une étude particulière; sa nullité et sa frivolité réunies me paraissaient tellement compléter le ridicule, que j'en arrivais, après avoir fait le tour de sa massive et grosse personne, à me dire: «Cet homme n'est qu'un sot et un frotteur de diamants.» Potemkin l'était aussi... mais du moins quelquefois il laissait là sa brosse et ses joyaux pour prendre l'épée, ou tout au moins le sceptre de Catherine, et lui en donner sur les doigts, lorsqu'elle ne marchait pas comme il l'entendait. Il y avait au moins quelque chose dans Potemkin; mais chez le prince Kourakin!... Rien... absolument RIEN. Ajoutez à sa nullité, qu'en 1810 il se coiffait comme Potemkin, brossait comme lui ses diamants en robe de chambre, et donnait audience à quelques cosaques, faute de mieux, parce que les Français n'aiment pas l'impertinence, et qu'aujourd'hui, chez les Russes de bonne compagnie, il est passé de coutume de reconnaître comme bonnes de pareilles gentillesses.
Le prince Kourakin avait la science de la révérence; il savait de combien de lignes il devait faire faire la courbure à son épine dorsale. Le sénateur, le ministre, le comte, le duc, tout cela avait sa mesure: malheureusement, le prince Kourakin ne pouvait plus mettre en pratique cette belle conception et la démontrer, par l'exemple, à tous les jeunes gens de son ambassade. L'énormité de son ventre s'opposait à ce qu'il pût s'incliner avec toutes les grâces des nuances qu'il demandait à ses élèves. Parfaitement convaincu de son élégance et de sa recherche, il était toujours mis comme Molé dans le Misanthrope, aux rubans exceptés, encore chez lui les mettait-il. Les jours de réception à la cour, il faisait dès le matin un long travail avec son valet de chambre, pour décider quelle couleur lui allait le mieux, et lorsque l'habit était choisi, il fallait un autre travail pour la garniture de cet habit; et, comme M. Thibaudois, dans je ne sais plus quelle vieille pièce de la Comédie-Française, il voulait pouvoir répondre à celui qui lui disait: Monsieur, vous avez-là un bien bel habit bleu!...—Monsieur, j'en ai le saphir!...
Voilà quel était l'homme; aussi envoyait-on M. de Czernicheff, lorsqu'il y avait une mission un peu difficile, et même M. de Tolstoy.
Un homme fort bien du corps diplomatique était M. de Waltersdorf, ministre de Danemark. Il était le digue représentant d'un loyal et fidèle allié. Sa physionomie, qui annonçait de l'esprit, et il en avait beaucoup, révélait aussi l'honnête homme.
Pour la Suède, il y avait M. d'Ensiedel: ce qu'on en peut dire, c'est que M. d'Ensiedel était ministre de Suède à Paris[134].
Venaient ensuite les ministres de Saxe, Wurtemberg, Bavière, Naples, et puis tous les petits princes d'Allemagne qui formaient à eux seuls une armée.
La vie littéraire de M. de Bassano avait eu une longue interruption pendant le temps donné à sa vie politique. Cependant ses relations n'avaient jamais été interrompues avec ses collégues de l'Institut[135] et tous les gens de lettres dont il était le défenseur, l'interprète et l'appui auprès de l'Empereur; lorsqu'il fut plus maître, non pas de son temps mais de quelques-uns de ses moments, il rappela autour de lui tout ce qu'il avait connu et qu'il connaissait susceptible d'ajouter à l'agrément d'un salon; personne mieux que lui ne savait faire ce choix. Le duc de Bassano est un homme qui excelle surtout par un sens droit et juste; ne faisant rien trop précipitamment et pourtant sans lenteur; d'une grande modération dans ses jugements et apportant dans la vie habituelle et privée une simplicité de mœurs vraiment admirable: on voyait que c'était son goût de vivre ainsi; mais aussitôt qu'il fut ministre des affaires étrangères, il fit voir qu'il savait ce que c'était que de représenter grandement. Du reste, ne levant pas la tête plus haut d'une ligne, et quand cela lui arrivait c'était pour l'honneur du pays. Cet honneur, il le soutint toujours avec une fermeté, et, quand il le fallait, avec une hauteur aussi aristocratique que pas un de tous ceux qui traitaient avec lui; toutefois, aimé et estimé du corps diplomatique avec lequel, toujours poli, prévenant et homme du monde, il n'était jamais ministre d'un grand souverain qu'en traitant en son nom. Il était également aimé à la cour impériale par tous ceux qui savaient apprécier l'agrément de son commerce. Jamais je n'écoutai avec plus de plaisir raconter un fait important, une histoire plaisante, que j'en ai dans une conversation avec le duc de Bassano. Les entretiens sont instructifs sans qu'il le veuille, et amusants sans qu'il y tâche. La figure du duc de Bassano était tout à fait en rapport avec son esprit et ses manières; sa taille était élevée sans être trop grande; toute sa personne annonçait la force, la santé, et le nerf de son esprit. Sa figure était agréable, sa physionomie expressive et digne, et ses yeux bleus avaient de la douceur et de l'esprit dans leur regard.
Voilà comment était M. de Bassano au moment où il marqua d'une manière si brillante dans la grande société européenne qui passait toute entière chez lui comme une fantasmagorie animée.
Aussitôt, en effet, que le salon du ministre des affaires étrangères fut ouvert, il devint l'un des principaux points de réunion de tout ce que la cour avait de plus remarquable et de gens disposés à jouir d'une maison agréable et convenable sous tous les rapports. À cette époque, les femmes de la cour étaient presque toutes jeunes et presque toutes jolies; elles avaient la plupart une grande existence, une extrême élégance et une magnificence dont on parle encore aujourd'hui; mais seulement par tradition et sans que rien puisse même les rappeler.
Tous les samedis, la duchesse de Bassano donnait un petit bal suivi d'un souper: c'était le petit jour, ce jour-là; les invitations n'excédaient jamais deux cent cinquante personnes; on ne les envoyait qu'aux femmes les plus jolies et les plus élégantes de préférence. Quant aux hommes, ils étaient assez habitués de la maison pour former ce que nous appelions alors le noyau; c'est-à-dire qu'un grand nombre y allait tous les jours. Madame la duchesse de Bassano, étant dame du palais, voyait plus intimement les personnes de la maison de l'Empereur, ainsi que celles des maisons des Princesses; notre service auprès des Princesses nous rapprochait souvent les uns des autres indépendamment de nos rapports de société qui par là devenaient encore plus intimes. Aussi la maison de l'Empereur et celle de l'Impératrice, ainsi que celles des Princesses, formaient le fond principal des petites réunions que nous avions en dehors des grands dîners d'étiquette que nous étions contraintes de donner, ainsi que nos jours de réception.
Les femmes de l'intimité de la duchesse de Bassano étaient toutes fort jolies, et plusieurs d'entre elles étaient même très-belles. C'étaient madame de Barral[136], madame d'Helmestadt[137], madame Gazani[138], madame d'Audenarde la jeune[139], madame de d'Alberg[140], madame Des Bassayns de Richemond[141], madame Delaborde[142], madame de Turenne[143], madame Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely[144], et beaucoup d'autres encore; mais celles-là n'étaient pas de l'intimité de la semaine. Il y avait après cela d'autres salons dont je parlerai et qui avaient également leurs habitudes. Quant aux hommes, les plus intimes étaient M. de Montbreton[145], M. de Rambuteau[146], M. de Fréville, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Narbonne[147], M. de Ségur[148], M. Dumanoir[149], M. de Bondy[150], M. de Sparre, M. de Montesquiou[151], M. de Lawoëstine, M. de Maussion. Puis venaient ensuite les hommes de lettres, parmi lesquels il y avait une foule d'hommes d'une haute distinction comme esprit et comme talent; comme génie littéraire, c'était autre chose; il y en avait deux à cette époque; mais le pouvoir les avait frappés de sa massue et les deux génies ne chantaient plus pour la France; l'un était Chateaubriand, l'autre madame de Staël!...
Chez la duchesse de Bassano, on voyait dans la même soirée Andrieux, dont le charmant esprit trouve peu d'imitateurs, pour nous donner de petites pièces remplies de sel vraiment attique et de comique; Denon, laid, mais spirituel et malin comme un singe; Legouvé, qui venait faire entendre, dans le salon de son ancien ami, le chant du cygne, au moment où sa raison allait l'abandonner; Arnault, dont l'esprit élastique savait embrasser à la fois l'histoire et la poésie, et contribuait si bien à l'agrément de la conversation à laquelle il se mêlait; Étienne, l'un des hommes les plus spirituels de son époque. Ses comédies et ses opéras avaient déjà alors une réputation tout établie, qui n'avait plus besoin d'être protégée; mais Étienne n'oubliait pas que le duc de Bassano avait été son premier protecteur, et ce qu'il pouvait lui donner, comme reconnaissance, le charme de sa causerie, il le lui apportait. On voyait aussi, dans les réunions du duc de Bassano, un vieillard maigre, pâle, ayant deux petites ouvertures en manière d'yeux, une petite tête poudrée sur un corps de taille ordinaire, habillé tant bien que mal d'un habit fort râpé, mais dont la broderie verte indiquait l'Institut: cet homme, ainsi bâti, s'en allait faisant le tour du salon, disant à chaque femme un mot, non-seulement d'esprit, mais de cet esprit comme on commence à n'en plus avoir. Il souriait même avec une sorte de grâce, quoiqu'il fût bien laid.
—«Qu'est-il donc?» demandaient souvent des étrangers, tout étonnés de voir cette figure blafarde, enchâssée dans sa broderie verte, faire le charmant auprès des jeunes femmes... Et ils demeuraient encore bien plus surpris, lorsqu'on leur nommait le chantre d'Aline, reine de Golconde, le chevalier de Boufflers!... Gérard et Gros étaient aussi fort assidus chez M. de Bassano, ainsi que Picard, Ginguené, Duval, et toute la partie comique et dramatique, comme aussi la plus sérieuse de l'Institut, c'étaient Visconti, Monge, Chaptal, qui alors n'était plus ministre; Lacretelle, dont le caractère avait alors un éclat remarquable; Ramond, dont l'esprit charmant a su donner un côté romantique à une étude stérile, et dont les notes, aussi instructives qu'amusantes, font lire, pour elles seules l'ouvrage auquel elles sont attachées[152]. Combien je me rappelle avec intérêt mes courses avec lui dans les montagnes de Baréges, la première année où j'allai dans les Pyrénées! Cet homme faisait parler la science comme une muse. Il y avait de la poésie vraie dans ses descriptions, et pourtant il embellissait sa narration. Je ne sais comment il faisait, mais je crois en vérité que j'aimais autant à l'entendre raconter ses courses aventureuses, que de les faire moi-même.
Il était, comme on le sait, très-petit, maigre, souffrant et ne pouvant pas supporter de grandes fatigues. Un jour, il était à Baréges, chez sa sœur, madame Borgelat; tout à coup il dit à Laurence, son guide favori:
—«Laurence, si tu veux, nous irons faire une découverte?»
Le montagnard, pour toute réponse, fut prendre son bâton ferré, ses crampons, son croc, son paquet de cordes et son bissac, sans oublier sa belle tasse de cuir[153] et sa gourde bien remplie d'eau-de-vie, et les voilà tous deux en marche.
—«Sais-tu où je te mènes, Laurence?
—Non, monsieur; ça m'est égal. Là où vous irez, j'irai.
—Nous allons essayer de gravir jusqu'au sommet du pic du Midi.
—Ah! ah! fit le montagnard.
—Tu es inquiet?
—Moi!... non... ce n'est pas pour moi... Mais vous, monsieur Ramond, comment que vous ferez pour monter sur cette maudite montagne que personne ne peut gravir?... J'ai peur pour vous.»
Ramond sourit. Lui aussi avait bien quelques inquiétudes sur la manière dont il s'en tirerait. Mais il y avait un stimulant dans sa résolution spontanée, qui le portait à faire ce qu'il n'eût pas fait, peut-être, à cette époque de l'année, avec sa mauvaise santé.
Il y avait alors à Saint-Sauveur et à Cauterêts, ainsi qu'à Baréges, une foule de buveurs d'eau, dont le plus grand nombre étaient de Paris. Parmi ceux-ci étaient la duchesse de Chatillon et M. de Bérenger, qu'elle épousa depuis. Ce monsieur de Bérenger avait une manie que rien ne pouvait lui faire perdre, même le mauvais résultat de ses courses. Il grimpait toujours, n'importe où il allait. Un jour, il dit devant Ramond, que certainement le pic du Midi était une bien belle montagne, mais pour celui qui aurait eu le courage de monter jusqu'au sommet. Ce que voulait Ramond, c'était de vérifier une dernière fois l'exactitude de ses découvertes. Cependant, cette sorte de provocation, de la part du jeune élégant parisien, lui donnait comme un tourment vague qui l'obsédait la nuit comme le jour. Enfin, il partit, comme on l'a vu, avec Laurence, mais cachant son voyage à M. de Bérenger. Arrivé sur le pic du Midi, à l'heure nécessaire pour voir le lever du soleil[154], Ramond commença ses expériences; et, lorsque tout fut terminé, il voulut essayer de gravir jusqu'à cette petite plate-forme qui termine le pic, comme le savent tous ceux qui ont été le plus haut possible; mais la force lui manqua. Cependant, il en avait un bien grand désir et sa volonté était ferme habituellement... ce qui prouve qu'elle n'est pas tout, cependant...
—«Vingt pieds! disait Laurence, et dire que vous ne pouvez pas monter là, monsieur Ramond... vous!...
Ramond enrageait encore plus que lui. Enfin, après avoir pris un peu de repos, il essaya pour la troisième fois, mais toujours infructueusement; Laurence était aussi désolé que lui; et, pour ceux qui ont connu Laurence, cette histoire est une de celles dont il les aura sûrement réjouis plus d'une fois. Enfin, il s'approcha de Ramond, dont il devinait la contrariété, car l'autre ne disait pas une parole.
—«Monsieur, lui dit-il.
—Qu'est-ce que tu me veux?
—Si nous disions que nous sommes montés là-haut... hein?»
Et il faut connaître la physionomie pleine de finesse du montagnard béarnais pour comprendre celle que mit Laurence dans le hein qui termina sa phrase.
—«Non, non, répondit Ramond, je ne veux pas mentir pour satisfaire ma vanité; car qu'est-ce autre chose qu'une vanité pour répondre à ce Bérenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.»
Il quitta la montagne, que ses observations avaient classée parmi les plus belles des Pyrénées, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi refusé l'accès de sa plus haute cime... Revenu à Saint-Sauveur, il raconta sa course avec toute vérité.
—«Et finalement, dit M. de Bérenger en se frottant les mains de contentement, vous n'êtes pas monté jusqu'au sommet du pic?
—Non.
—Ah!... c'est fort bien.»
Et voilà M. de Bérenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il fallait absolument qu'il retournât au pic du Midi pour y monter avec lui..
—«Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde cette roche qui finit le pic. Je l'ai tournée, je l'ai regardée de tous les côtés, elle est imprenable!»
M. de Bérenger n'écouta rien, et il décida enfin Laurence à venir avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris, mais il est de fait qu'il est monté sur l'extrémité la plus aiguë du pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a peut-être pas vingt-cinq pieds d'étendue, il se crut un homme destiné à faire les choses les plus étonnantes. Il revint à Bagnères, et l'on peut croire que la première parole dont il salua Ramond fut celle qui lui annonçait son ascension... En l'apprenant, Ramond éprouva un petit mouvement d'impatience et même d'humeur.
—«En vérité, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre tête soit sur de si bonnes jambes!...»
Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: Impressions en revenant de Gavarni, qu'il y a cette idée gracieuse: Le parfum d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!
On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce, de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries, entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à justifier la réputation de Paradis terrestre, que les étrangers, qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de parfums.
Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire. Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.
Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies, était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles, qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est la vérité.
Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde: c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.
Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il s'était donné la mort.
La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point le deuil.
Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais son cœur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui appartenait à son fils.
Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous.
Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui partagèrent sincèrement sa joie.
Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la Russie, est le frère d'Octave. Il adorait son frère... Du moment où il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mélancolie qui dévorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse déchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On aurait cru que c'était l'abandon d'une femme, une perfidie de cœur qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondément touché en apprenant que la perte de son frère était la seule cause de sa pâleur et de son abattement. La nouvelle qui parvint à la famille ne lui donna même aucun réconfort. Jamais il n'avait cru à la mort de son frère.
«Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon jeune homme!... Je le saurais par l'instinct même de mon cœur!...»
Un jour, Philippe inspectait des hôpitaux dans une petite ville d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les chambres et parlait à tous les blessés, pour savoir s'ils avaient tous les secours qui leur étaient nécessaires... Tout à coup il croit voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frère!.. Il s'approche!.. À chaque pas la ressemblance est plus forte..... Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frère!.. c'est Octave!....
Octave fut ému par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut tromper. Quelle que fût sa résolution, il se laissa emmener par Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme, ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement; personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystère, tant on redoutait de lui rendre la vie fâcheuse; il ne parla non plus lui-même de ce qui s'était passé, et tout demeura comme avant sa fatale fuite. Le prince de Neufchâtel avait besoin d'officiers d'ordonnance, on lui donna M. de S.....
Nous étions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfumée de ma chère Espagne, il était assez tard, M. d'Abrantès allait se coucher, et moi je l'étais déjà, lorsque le colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp du duc, frappa à la porte en s'excusant de venir à une telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la porte) il y a une heure indue à l'armée. Il avait la rage des phrases.
—«À présent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrantès. Vous pouvez entrer.
—Un officier du prince de Neufchâtel, mon général, qui demande que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au quartier-général des ordres de l'Empereur, et l'alcade prétend qu'il n'a pas de chevaux ni de mulets à lui donner.»
Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, très-ennuyé de ces ordres multipliés qui forçaient à imposer les habitants d'un village à donner leurs montures, était toujours fort difficile pour les autoriser; et j'ai vu quelquefois, après s'être informé du cas plus ou moins pressant qui réclamait son intervention, la refuser au moins pour quelques jours.
—«Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main vers lui sans le regarder.»
L'officier avança timidement, et lui remit son ordre.
—«Ah!... S.....! .... Est-ce que vous êtes parent du grand-maître des cérémonies?
—Je suis son fils, mon général.
Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrêta stupéfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.
—«Qui donc êtes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix sévère?...» car sa première pensée fut que l'homme qui était devant lui pouvait être un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si mobile, car le jeune homme devint fort rouge.
—«J'ai eu l'honneur de vous dire, mon général, que le comte de S..... est mon père. Je suis l'aîné de ses fils.
—Ah! s'écria joyeusement le duc, c'est donc vous qui êtes le perdu!... Pardieu! mon cher, soyez le bien retrouvé!... Voyons, que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout à l'heure minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair de lune commencent à n'être plus aussi agréables qu'au temps des Fernands et des Abencerrages.»
Quelque délicatesse que l'on mît à ne pas parler à Octave de S..... de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de son père, dont souvent il avait même essuyé les larmes, le duc d'Abrantès avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de Ségur ne fut pas mystérieux et lui raconta comment une raison, qu'il nous cacha par exemple, l'avait déterminé à mener une vie errante:
—«J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir d'autres contrées!...
Octave de S..... était aimable, avec un autre genre d'esprit que son père et son frère, et, comme eux, par des manières charmantes et gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y est demeuré et j'avoue que je n'ai pas compris l'éloignement qu'avait pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait dû l'apprécier.
Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette famille même lui avait même de grandes obligations.
Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous. J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à l'heure de sa toilette:
—«Allons, il faut aller habiller le magot!...»
Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme, mais dont l'admirable et noble tournure était unique parmi ses compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé, c'est une femme bien agréable et charmante, je dis c'est, parce que les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi sa belle-sœur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille, dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano elle était la plus belle parmi ses compagnes.
La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté, sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le monde et qui est un aimant agréable.
Madame Gazani n'était pas dame du palais et ne l'avait jamais été; elle avait pourtant escamoté on sait comment, dans un certain temps, la prérogative de marcher avec les dames du palais; elle était lectrice de l'Impératrice, ce qui, pour le dire en passant, était assez drôle, puisqu'elle était italienne-génoise et que notre Impératrice était souveraine des Français. Mais après tout, madame Gazani était une femme ravissante, et jolie comme on l'est à Gênes, lorsqu'on se mêle de l'être, et voilà le grand secret de sa nomination. Elle était donc parfaitement belle, encore plus engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les manières, mais très-disposée à les prendre, ce qu'elle a prouvé; car elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant à de l'esprit, elle avait celui du monde, à force d'en être, mais du reste peu, et même pas du tout dans le sens bien prononcé qu'on attache à ce mot. Pendant la durée de sa faveur, elle ne fut hostile à personne, ce dont on lui sut gré; et puis cette faveur passée, elle demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.
J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la duchesse de Bassano, où l'on était moins nombreux que les jours de grande réception. Indépendamment de ces bals, il y avait un grand dîner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des affaires étrangères il y avait nécessairement, en première ligne, les ministres étrangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique, présenté par les ambassadeurs. Ce dîner avait lieu dans la grande galerie de l'hôtel de Gallifet où était alors le ministère des affaires étrangères; et il était suivi d'une fête[158] à laquelle était invité autant de monde que pouvait en contenir les vastes appartements du ministère, et dont la duchesse de Bassano faisait les honneurs avec une grâce et une convenance tout à fait remarquables.
Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de ce mouvement, tourbillon dont la tête se fatigue si vite; et les samedis n'étaient pas encore faits pour cela, comme je viens de le dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invitées. La duchesse de Bassano organisa une société habituelle, qui venait chez elle non-seulement les jours de réception, mais tous les autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle dans son intimité étaient la belle madame de Barral[159], madame d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle mariée, madame de Brehan, madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legéas, sa belle-sœur, élégante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme qu'on ne peut définir, mais dont on éprouve la puissance et qui retenaient la jeunesse qui déjà s'enfuyait. Les hommes étaient le duc d'Alberg, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M. de Lawoëstine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai déjà fait connaître l'aimable caractère et le charmant esprit; M. de Fréville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on nous dit du temps agréable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les preuves étaient faites à cet égard-là, mais qui depuis prouva combien il était à redouter plus sérieusement; M. de Rambuteau[161], M. le comte de Ségur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai nommées, venaient alternativement passer la soirée chez madame de Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper progressivement la foule était déjà assez nombreux pour alimenter une causerie journalière; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en était que plus aimable.
Un soir de ces réunions intimes, plusieurs habitués causaient autour de la cheminée, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano. C'était en hiver et même en carnaval (le dimanche gras); on était fatigué des bals et des veilles; et c'était un grand hasard que ce soir-là on fût en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit à parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Mon Dieu! croiriez-vous que je ne connais pas madame de Genlis!... Je ne l'ai même jamais aperçue...
MADAME GAZANI.
Ni moi!...
MADAME D'HELMSTADT.
Ni moi!...
MADAME DES BASSAYNS.
Ni moi!..
Et trois ou quatre autres femmes, en même temps:
Ni moi non plus!...
LA DUCHESSE DE BASSANO.
C'est bien étrange, en vérité!... Je ne sais ce que je donnerais pour voir une personne aussi célèbre et en même temps si digne de l'être!...
MADAME DE BARRAL.
Et moi aussi!...
MADAME DES BASSAYNS.
Allons la voir!...
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Mais comment faire? quel prétexte prendre?...
Une voix, à l'extrémité du salon:
Aucun. Si vous voulez, je vous y conduirai.
Tout le monde se tourna vers celui qui venait de parler: c'était un grand jeune homme élancé, blond, dont la figure était charmante, ainsi que la tournure: c'était M. de Lawoëstine. En le reconnaissant, tout le monde se mit à rire.
—Vraiment, dit la duchesse de Bassano, voilà un introducteur bien respectable!...
—Pourquoi non? Voulez-vous véritablement voir ma grand'-mère?
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Certainement!
Eh bien! je vous y conduirai.
Plusieurs de ces dames à la fois:
Oh! nous aussi, n'est-ce pas?... nous aussi!..
M. DE LAWOESTINE.
Mesdames, vous êtes toutes charmantes, et sans doute fort aimables; mais cependant notre caravane doit être limitée à un certain nombre; car, enfin, je ne puis vous emmener toutes...
MADAME D'HELMSTADT.
Mais moi?...
MADAME DE BARRAL.
Et moi?...
MADAME GAZANI.
Et moi?...
M. DE LAWOESTINE.
Écoutez, madame la duchesse décidera entre vous. Seulement, laissez-moi vous dire que madame de Genlis aime fort tout ce qui est extraordinaire... Il faut donc que cette visite ne ressemble à aucune autre; voilà, je crois, ce que vous devez faire.
Tout le monde se mit autour de lui, et il expliqua un plan qui fut trouvé charmant. On ne voulut pas en remettre l'exécution plus loin que le même soir.
Par une singularité assez remarquable, aucune des femmes qui étaient chez madame de Bassano n'allait au bal; et si les hommes avaient des engagements, ils les sacrifièrent avec joie pour être de la partie. Voilà le nom de ceux qui se trouvaient chez la duchesse: M. de Rambuteau, M. Adolphe de Maussion[162], M. de Montbreton, M. Alexandre de Laborde, M. de Lawoëstine, M. de Grandcourt et peut-être quelques autres hommes dont le nom ne se présente pas à la mémoire. Les femmes étaient: madame Gazani, madame d'Helmstadt, madame des Bassayns, madame de Barral et la maîtresse de la maison. Aussitôt que la chose fut convenue, ces dames, ainsi que les hommes, envoyèrent chercher leurs dominos chez eux. Grandcourt, lui seul, eut l'heureuse pensée, que peut-être même on lui suggéra, de se déguiser, et le costume qu'il choisit fut celui de Brunet, dans les Deux Magots. On envoya aussitôt aux Variétés; Brunet venait précisément de jouer le rôle, et il prêta le costume. Cela seul valait la soirée, de voir Grandcourt en magot. Lorsqu'on fut prêt, toute la troupe monta dans plusieurs fiacres et se rendit rue Sainte-Anne, où demeurait alors madame de Genlis[163]. Il était minuit, et madame de Genlis allait se coucher, lorsqu'elle entendit un fort grand bruit et que tout son appartement fut envahi par une troupe de masques, au milieu de laquelle figurait le charmant magot Grandcourt. Madame de Genlis était déjà déchaussée et coiffée de nuit. Mais, comme l'avait dit son petit-fils, elle aimait ce qui était extraordinaire. L'invasion de sa chambre, au milieu de la nuit, par une troupe de gens qui paraissaient de très-bonne compagnie (ce que son habitude du grand monde lui fit voir en un instant), ne pouvait être qu'un amusement de cette même bonne compagnie à laquelle, malgré sa retraite, elle appartenait toujours. Elle ne voulut donc pas être un empêchement à cette folie de carnaval; elle fut parfaitement aimable; prétendit se croire au bal masqué et causa de la manière la plus piquante et la plus charmante avec toutes ces figures masquées qu'elle ne connaissait pas du tout, non plus qu'elle ne reconnaissait son petit-fils, qui ne s'était pas démasqué pour augmenter le comique de la chose. Cependant, elle ne pouvait se prolonger longtemps; de même que l'imprévu avait tout le mérite de cette aventure, de même aussi il fallait qu'elle fût courte; madame de Genlis le comprit la première:
—En vérité, dit-elle, à la douceur de vos voix, à votre mystérieuse venue, je suis tentée de croire que des anges ont visité ma pauvre demeure: confirmez mon espoir. Laissez-moi voir vos visages.
Après une courte résistance, madame des Bassayns laissa tomber son masque, et madame de Genlis vit, en effet, une charmante figure entourée d'une forêt de boucles blondes et fort convenable au personnage d'ange.
—Et vous? dit madame de Genlis à un petit domino qui était près d'elle, et tirant elle-même les cordons de son masque, elle vit aussitôt une ravissante personne dont bien sûrement Canova eût fait son Hébé, s'il l'eût connue. C'était la fraîcheur, la jeunesse même avec sa peau veloutée et ses dents perlées, ses lèvres de corail, et ses yeux riants et joyeux: c'était madame d'Helmstadt.
—«Ah! s'écria madame de Genlis; j'avais bien pressenti que vous étiez des anges!»
Mais elle fut arrêtée dans le cours de son admiration à la vue des deux personnes qui, se démasquant, vinrent à elle; c'étaient madame de Bassano et madame Gazani!...
On sait comme elles étaient belles!... La tradition de leur beauté franchira le temps, et nos petits-enfants en parleront avec raison comme de celle de madame de Montespan et de madame de Longueville... À l'aspect de ces deux femmes, madame de Genlis demeura stupéfaite; elle avait été curieuse de connaître les visages après avoir entendu les voix, et maintenant elle voulait savoir les noms de ces belles personnes qui venaient ainsi dans sa maison au milieu de la nuit... M. de Lawoëstine ne s'était pas démasqué. Sa vue seule lui aurait nommé les inconnues... Toutefois leur rare beauté, leurs manières, l'élégance de leurs costumes de bal masqué[164], étaient pour madame de Genlis une certitude qu'elle pouvait se hasarder à causer avec elles. Mais il était tard, la duchesse comprit qu'il fallait laisser coucher celle qu'elles étaient venues troubler au moment de son repos...
—«Eh quoi! sans vous connaître! dit madame de Genlis; sans que je puisse savoir quel ange je dois prier?
—Eh bien, reprit la duchesse, promettez de nous recevoir samedi prochain[165], et nous viendrons toutes pour vous remercier de votre aimable accueil...
—Et moi, dit madame de Genlis enchantée, je vous promets que vous aurez une soirée comme depuis longtemps vous n'en avez vu, peut-être; vous aurez de mes proverbes, et Casimir jouera de la harpe avec moi.»
Et toute la troupe prit congé, laissant l'auteur de Mademoiselle de Clermont enchanté de cette aventure. Le samedi suivant la soirée eut lieu en effet et fut charmante comme elle l'avait promis. Le duc de Bassano y accompagna sa femme.
Lorsque M. de Bassano se fut retiré du ministère des affaires étrangères, il n'y eut plus ce mouvement, ce tourbillon de monde autour de sa maison; mais comme on avait compris que la duchesse et lui savaient ce que la vie a de plus doux en France, qui est d'employer ses heures et d'en donner une partie à la communication mutuelle, à la causerie, à cette fréquentation quotidienne qui amène l'intimité et maintient quelquefois des relations qui se fussent rompues autrement tout naturellement et par l'éloignement... C'est ainsi que de saintes amitiés se sont trouvées perdues sans aucune autre raison!... La duchesse était aussi bonne que belle; son esprit aimait tout ce qui tenait au bon goût, à l'extrême élégance; d'une apparence sérieuse, elle avait pourtant une chaleur de cœur, un dévouement d'amitié, qui lui avaient donné de vrais amis. Aussi, lorsqu'elle fut hors de l'hôtel du ministère, son salon ne fut plus un salon officiel, mais on y fut toujours, parce que c'était un salon où l'on trouvait une maîtresse de maison aimable, bonne et belle.
Enfin, vinrent les malheurs de l'Empire et sa chute. La famille de Bassano fut exilée, proscrite!... et pourquoi!...
Mais elle revint!... Ce fut alors que le duc de Bassano occupa son hôtel de la rue Saint-Lazare[166]. Il y passait les hivers; et l'été, il allait dans sa terre de Beaujeu, en Franche-Comté. Cette époque est celle où, véritablement, on put juger de la manière dont la duchesse et lui tenaient leur maison. Elle était bien toujours celle d'un grand personnage, mais d'un particulier ne souffrant jamais qu'on s'occupât de politique, à laquelle il était devenu étranger; le duc provoquait alors lui-même une causerie dont le charme avec lequel il conte, et la vérité de ses souvenirs en doublait le prix. Étienne, Arnaud, Denon, Gérard, Gros, tous les littérateurs et les artistes remarquables continuèrent à aller dans une maison où ils trouvaient tout ce qui pouvait les attirer, et surtout bonne mine d'hôte.
Cependant le temps s'écoulait. Autour de la duchesse de Bassano s'élevait une famille nombreuse, dont la beauté aurait rappelé la sienne, si cette beauté eût éprouvé la moindre altération; mais bien loin de là, elle était toujours une des femmes les plus remarquables lorsqu'elle paraissait dans une fête. C'est ici où je dois faire connaître la duchesse de Bassano sous le rapport étranger à l'agrément d'une femme du monde.
Puisque j'ai parlé de sa jeune famille, je dois dire en même temps combien elle était bonne mère, combien elle était femme d'intérieur, après avoir été la plus élégante, la plus brillante d'une grande fête. S'occupant de ses enfants, qui l'adoraient, elle était pour eux une amie autant qu'une mère, et un regard désapprobateur était souvent une punition plus sévère pour ses fils, que toutes celles de leur gouverneur. Elle avait deux garçons et trois filles.
Rien n'était plus charmant que de voir cette mère, jeune encore[167], non-seulement par l'âge, mais par sa figure, toujours au même point de fraîcheur et d'éclat, entourée de ses enfants!...
Tous se groupaient autour d'elle et formaient un ravissant tableau. Bientôt le temps développa la beauté de Claire de Bassano; elle devint l'ornement des bals et des fêtes, ainsi que sa sœur Louise. Fière de ses filles, la duchesse n'allait plus dans le monde que pour jouir du triomphe qu'elles y trouvaient, tandis qu'elle-même était encore radieuse de beauté. Cette époque est celle où sa maison fut vraiment charmante. Elle recevait beaucoup, donnait des fêtes admirablement ordonnées, auxquelles on se faisait inviter quinze jours d'avance... Elle en faisait les honneurs, aidée de son mari et de ses quatre beaux enfants, et chacun sortait de ce palais de fées, attaché par la politesse courtoise du duc de Bassano et son esprit remarquable, par le charme des manières de la duchesse, et par cet ensemble enfin qu'on ne pouvait s'expliquer, mais qui faisait désirer d'y retourner, d'abord pour revoir cette maison et ce qu'elle renfermait d'attrayant dans ses habitants, et bientôt pour être leur ami à tous.
C'est au milieu de ces joies que le malheur se ressouvint de cette famille.
La duchesse devait conduire ses filles à un bal chez M. Perrégaux; elles se faisaient d'avance une joie de cette fête. Elles avaient été au bal, la veille, chez M. Hoppe, où la duchesse de Bassano avait été remarquée à côté des femmes jeunes et belles, et même entre ses deux filles. Coiffée avec des camélias[168] naturels qui faisaient, par leur couleur blanche et rouge, ressortir l'ébène de ses cheveux; elle était charmante... Le jour du bal de M. Perrégaux, les jeunes personnes s'occupèrent de leur toilette avec une telle joie de jeunes filles, que leur mère n'osa pas leur dire qu'elle avait une de ces affreuses douleurs de tête, qui, depuis quelque temps la faisaient beaucoup souffrir. Elle le dit seulement à la baronne Lallemand, qui l'engagea à ne pas insister. Elle voulait conduire ses filles au bal!... Mais la douleur devint intolérable; elle dut rester...
La maladie fut courte! La duchesse se coucha le même soir, c'était un lundi... Le mercredi elle n'existait plus!... Et au moment où elle quitta la vie et ce monde où elle avait été si aimée, si admirée, elle était toujours radieuse de beauté!... elle semblait dormir!...
Horace Vernet, l'un des intimes de la maison, eut le pénible courage de faire son portrait après sa mort!... Elle avait à peine quarante ans[169]!
Elle mourut avant que les camélias qui avaient été dans ses cheveux au bal de M. Hoppe fussent fanés!
FIN DU TOME CINQUIÈME.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE CINQUIÈME VOLUME.
- Salon de l'Impératrice Joséphine. [1]
- Première partie.—Madame Bonaparte. [Id.]
- Deuxième partie.—L'Impératrice Joséphine. [83]
- Troisième partie.—L'impératrice à Navarre. [173]
- Quatrième partie.—La Malmaison. 1813-1814. [245]
- Salon de Cambacérès, sous le Consulat et l'Empire. [279]
- Salon de madame la duchesse de Bassano. [333]
Imprimerie d'Adolphe ÉVERAT ET Cie, rue du Cadran, 16.