X

Séjour au château de Löbikau.—Arrivée des prétendants.—Dorothée reste fidèle au souvenir du prince Adam Czartoryski, envers lequel elle se croit engagée.—Intervention de l'empereur Alexandre en faveur du prince de Talleyrand qui demande la main de la princesse de Courlande pour son neveu, le comte Edmond de Périgord.—Le mariage a lieu à Francfort, le 22 avril 1809.

Je touchais à ma quinzième année et, malgré les ravages de la guerre, on me croyait encore assez de fortune pour que des grands seigneurs ruinés, tels que les princes de Hohenlohe et de Solms, désirassent rétablir leurs affaires en m'épousant. Mon éducation que l'on savait avoir été soignée et ma position qui était brillante me faisaient aussi rechercher par des princes plus considérables, tels que les ducs de Cobourg et de Gotha et le prince Auguste de Prusse.

J'avais une de ces figures qui, sans plaire à tout le monde, étaient toujours remarquées; elle parut faire assez d'impression sur le jeune prince Florentin de Salm, pour que j'eusse quelque raison de soupçonner qu'il était amoureux de moi.

Ma mère avait la bonté de recevoir les visites et les soins de tous ces messieurs qui, pour la plupart, l'ennuyaient assez. Quant à moi, j'habitais, comme je l'ai dit, un joli pavillon quarré placé au milieu d'un parc charmant et situé à une demi-lieue du château de ma mère. Je n'allais guère chez elle, à Löbikau, qu'aux heures où je savais la trouver seule et me plaisais à me rendre, pour ainsi dire, invisible aux yeux de tous ces prétendants. Ma mère ne voulait avoir l'air ni de les repousser, ni de les encourager; elle répétait que j'étais maîtresse de mon choix, et, comme je n'osais dire qu'il était tout fait, il fallait bien recevoir dans mon castel ces messieurs que ma mère venait de temps en temps me présenter. Je n'étais que polie et ne me montrais ni flattée, ni touchée de leurs soins. Quoique la manière dont on me les faisait passer en revue ne dût pas leur être très agréable, rien ne les décourageait; il serait difficile d'être plus tenace; surtout le prince de Mecklembourg et le prince de Reuss avaient complètement établi leur domicile chez ma mère. Le secrétaire, le médecin, la demoiselle d'honneur, les amis, les connaissances, tous étaient employés; chacun d'eux était dans les intérêts d'un de mes amoureux. J'entendais chanter leurs louanges toute la journée, sans être touchée; j'écoutais du plus beau sang-froid leurs déclarations et les éloges qu'ils me donnaient, et n'étais jamais occupée qu'à les déjouer par mon maintien insensible et dédaigneux. Cette lanterne magique m'amusait assez; j'étais d'ailleurs charmée que le prince Adam entendît dire que j'étais fort recherchée et qu'il sût, en même temps, que je n'accueillais aucune proposition.

On trouvera peut-être que je me suis étendue, avec une orgueilleuse complaisance, sur le nombre et la qualité des personnes qui me recherchaient en mariage. J'ai hésité à les nommer; mais je me suis dit que, si jamais ces Souvenirs avaient quelque publicité, les personnes que je cite auraient, ainsi que moi, disparu pour toujours, et qu'il est nécessaire pour l'intelligence future de ma position de bien faire connaître ce qu'elle était dans le principe; on comprendra beaucoup mieux que de toutes les chances qui m'étaient offertes, j'aie couru la moins vraisemblable. Le prince Adam était à Varsovie, d'où il écrivait à l'abbé Piattoli qui était venu nous joindre, que son projet était d'aller aux eaux de Bohême avec sa mère, de venir ensuite à Löbikau et là de me demander formellement en mariage. Mais la vieille princesse Czartoryska qui, au fond du cœur désirait que son fils épousât une jeune personne qu'elle avait élevée et qu'elle adorait, trouvait chaque jour un prétexte pour retarder son voyage; elle laissa passer la saison des eaux et alors ne parla plus que de l'année prochaine. Ma mère se montrait blessée pour moi de cette mauvaise grâce; l'abbé ne répondait qu'avec embarras aux reproches qu'elle lui faisait de m'avoir exclusivement attachée à un projet qui éprouvait des difficultés auxquelles je n'étais pas faite pour m'attendre. Je trouvais qu'elle avait un peu raison, mais j'étais loin d'en convenir; je croyais le prince tout aussi contrarié que moi et cette conviction me faisait supporter, avec plus de douceur que je n'en montrais habituellement, les mécomptes de l'amour-propre.

Les choses en étaient là, lorsqu'une lettre de l'empereur Alexandre[111] annonça à ma mère que d'Erfurt[112], où il était alors, il viendrait la voir; il la prévenait qu'il ne lui demanderait qu'à dîner et qu'il ne serait accompagné que du prince Troubetzkoï, son aide de camp, et de M. de Caulaincourt, ambassadeur de France[113], qui retournait avec lui à Pétersbourg. En effet, le 16 octobre 1808, l'empereur arriva à Löbikau, à cinq heures du soir. Ma mère insista pour que je sortisse de ma retraite ce jour-là; j'obéis. Elle était entourée de sa sœur, de ses filles, la princesse de Hohenzollern, la duchesse d'Acerenza et moi, du grand-duc de Mecklembourg, beau-père de l'empereur, du prince Gustave, dont j'ai déjà parlé, du prince de Reuss et d'un grand nombre de personnes que la curiosité avait attirées. L'empereur fut plein de grâce pour tout le monde et voulut surtout être occupé de moi. Il me dit qu'il me trouvait grandie, embellie et ajouta, en plaisantant, qu'il savait que j'étais comme Pénélope, entourée de beaucoup de prétendants qui se plaignaient de mes rigueurs. J'étais si éloignée de supposer qu'il fût venu avec l'intention de fixer le choix de ma mère, que je répondis sans embarras à cette plaisanterie qui dura assez longtemps. À table, ma mère et M. de Caulaincourt me séparaient de l'empereur, de manière que la conversation passait devant eux. Tout à coup l'empereur me demanda si je n'étais pas frappée d'une sorte de ressemblance qu'il prétendait avoir découverte entre le prince Czartoryski et M. de Périgord[114].

«De qui Votre Majesté veut-elle parler? répondis-je, en rougissant de m'entendre interpeller par une question que j'aurais cru plus délicat de ne pas m'adresser.—Mais de ce jeune homme assis là-bas, du neveu du prince de Bénévent, qui accompagne le duc de Vicence à Pétersbourg, fut la réponse de l'empereur.—Pardon, Sire, je n'avais pas remarqué l'aide de camp du duc de Vicence, et j'ai la vue si basse qu'il m'est impossible, d'ici, de distinguer ses traits.» Ma mère eut l'air mécontent. L'empereur se tut et M. de Caulaincourt me dit que le neveu du prince de Bénévent n'était pas son aide de camp, qu'il était momentanément attaché à l'ambassade de Pétersbourg. Cette explication ne m'intéressait guère et je l'écoutai à peine. Après le dîner, l'empereur pria ma mère de passer dans son cabinet; ils y restèrent enfermés deux heures. En quittant le salon ma mère me dit: «Soyez polie pour le duc de Vicence, causez avec lui, vous savez que l'empereur le traite comme son ami. Je n'ai pas obtenu de vos sœurs qu'elles lui adressassent la parole; votre tante partage toutes les ridicules préventions dont il est l'objet; mais vous qui êtes trop jeune pour avoir des opinions politiques, ou du moins pour en montrer, je vous charge de vous occuper de M. de Caulaincourt, car je ne veux pas qu'il parte mécontent.» Je me dévouai; et pendant que mes sœurs et ma tante causaient avec le petit groupe de princes allemands, je m'assis à côté de l'ambassadeur. La conversation d'une très jeune personne… avec un général de l'armée de Bonaparte ne pouvait être, réciproquement, bien satisfaisante; elle le fut cependant pour moi; je trouvai à M. de Caulaincourt l'air noble et beaucoup d'usage du monde. M. de Vicence était loin de ressembler aux courtisans de Napoléon que j'ai vus depuis. Probablement je lui parus moins gauche et moins maussade qu'aurait dû l'être aux yeux de l'élégance française une personne élevée au fond de l'Allemagne, car dans une lettre qu'il écrivit le lendemain au prince de Bénévent, dont il était l'ami, il fit de moi assez d'éloges. J'ai lu, depuis, cette lettre; elle commençait par ces mots: «La belle Dorothée a quinze ans; elle paraît fort bien élevée. Nous avons trouvé le château rempli d'épouseurs, mais le grand rival n'y était pas.»

L'empereur quitta Löbikau à onze heures du soir. Ma mère ne me dit rien du sujet de la conversation avec lui; elle me demanda seulement le lendemain comment j'avais trouvé M. de Périgord. «Mais, maman, je ne l'ai pas regardé; il me semble, d'ailleurs, qu'il s'est tenu constamment dans le premier salon.» La même question fut répétée à mes sœurs, elles firent à peu près la même réponse. Il se trouva que personne ne s'était occupé du neveu d'un homme qu'on regardait alors en Allemagne comme presque aussi puissant que Napoléon lui-même. Ce manque d'attention donna de l'humeur à ma mère; elle fit dire à M. Piattoli de venir lui parler, s'enferma avec lui et fut aussi rêveuse le reste de la journée que l'abbé parut attristé et découragé, cependant personne ne dit un mot.

Mademoiselle Hoffmann, qui voyait qu'on se défiait d'elle et qui en était très blessée, me dit qu'elle croyait que nous ferions bien de retourner à Berlin. J'étais moi-même vaguement troublée de l'air préoccupé de ma mère et de l'abbé; celui-ci évitait même de me parler du prince Adam. Enfin, mécontente de tout le monde, je ne demandais pas mieux que de m'éloigner et je repris assez tristement, au mois de novembre, la route de Berlin. Les armées françaises devaient évacuer la ville dans quelques semaines[115]; déjà une partie des bureaux du commandant était renvoyée et mon appartement me fut rendu. Le général Saint-Hilaire, touché des soins assidus que nous avions eus pour son aide de camp, cherchait par toutes sortes de moyens à nous laisser de lui des souvenirs agréables; nous lui savions gré de son intention et, pendant les dernières semaines, il s'établit entre lui et nous une réciprocité de bons procédés, desquels il résulta une sorte d'amitié qui me fit donner à sa mémoire des regrets véritables, lorsque j'appris l'année suivante qu'il avait été tué à la bataille d'Essling.

Le jour de naissance de ma mère était au mois de février et elle me répétait si souvent, dans ses lettres, qu'elle espérait que je viendrais la retrouver à cette époque, qu'il me fut impossible de ne pas céder à son désir. D'ailleurs l'abbé Piattoli, qui était resté auprès d'elle, m'écrivait des lettres si entortillées, si énigmatiques, sur l'objet qui m'intéressait le plus au monde, que je ne fus pas fâchée d'éclaircir définitivement ma situation qui me semblait de plus en plus environnée de mystère. Je quittai Berlin à la fin de janvier; hélas! je disais un bien long adieu à cette ville, mon berceau, le théâtre des innocentes joies de mon enfance!

Je m'arrêtai dans une petite ville, à quelques lieues de Löbikau, pour voir l'abbé Piattoli et causer avec lui. Il s'était établi là pour être plus près des médecins. Atteint de la cruelle maladie dont il est mort, je le trouvai si souffrant, si changé, que je n'osais presque aborder la question qui me tenait le plus au cœur. Je lui demandai cependant s'il avait des nouvelles du prince Czartoryski. «Je n'en ai point, me dit-il: ce silence doit vous prouver, ma chère enfant, que nos rêves étaient des chimères.—À Dieu ne plaise! m'écriai-je.—N'en parlons plus, reprit-il avec émotion, ce sujet de conversation me fait mal.» Forcée au silence, je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'étais arrivée près de lui.

Ma mère me reçut avec une joie et une grâce que je ne lui avais jamais vues. Elle me dit que dans la mauvaise saison, il ne fallait pas songer à habiter mon pavillon d'été, qu'elle m'avait fait préparer un appartement et qu'elle voulait absolument me garder. Tout me paraissait étrange et nouveau dans cet accueil et semblait m'annoncer quelque événement connu de tout le monde, excepté de moi. Je ne pouvais définir l'espèce de terreur dont je me sentais agitée; les caresses même de ma mère m'inquiétaient, mais ce qui me déplaisait par-dessus tout c'était la présence inattendue d'un Polonais, le comte Batowski, jadis de la société de ma mère et qui s'était depuis établi en France; il me paraissait tombé des nues; je ne pouvais deviner le motif qui le faisait arriver tout droit de Paris, au cœur de l'hiver, dans un lieu qui ne devait lui offrir ni intérêt, ni amusement. Cependant trois ou quatre jours s'étaient passés sans qu'il fût survenu le moindre changement; je commençais à me calmer, lorsqu'un soir pendant que tout le monde était à écrire pour le départ du courrier et que j'étais seule au salon à préparer du thé, j'entendis le petit cor de chasse de nos postillons allemands annoncer l'arrivée d'un étranger. Un valet de chambre entra presque aussitôt et me demanda où était ma mère? «Dans son cabinet, elle veut être seule.—Mais il faudrait cependant l'avertir qu'un officier français, le même qui était ici avec le comte de Vicence, vient d'arriver.» À l'instant je compris tout, et les grâces de l'empereur, et les soins de ma mère, et cette prétendue ressemblance avec le prince Czartoryski; je ne pus donner aucun ordre à l'homme qui était devant moi, encore moins prévenir ma mère. Terrifiée à l'idée que M. de Périgord pouvait entrer dans ce salon où j'étais seule, je ne songeai qu'à me sauver. Je traversai le vestibule en courant, je montai rapidement l'escalier, et j'arrivai enfin, hors d'haleine, dans ma chambre. Mademoiselle Hoffmann qui s'y trouvait me demanda ce qui m'était arrivé. «Il est ici, répondis-je.—Qui, le prince Adam?—Hélas! non, ce Français!» Et me voilà à fondre en larmes. «Je suis sûre qu'il vient pour m'épouser.—Eh bien, vous le refuserez.—Oui, mais maman?—Elle ne vous a pas contrariée, jusqu'à présent.—Parce qu'elle ne se souciait d'aucun des mariages que j'ai refusés; mais vous connaissez son amour pour la France, son désir de s'y fixer.—Elle ne peut vous contraindre: calmez-vous donc, vous ne serez pas en état de paraître et ce qu'il y aurait de pis serait de montrer le trouble dans lequel vous êtes.» Me voilà donc séchant mes larmes et descendant avec un maintien assez calme au salon où l'on m'avait déjà demandée.

Ma mère était à la fois rayonnante et embarrassée; elle tenait dans ses mains plusieurs lettres qui paraissaient lui avoir été remises à l'instant. Après les avoir parcourues, elle me présenta à M. de Périgord que, pour le coup, il fallut bien regarder. M. Batowski était affairé, enchanté, insupportable; tout le reste de la maison paraissait aussi triste que je l'étais moi-même. Pourquoi en effet cette soudaine apparition? Comment l'expliquer si ce n'était par ma proposition de mariage que ma mère paraissait disposée à accueillir. Je me retirai de bonne heure et ne dormis guère.

Le lendemain matin, on vint dire à mademoiselle Hoffmann que ma mère désirait lui parler: elle s'habille à la hâte, descend, remonte fort troublée, au bout d'une heure, et me dit: «Allez chez madame votre mère, elle vous demande.—Que vous a-t-elle dit? que veut-elle de moi?—Vous le saurez, allez, et ne la faites pas attendre.» J'arrive chez ma mère qui était encore couchée; des lettres, les mêmes, à ce que je crus, que celles de la veille, étaient éparses sur son lit. «Il est temps, me dit-elle, de vous faire connaître le véritable motif de la visite que l'empereur de Russie m'a faite ici, à son retour d'Erfurt. Il croit avoir de grandes obligations au prince de Bénévent et il voudrait les reconnaître: Sa Majesté ayant témoigné à ce prince le désir de lui être agréable, celui-ci l'a prié de protéger auprès de moi la demande qu'il voulait me faire de votre main pour son neveu. L'empereur a donné sa parole que ce mariage aurait lieu; il est venu me le dire, en ajoutant qu'il comptait trop sur mon amitié pour ne pas être sûr que je l'aiderais à donner à un homme qu'il aime et qu'il lui importe de satisfaire, la seule preuve d'amitié qu'il eût l'air de désirer. J'ai répondu à l'empereur que toujours disposée à lui montrer le dévouement et la reconnaissance que je professe pour lui, je craignais cependant qu'il ne vînt m'en demander une preuve qu'il ne serait pas en mon pouvoir de lui donner. Je lui ai dit:—Vous connaissez, Sire, les idées antifrançaises des têtes allemandes, ma fille les partage toutes; elle a beaucoup d'absolu dans le caractère, sa position la rend indépendante, et ses sœurs, ses parents, ses amis, la cour de Prusse, toute l'Allemagne crieront contre ce mariage. Sans avoir à me plaindre de Dorothée, je sais cependant que j'ai peu d'influence sur son esprit; et d'ailleurs, je vous dirai avec franchise, Sire, qu'il est depuis longtemps question du mariage de ma fille avec un des anciens amis de Votre Majesté. Le prince Adam Czartoryski est l'homme qu'elle préfère; je n'ai aucune raison grave à opposer à son choix et je ne vois aucun moyen d'empêcher que ce mariage n'ait lieu l'année prochaine.—Le désirez-vous? reprit l'empereur.—Non, Sire: une grande différence d'âge, le caractère difficile de la vieille princesse et la mauvaise grâce qu'elle a mise jusqu'à présent dans cette affaire, m'en éloignent plutôt.—Alors, dit l'empereur, je n'admets aucune de vos autres raisons; la jeune Dorothée, à quinze ans, ne peut avoir des opinions politiques bien arrêtées; pour éviter tout le commérage que vous redoutez, il ne faut parler du mariage que je sollicite qu'au dernier moment; d'ailleurs, votre fille et vous-même seriez fixées en France et les cris de l'Allemagne vous seraient alors bien indifférents. Je crois la jeune princesse trop bien élevée pour que l'influence maternelle puisse être nulle sur elle lorsque vous consentirez à l'employer. Quant à Adam Czartoryski, je vous assure qu'il ne se soucie nullement de se marier[116], et qu'il se laissera toujours gouverner par sa mère, qui est une vieille Polonaise intrigante et dangereuse. Je ne vois dans tout ceci qu'une jeune tête que l'on s'est plu à exalter, car Adam est un excellent homme, sans doute, mais il est devenu si sauvage et si triste que rien en lui ne me semble propre à séduire une personne de quinze ans. Enfin, ma chère duchesse, je n'accepte aucune excuse, j'ai donné ma parole; je demande la vôtre, et je la demande comme un témoignage de l'amitié que vous m'avez promise et que je crois mériter.»—«Vous connaissez, ma chère enfant, continua ma mère, la reconnaissance que je dois à l'empereur Alexandre; vous savez qu'en Russie les bontés du souverain sont toujours précaires; que tout dépend de sa fantaisie et qu'il est pour moi du plus grand intérêt de soigner sa bienveillance; je lui ai promis que je ferais mon possible pour vous décider au mariage qu'il désire; je vous prie donc de ne pas refuser sans avoir bien pesé les avantages qui peuvent résulter pour toute votre famille de cette alliance. Lisez d'abord les lettres que je viens de recevoir.» Elle me remit alors les deux lettres qui étaient sur son lit; la première était de l'empereur qui répétait à peu près et avec de nouvelles instances toutes les choses qu'il lui avait dites; la seconde était du prince de Bénévent[118]. Il est inutile de dire qu'elle était parfaitement spirituelle et aussi adroite que possible pour diminuer les préventions dont la France et lui-même étaient l'objet. Il parlait de son neveu Edmond de Périgord comme d'un jeune homme qu'il aimait comme son fils, qu'il regardait comme tel et qui serait son héritier. Il parlait ensuite de moi de la manière la plus flatteuse et finissait par un mot touchant sur sa vieille mère[118] âgée de quatre-vingts ans, qui serait si heureuse, disait-il, de voir le bonheur de sa famille assuré, avant de finir sa grande carrière. Il ajoutait un alinéa sur l'éclat de la naissance, le lustre des anciens souvenirs et sur la noblesse sans mélange des grandes familles d'Allemagne. Enfin, je ne crois pas que dans toute sa carrière ministérielle le prince Bénévent ait jamais rédigé avec autant de soin la note diplomatique la plus importante. Cette lettre me fit quelque impression, au lieu que je ne trouvais dans les raisonnements autocrates d'Alexandre qu'un abus de position révoltant.

Lorsque j'eus replacé silencieusement les deux lettres sur le lit de ma mère, elle me demanda si je n'avais rien à lui dire. «Si je ne me croyais pas engagée au prince Adam, si dès l'âge de douze ans je n'avais pas accoutumé mon esprit à le regarder comme le seul homme que je doive épouser, si je n'étais pas arrivée à m'attacher sincèrement à cette idée et à placer toutes mes espérances de bonheur dans cette union, j'aurais pu, ma chère maman, répondis-je, essayer d'oublier le passé et de vaincre toutes mes répugnances actuelles pour faire une chose que vous paraissez désirer vivement; mais comme je ne peux croire que les retards qu'éprouve l'arrivée du prince Adam tiennent à sa volonté et que je ne puis me persuader, après tout ce qu'on m'a dit, qu'il n'attache plus à moi aucun prix, je croirais manquer à toutes les espérances que vous m'avez permis de donner et de concevoir, si je m'occupais de tout autre établissement; quitter ma patrie, aller à la cour de Bonaparte, m'éloigner de tous mes amis, épouser quelqu'un que je ne connais pas, accepter une position dont j'ignore tous les détails, seraient des difficultés qui, toutes réelles qu'elles sont, pourraient être surmontées pour vous faire plaisir et arranger vos rapports avec l'empereur Alexandre; mais votre situation n'est heureusement pas assez mauvaise, ma chère maman, pour que je me croie obligée de lui sacrifier ce que depuis si longtemps je regarde comme devant assurer le bonheur de mon avenir.» Je voulais lui baiser la main; elle la retira et montra à la fois de l'humeur et de la tristesse, car elle avait des larmes dans les yeux. Elle me dit avec humeur et émotion que je sacrifiais sa tranquillité et que je compromettais sa position russe pour des chimères, que j'allais de plus lui attirer l'inimitié du prince de Bénévent, regardé par les étrangers comme très puissant et très redoutable, que Napoléon lui-même croirait mon refus dicté par la haine contre la France et que les persécutions s'étendraient sur toutes les positions et sur tous les individus de notre famille. Elle se plaignait d'être peu heureuse par ses enfants et de trouver surtout en moi, qu'elle disait préférer à mes sœurs, une singulière ingratitude. «Vous voyez, me dit-elle, que l'empereur vous croyait assez bien née pour ne pas douter de l'influence que votre mère pourrait avoir sur vous; mais vous placez dans votre indépendance et dans votre froideur à mon égard une sorte d'amour-propre qui appartient au plus mauvais caractère. Du moins soyez polie pour M. de Périgord; et pour ne pas vous donner un ridicule, je laisserai passer deux ou trois jours avant de répondre au prince de Bénévent, car il faut au moins que vous ayez l'air de réfléchir. Je veux aussi que vous soyez plus obligeante pour M. de Batowski; il connaît tous les rapports de M. de Talleyrand et vous pouvez bien consentir à écouter ce qu'il aurait à vous dire sur cette illustre famille.»

Je n'avais jamais vu ma mère aussi émue, aussi mécontente, et cette excessive agitation dans une personne habituellement si douce et si calme me fit une impression inattendue et douloureuse. Ces reproches si nouveaux dans sa bouche me brisèrent le cœur. Je sortis tout en pleurs de sa chambre et remontai dans la mienne où mademoiselle Hoffmann m'attendait. Je lui racontai ce qui venait de se passer et elle me dit que ma mère l'avait prévenue de la proposition qu'elle allait me faire et lui avait demandé sa parole d'honneur de n'influencer en rien ma décision. «Je la lui ai donnée, ajouta-t-elle, avec d'autant moins de restriction que pour la première fois elle m'a vivement reproché d'être la cause de votre froideur et de votre manque de confiance à son égard. Suivez donc vos propres inspirations; vous avez assez d'esprit pour vous guider vous-même; je ne veux me charger d'aucune responsabilité dans une question aussi délicate; je me borne à vous engager à être polie pour M. de Périgord et à laisser M. Batowski vous parler; vous devez cette marque de déférence à madame votre mère.»

J'appris alors positivement ce dont je commençais à me douter, c'est que M. Batowski avait été le premier à lui donner l'idée de me demander en mariage pour son neveu, qu'il l'avait prévenu en même temps de celui dont il était question avec le prince Czartoryski et avait indiqué l'empereur Alexandre comme pouvant seul lever cette difficulté. Dans la même journée il me fallut entendre l'éloge de tous les Talleyrand du monde. Il était facile de louer le prince de Bénévent sur son esprit et ses grands talents. Sa position brillante sans doute fut encore magnifiée et ses brouilleries avec Bonaparte furent passées sous silence, non seulement auprès de moi, mais surtout auprès de ma mère qui était charmée, éblouie du crédit que l'on supposait encore au vice-grand électeur. M. Edmond fut représenté comme un jeune homme d'une bravoure éclatante et d'un caractère charmant; son père comme tout ce que l'on pouvait voir de plus séduisant et de plus aimable; madame de Noailles[119], sœur de M. Edmond, comme la bonté, la simplicité et en même temps l'élégance en personne. Enfin ils étaient tous des êtres parfaits. Il fallait cependant bien dire quelques paroles de la princesse de Bénévent; mais il en parla très légèrement et comme d'une personne si insignifiante et si annulée qu'elle ne pouvait être regardée comme un inconvénient. Je faisais bien la part de l'exagération commandée par la situation de M. Batowski, mais je ne pouvais prévoir qu'elle fût aussi démesurée. «Si j'étais libre encore, lui dis-je, tout ce que vous m'apprenez serait bien propre à détruire ma répugnance; mais je me regarde comme engagée, je l'ai dit à ma mère, et je n'ai rien à ajouter.»

Quelle était cependant l'attitude de M. de Périgord? Celle d'un très jeune homme fort embarrassé d'être examiné et probablement refusé par une jeune personne triste et maussade. Il montrait d'ailleurs la plus grande réserve et ne parlait presque jamais. Il était impossible d'augurer de son caractère et de son esprit, car personne n'a jamais fait autant d'usage… du silence.

M. Batowski nous dit le soir même qu'il irait le lendemain savoir des nouvelles de M. Piattoli. Il revint le second jour et me remit une lettre de ce pauvre abbé dont l'état empirait à vue d'œil. Je montai dans ma chambre pour lire cette lettre; elle était tracée d'une main tremblante et je fus bouleversée de son contenu. «Toutes nos espérances sont détruites, me disait-il; j'ai enfin reçu des nouvelles de Pologne; elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami commun qui m'annonce que le mariage du prince avec mademoiselle Matuschewitz est arrangé, que tout Varsovie en parle, et que la vieille princesse est enchantée. Voilà donc, ma jeune amie, l'explication de ce long silence.» Sa lettre était courte: «Je suis si souffrant, ajoutait-il, que je ne puis en écrire davantage.»

Je demandai des chevaux à l'instant et, faisant à peine quelques excuses à ma mère, je partis pour chercher à obtenir plus de détails de l'abbé et m'assurer de la vérité d'un fait qui me paraissait impossible à croire. J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être seul et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant. «Soyez heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule question. Soyez bien pour votre mère. Votre imagination me fait trembler, mais vous avez beaucoup d'esprit; servez-vous-en dans les circonstances difficiles que je prévois pour vous. Vous avez été le grand intérêt de mes dernières années; pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le désormais à Madame votre mère.» Il se tut, je voulus parler, mais il ne me répondit pas et me fit signe de la main de m'éloigner; il mourut quelques jours après.

La personne qui, avec un zèle admirable, l'a soigné pendant sa longue maladie, et ne l'a pas quitté dans ses derniers moments, possédait sa plus intime confiance. Voici ce qu'elle m'a raconté lorsque, mariée depuis quatre ans, je vins momentanément en Allemagne et que je demandai à la voir.

Ma mère, craignant de déplaire à l'empereur Alexandre, passionnée pour la France où elle désirait se fixer et aussi heureuse d'avoir en moi un prétexte pour réaliser ce projet que mécontente du mariage qui devait m'établir en Pologne, avait montré avec confiance à l'abbé Piattoli ses craintes et ses désirs. Elle avait renouvelé ses plaintes de ce qu'il m'eût placée sous la dépendance des caprices d'une famille arrogante et dédaigneuse et lui avait même, pour la première fois, vivement reproché de n'avoir pas trouvé en lui le dévouement auquel elle aurait dû s'attendre après les services qu'elle lui avait rendus jadis. Enfin elle agit si vivement sur l'esprit du pauvre abbé qu'elle obtint de lui la promesse qu'il ne se mêlerait plus de ce mariage et qu'il chercherait même à m'en détacher en se servant, pour y parvenir, de la mauvaise grâce de la vieille princesse et de l'indolence de son fils.

Mais, depuis les dernières scènes de Löbikau, il ne suffisait plus de me parler du long silence du prince, il fallait le motiver. M. Batowski s'offrit pour aller décider l'abbé à un mensonge qui, disait-il, deviendrait bientôt une réalité, puisqu'en effet on savait que la vieille princesse désirait que son élève devînt sa belle-fille. Le mensonge, suivant lui, était peu de chose; il consistait seulement à me faire croire que le fils avait consenti au mariage qui n'était encore que projeté par la mère. Il ne doutait pas que cette conviction ne me rendît docile aux vœux de la mienne. M. Batowski manœuvra si bien qu'il obtint la lettre dont j'ai parlé et qui décida de mon sort…

J'étais revenue de chez le pauvre abbé non seulement désolée de l'état dans lequel je l'avais laissé, mais le cœur ulcéré des torts que je croyais au prince Czartoryski. S'il avait pu me rester quelques doutes à cet égard, une vieille dame polonaise, la comtesse Olinska, amie de ma mère, et à qui on avait fait aussi la leçon, aurait achevé de les dissiper. Le lendemain de mon retour de chez l'abbé, elle nous dit, pendant que nous étions tous réunis, que des lettres de Varsovie qu'elle venait de recevoir annonçaient le mariage de M. Adam; elle ajouta beaucoup de détails que je n'écoutai plus.

Convaincue, indignée, je me lève, prie ma mère de passer dans la chambre à côté et lui dis dans ce premier moment d'amertume, que puisque le prince Adam rompait lui-même ses engagements, je me regardais comme libre des miens, que je serais fort aise d'être mariée bien avant lui; que mon cœur étant indifférent pour tout le monde, je ne demandais pas mieux que de fixer mon choix sur la personne qui convenait à ma mère et qu'elle pouvait dès ce moment donner ma parole à M. de Périgord.

Je parlai vite avec des larmes dans les yeux et dans la voix, mais ma mère eut l'air de ne s'apercevoir de rien, m'embrassa avec transports, m'applaudit, loua ma fierté, excita encore mon ressentiment, me remercia de prendre un parti qui allait combler tous ses vœux et, sans perdre une minute, me dit qu'elle allait annoncer cette bonne nouvelle à M. de Périgord. J'aurais voulu l'arrêter, mais elle était déjà rentrée dans le salon et je courus alors m'enfermer dans ma chambre, d'où je ne voulus pas redescendre de la soirée et je passai la nuit à pleurer.

Le lendemain, ma mère vint elle-même me trouver, elle me remercia encore, me cajola beaucoup et me dit qu'il fallait faire de bonne grâce la chose à laquelle je m'étais décidée, qu'elle me priait de descendre, que je trouverais M. de Périgord chez elle et qu'il serait ridicule que je ne fusse pas aimable pour lui. Je la suivis avec les yeux rouges et l'air du monde le plus abattu. Ma mère nous dit avec gaieté: «Allons je vais vous laisser seuls, vous avez sans doute beaucoup de choses à vous dire.» Et que pouvions-nous nous dire?

Assis en face l'un de l'autre, nous fûmes longtemps dans le plus profond silence. Je le rompis en disant: «J'espère, monsieur, que vous serez heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire, moi-même, ce que vous savez sans doute déjà, c'est que je cède au désir de ma mère, sans répugnance à la vérité, mais avec la plus parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.—Mon Dieu, me répondit M. Edmond, cela me paraît tout naturel. D'ailleurs, moi aussi, je ne me marie que parce mon oncle le veut, car, à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon.»

Cette réponse ne me parut ni bien sensible ni bien flatteuse; mais en ce moment j'aurais été désolée de trouver un empressement auquel je n'aurais pas répondu et cette indifférence annoncée de part et d'autre était ce qui pouvait le mieux me convenir. Ma mère s'empressa d'écrire à Paris et à Pétersbourg. Les lettres partirent le jour même. M. de Périgord et M. Batowski nous quittèrent le lendemain sans que nous nous fussions reparlé, ils allèrent retrouver le prince de Bénévent, prendre avec lui les derniers arrangements et devaient revenir promptement, accompagnés de mon futur beau-père, pour la noce qui était fixée à un mois. Ma mère fit aussitôt part de ce mariage à toutes ses connaissances; mais elle ne montra aucune des réponses qu'elle reçut. Elles étaient toutes très froides et ne lui plaisaient guère. L'une des premières personnes auxquelles elle écrivit fut le prince Czartoryski à qui elle renvoya des lettres qu'il avait écrites à l'abbé Piattoli et qui étaient arrivées peu de jours après la mort de ce dernier. J'ai su depuis que ces lettres disaient qu'il avait vaincu enfin les répugnances de sa mère et qu'ayant appris que l'empereur Alexandre s'intéressait à un autre mariage pour moi, il se hâtait de terminer tous ses arrangements pour arriver dans quelques semaines à Löbikau.

L'intrigue secrète qui a conduit ma destinée ne m'a été dévoilée que peu à peu et longtemps après l'époque dont je parle. Les tristes jours qui précédèrent mon changement d'état s'écoulèrent pour moi dans une sorte d'apathie dont personne ne paraissait s'apercevoir excepté mademoiselle Hoffmann qui, mécontente et affligée, n'osait cependant se permettre d'user de son crédit sur moi pour me faire manquer à la parole que je n'avais donnée que par humeur et dépit.

Je pleurais mon pauvre Piattoli, je regrettais l'Allemagne et je ne m'amusais d'aucun des préparatifs du trousseau qui amusaient ma mère. Lorsque je pensais à mon avenir, je ne le comprenais guère. J'ignorais absolument ce qui m'attendait. Je ne savais rien de Paris et de la famille dans laquelle j'allais entrer que par ce qu'on en disait vaguement en Allemagne, où l'opinion n'était pas favorable aux Français, et par le récit brillant de M. Batowski que je n'avais guère écouté et que je croyais peu exact. La personne sur laquelle j'avais le moins de données et à laquelle je pensais le moins qu'il m'était possible, c'était M. de Périgord… On m'avait dit qu'il était bon enfant. Je croyais que sans m'aimer il était flatté de m'épouser, que je trouverais en lui de l'indifférence et des égards et c'était tout ce que je demandais. Habitant un pays protestant et ne pouvant trouver près de nous un prêtre catholique, il fut décidé que mon mariage se ferait à Francfort, qui était sur notre route pour venir en France. Le prince-primat résidait alors dans cette ville et il s'offrit, par égard pour ma mère et pour le prince de Bénévent, dont il était l'ami, à nous donner la bénédiction nuptiale.

APPENDICES