I
ARRESTATION DU DUC DE COURLANDE[120]
Le principal agent du général Münich fut son aide de camp, le général de
Manstein. Voici le récit de l'arrestation du duc de Courlande, fait par
Manstein lui-même:
«Le jour d'avant la révolution, savoir le 28 novembre, le maréchal de
Münich dîna avec le Duc qui le pria, en se séparant, de revenir le soir.
Ils restèrent à l'ordinaire fort tard ensemble à s'entretenir sur
plusieurs choses qui regardaient les affaires du temps.
«Le Duc fut, toute la soirée, inquiet et rêveur; il changea souvent de conversation, comme un homme distrait et, à propos de rien, il lui fit cette demande: Monsieur le Maréchal, dans vos expéditions militaires n'avez-vous jamais rien entrepris de conséquence, de nuit? Cette demande imprévue déconcerta presque le Maréchal; il s'imaginait que le Régent se doutait de son dessein; il se remit toutefois sans que le Régent pût remarquer son trouble et répondit qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais entrepris des choses extraordinaires la nuit, mais que son principe était de se servir de toutes les occasions quand elles paraissaient favorables.
«Ils se séparèrent à onze heures du soir, le Maréchal, dans la résolution de ne plus différer son dessein de perdre le Régent, et celui-ci bien résolu de se méfier de tout le monde, d'éloigner ceux qui pourraient lui donner de l'ombrage et de s'affermir de plus en plus dans la puissance souveraine en plaçant la princesse Élisabeth ou le duc de Holstein sur le trône. Il voyait bien que, sans cela, il lui serait impossible de se maintenir, le nombre des mécontents augmentant tous les jours. Mais comme il ne voulait rien entreprendre avant les obsèques de l'Impératrice[121], ses ennemis le prévinrent. Le maréchal de Münich, étant persuadé qu'il serait le premier qu'on congédierait, voulut frapper son coup sans perdre un instant.
«Lorsque le Maréchal fut revenu de la cour, il dit à son premier aide de camp, le lieutenant colonel de Manstein, qu'il aurait besoin de lui de grand matin. À deux heures après minuit, il le fit appeler; ils montèrent seuls en carrosse et se rendirent au Palais d'Hiver, où, après la mort de l'Impératrice, on avait logé l'Empereur et ses parents. Le Maréchal, accompagné de son aide de camp, entra dans l'appartement de la princesse par sa garde-robe. Il fit lever mademoiselle de Mengden, dame d'honneur et favorite de la princesse. M. de Münich lui ayant dit de quoi il était question, elle fut éveiller Leurs Altesses; mais la princesse seule vint parler au Maréchal. Après un moment d'entretien, le Maréchal ordonna à Manstein d'appeler tous les officiers qui étaient de garde au Palais, pour venir parler à la Princesse. Les officiers arrivés, la Princesse leur représenta en peu de mots tous les outrages que le Régent faisait souffrir à l'Empereur, à elle et à son époux; elle ajouta que lui étant impossible et même honteux de souffrir plus longtemps toutes ces indignités, elle était résolue de le faire arrêter; qu'elle avait chargé le maréchal de Münich de cette commission, et qu'elle se flattait que tous ces braves officiers voudraient bien suivre les ordres de leur général et seconder son zèle.
«Les officiers ne firent aucune difficulté d'obéir à tout ce que la Princesse exigeait d'eux. Elle leur donna sa main à baiser, puis les ayant embrassés, ils descendirent avec le Maréchal et firent mettre la garde sous les armes. Le comte de Münich dit aux soldats de quoi il s'agissait: tous d'une commune voix lui répondirent qu'ils étaient prêts à le suivre partout où il les mènerait. On leur fit mettre les armes en état; un officier avec quarante hommes fut laissé à la garde du drapeau; les autres quatre-vingts marchèrent avec le Maréchal vers le Palais d'Été où le Régent logeait encore. Environ à deux cents pas de cette maison, la troupe fit halte; le Maréchal envoya Manstein aux officiers de la garde du Régent pour leur dire les intentions de la princesse Anne; ils ne firent pas plus de difficultés que les autres et s'offrirent même d'aider à arrêter le Duc, si on avait besoin d'eux. Alors le Maréchal dit à Manstein de prendre avec lui un officier et vingt fusiliers, d'entrer dans le Palais, d'arrêter le duc et, en cas de résistance, de le faire tuer sans miséricorde.
«Manstein étant entré dans le Palais ordonna à sa petite troupe de le suivre de loin pour ne pas faire de bruit. Toutes les sentinelles le laissèrent passer sans aucune opposition; car comme il était connu de tous les soldats, ils s'imaginaient qu'il était envoyé au Duc pour quelque affaire de conséquence. Après avoir traversé les appartements il se trouva tout d'un coup dans un grand embarras, il ne connaissait pas la chambre à coucher du Duc et il ne voulait pas non plus la demander aux domestiques qui veillaient dans les antichambres, pour ne pas donner l'alarme. Après un moment de réflexion il résolut de pousser en avant, dans l'espérance de trouver enfin ce qu'il cherchait. Effectivement, ayant encore traversé deux chambres, il se trouva devant une porte fermée à clef; elle était heureusement à deux battants, et les domestiques avaient négligé de fermer les verrous en haut et en bas, de sorte qu'il n'eut pas grand'peine à la forcer. Il y trouva un grand lit où couchaient le Duc et la Duchesse, qui dormaient d'un sommeil si profond que le bruit qu'il fit en forçant la porte ne put les éveiller. Manstein, s'étant approché du lit, ouvrit les rideaux et demanda à parler au Régent; alors ils s'éveillèrent tous deux en sursaut et commencèrent à crier de toutes leurs forces, se doutant bien qu'il n'y était pas venu pour leur apporter de bonnes nouvelles. Manstein se jeta sur lui, et le tint étroitement embrassé jusqu'à ce que les gardes arrivèrent. Le Duc, s'étant enfin relevé, voulut se débarrasser d'entre les mains des soldats et donna des coups de poing à droite et à gauche. Les soldats à leur tour lui donnèrent de grands coups de crosse, le jetèrent à terre, lui mirent un mouchoir dans la bouche, lui lièrent les mains avec l'écharpe d'un officier et le portèrent tout nu devant le corps de garde où, l'ayant couvert d'un manteau de soldat, ils le mirent dans le carrosse du Maréchal qui l'y attendait. Un officier fut placé auprès de lui et on le conduisit au Palais d'Hiver… Celui qui a eu grande part dans cette affaire avoue qu'il ne saurait comprendre comment cela a pu réussir; car, selon les mesures prises par le Duc, l'affaire devait manquer; une seule sentinelle, qui aurait fait du bruit, aurait pu empêcher tout… Si un seul homme avait fait son devoir, on aurait échoué.»
(Mémoires historiques, politiques et militaires sur la Russie, par le général Manstein; nouvelle édition, Lyon, 1772, t. II, p. 98-109. Bibl. nat., M. 17 557.)