Notes:

[55] L'une se définit comme l'intégration des phénomènes physico-chimiques, et l'autre comme l'intégration, toujours accompagnée de différenciation, des phénomènes organiques et hyperorganiques. En réalité, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intégration se rapporte surtout aux phénomènes physico-chimiques, inséparables des organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour les phénomènes physico-chimiques une «différenciation latente» se déployant à de larges intervalles—telle la prétendue différenciation de la matière sidérale et terrestre qui produit les océans, les forêts, les montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas là plutôt des comparaisons poétiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?

[56] On pourrait toutefois se servir du terme évolution pour indiquer le genre logique auquel se ramènent, dans notre esprit, ces deux espèces voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier s'appellerait en ce cas progression (et, corrélativement, régression). Aujourd'hui, les idées sociologiques ont envahi la biologie et, par contre, les idées biologiques ont fait irruption dans la sociologie. La confusion arrive à son comble. On peut s'en assurer en particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences. On s'aperçoit alors que le processus qui transforme les corps vivants, porte toujours, in concreto, sur une disposition quelconque de matière (tissus, cellules, éléments), et qu'il se réduit, en somme, à l'idée d'organisation. De même, ce qu'on appelle, par métaphore, une organisation sociale, évoque simplement l'idée d'une activité commune d'organismes semblables. Cette activité consciente ou inconsciente s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une progression ou d'une régression de certains rapports définis entre les organismes qui la manifestent.

[57] Premiers Principes, p. 516 de la trad. franç.


POST-SCRIPTUM [58]

LE MONISME ET LA MORALE


Nous avons vu que le substratum, la substance des conceptions universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques, se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes: l'agnosticisme, l'évolutionnisme et le monisme. Nous avons vu aussi combien bien différent, selon les époques et surtout l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.

Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité», qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du «psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse, ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et des groupes sociaux, etc.

En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux, et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables fins de non-recevoir de l'antique ignorance.

La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.

En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore irresponsable, la religiosité, à un obscur sentiment social qui explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.

Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.

Depuis de longs siècles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de se formuler en théorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les qualifications qu'elle mérite le moins. Elle se fait appeler ordre, autorité, hiérarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a été déjà donné par une école sociale dont les vagues aspirations et les hypothèses troublantes se répandent aujourd'hui avec une rapidité plus naturelle, peut-être, que désirable. En un mot, nous avons affaire à là réceptivité passive, au servilisme générateur des divers esclavages économiques et politiques qui ont marqué l'histoire depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à celle du capitalisme.

Fortement ancré dans les cellules cérébrales de nos ancêtres, passé à l'état de tendance héréditaire, ce mode social de sentir devait, nécessairement, exercer une grande influence sur tous les produits ultérieurs de l'intellect humain, sur ses méthodes de recherche, sur ses conceptions particulières et générales. Et son action ne pouvait être que déprimante ou suspensive.

Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-même, quand on scrute le sens profond de cette doctrine, sinon un arrêt de la connaissance, tantôt impulsif, et tantôt volontaire, une inhibition que, seuls, ses promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme à la structure intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des résignés par choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parallélisme, et contentons-nous de rappeler deux faits généraux bien connus.

Aux époques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et agissait par l'hypothèse du surnaturel, du mystère divin, de l'intervention providentielle. Aux époques qui suspectèrent la vérité théologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine), par l'intermédiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques et sociales, de cette immoralité naïve, de ces illogismes sans cesse renouvelés qu'on décore des noms pompeux de métaphysique, de droit naturel, de morale.

Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je crois l'avoir démontré dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la mère de la science. C'est par suite d'une illusion mentale longtemps inévitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances à la philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une répercussion naturelle des progrès accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais à côté des succès et des triomphes se déployait l'énorme liste des déceptions fâcheuses, des mécomptes irritants, des tâtonnements stériles, des recherches restées vaines.

La philosophie, miroir de la mentalité d'une époque, concentrait en un foyer unique la somme de ces privations intellectuelles. L'addition n'était pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en raison de l'incommensurable supériorité divine admise comme un postulat sûr, soit en vertu de prémisses morales où l'inertie originelle des groupes humains tenait une place prépondérante.

La célèbre abstention des positivistes se rattache par raille liens invisibles au renoncement religieux, à l'antique abdication de l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la défaillance primordiale, transmise de génération en génération. C'est le pessimisme du savoir, la désespérance du vrai. Toujours elle, s'apparie étroitement à la déception, à la désespérance du bien, à la résignation passive représentant l'aspect social des idées et des sentiments pessimistes.

Le clair génie qu'était Goethe avait vivement senti ce rapport. Le puissant écrivain ne fut pas dupe de l'énervante critique kantienne. Il demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passés avaient légué au siècle présent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe:

«Iris Innere der Natur,
O du Philister!
Dringt kein erschaffner Geist! Mich und Geschwister
Mögt ihr an solches Wort
Nur nicht errinnern;
Wir denken: Ort für Ort
Sind wir im Innern», etc.
[62]

Et combien pénible et touchant à la fois, cet aveu du poète, contraint, pendant soixante ans, à maudire en secret l'illusion qu'il déplore, mais que défend trop bien l'intolérance superstitieuse de l'époque:

Das hör ich sechzig Jahre wiederholen;
Ich fluche drauf, aber verstohlen[63].

Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies. Les résistances, cependant, sont encore vives. Protée aux formes changeantes, l'agnosticisme pénètre dans les citadelles les mieux défendues. Il encombre les champs de bataille contemporains. Négligeant les foules crédules—d'ailleurs, avec raison, puisque, d'avance, elles lui demeurent acquises,—il s'exerce surtout à entraver l'évolution mentale des minorités affranchies ou se disant telles. Une sélection analogues s'observe dans la sphère des faits sociaux ou moraux. Le centre de gravité du vieil instinct servile tend ouvertement à se déplacer. Le peuple, la majorité, le nombre, deviennent de plus en plus le nouveau maître dont on s'applique à gagner, à un prix ridiculement exagéré, l'inconstante faveur.

Les idées de bien et de mal—les plus aveugles y acquiescent—ne s'opposent jamais d'une manière absolue. Pour réussir à faire contraster entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune à toutes nos idées dites corrélatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes, des degrés mobiles d'une seule et même qualité. Comme les extrêmes de température, comme le chaud et le froid, le bien devient le mal quand il descend au-dessous d'une certaine norme très variable selon les temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'élève au-dessus de cette norme.[64] Ce phénomène d'ailleurs, l'autogenèse des choses et des événements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu précis. L'un des plus connus est celui de réaction, qui a fait fortune dans les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de la vie, de l'esprit et des sociétés.

C'est également par ce terme vague que, sans nous préoccuper des faits d'autogenèse qu'il recouvre, nous pouvons, désigner l'en semble des éléments éthiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble constituer la matière même du grand drame de l'histoire. Ces diverses formations morales visent à abolir les obstacles tenus pour irrationnels ou jugés capables d'entraver là marche régulière du progrès. On peut, en ce sens, les ramener toutes à un chef unique, le sentiment ou l'instinct libertaire, le principe actif, dynamogène. A son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules cérébrales où il livre des combats opiniâtres au groupe des tendances opposées.

Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le savoir exact et ses méthodes. Un tel «redressement» moral devait trouver un écho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas à se produire. Les idées libertaires et égalitaires se sont montrées éminemment propices à là croissance de l'esprit de recherche illimitée. Elles favorisèrent, en une large mesure, l'éclosion de ce doute scientifique qui aujourd'hui s'attaque à toute connaissance se prétendant bloquée par des écueils infranchissables. Ainsi surgit l'état mental très moderne dont le scepticisme métaphysique, doutant du doute, n'avait été que la vaine caricature. Placé sous cette heureuse constellation sociale, l'évolutionnisme, le principe d'expérience, jeta de profondes racines dans la raison humaine.

Mais l'expérience et l'évolution ne sont qu'un moyen, une méthode. Leur fin suprême est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identité des choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, réalisée et atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la cause de l'expérience, sert dans la même mesure la cause de l'unité, renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrélation plus ou moins étroite unit au dogme moral de la résignation passive la religiosité amorphe qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la même espèce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de l'évolutionnisme, du monisme, et les principes éthiques de liberté, d'égalité. Toute évolution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activité libre, et tout monisme n'affirme-t-il pas une égalité essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le fait, la science—constatation devenue banale—en élevant le faible à la dignité du fort, édifie la définitive synthèse humaine, parachève le nivellement social des hommes.

Dans sa pratique aussi bien que dans sa; théorie, l'agnosticisme n'a jamais été qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par là, nécessairement, du monde lui-même; car rapporter tous les phénomènes quelconques, l'esprit et la matière, par exemple, à l'inconnaissable comme troisième et dernier facteur, c'est évidemment tomber dans la parodie de l'unité, c'est presque faire du monisme à rebours. D'autre part, l'évolutionnisme a toujours aplani la route à l'unité du savoir; et la raison conçoit sans peine l'évolution comme un monisme en puissance, une unité qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la «réceptivité» passive, l'instinct de servitude, sinon encore un dédoublement illogique, une division irrationnelle?[66]

Et qu'est-ce que l'affranchissement égal pour tous, la suppression progressive d'obstacles nuisibles à l'essor commun, sinon une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient dans le monde des idées,—le social proprement dit ou le strictement moral, et ce qui en dérive, le conceptuel, l'émotif, le moral au sens large du mot.

Nous côtoyâmes plus haut un problème intéressant. Pourquoi le principe passif a-t-il prévalu dans les premières agglomérations humaines émergeant de la sauvagerie préhistorique, et comment a-t-il pu acquérir par la suite une influence et une stabilité durables?

On a souvent répondu à cette question. Loin de dominer la nature, l'homme primitif n'osait même point la regarder en face. Il tendait humblement l'échiné à tous les jougs, il acceptait docilement tous les esclavages. Comme l'animal humain lui-même, la moralité naissait donc incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive, livrée au hasard des ambiances hostiles ou serviables.

Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialité commençante apportait déjà et garantissait au monde quelque chose qui devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, à la longue, transformer sa faiblesse en force, sa résignation en révolte, sa passivité en activité. Le savoir humain se produisait à la suite des premières ébauches de vie collective, et peu à peu réagissait sur la socialité, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits essentiels.

En vérité, s'il réfléchit sur ses propres destinées, l'esprit humain peut toucher du doigt l'identité des contraires qu'il refuse d'admettre dans nombre d'autres cas où, d'habitude, il découvre autant de contradictions irréductibles, autant d'antinomies insolubles.

Les tristes ergoteurs qui dînent des miettes tombées de la table de la scolastique—et quels maigres repas on y servait!—croient faire merveille en rabâchant l'antique distinction entre la contrariété pure, la contrariété par négation, et la simple corrélativité. Aussi profonds que pourraient l'être des grammairiens qui, heureux de tenir une définition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguëraient que ce qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils enseignent doctoralement cette fausseté manifeste, que la contrariété ne suppose pas la corrélativité, et cette autre erreur grossière, que la corrélativité n'implique pas la contrariété. Mais passons; ces vétilles ne valent pas la peine qu'on s'y arrête.

L'identité des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant que les contraires eux-mêmes restent de pures idées, sans attaches réelles immédiates et sans que le choc qui résulte de leur rencontre s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer ainsi, ou par l'intercalation d'un lien intermédiaire (tel le savoir dans l'antinomie sociale que nous étudions) pouvant susciter l'hypothèse d'une naissance naturelle.

Mais, en dehors de cette règle, l'identité des contraires est non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les réalités relatives, à se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible en fort, le passif en actif, l'inégal en égal, et l'esclave en homme libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa, selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle, cependant, ne surpasse en aucune façon celui, si familier à nos yeux, qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe, en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clartés du jour.

En d'autres termes, l'identité conceptuelle, l'égalité absolue des contraires, dérive simplement de leur identité réelle, de leur égalité relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait et le bien abstrait s'identifient d'une façon générale, cela vient de ce que le mal n'est jamais, dans la réalité concrète, qu'un degré inférieur du bien.

Le transformisme incessant des choses assure leur unité essentielle et garantit, en somme, leur permanence, leur stabilité, leur pérennité. Ce n'est point là un vain paradoxe. C'est une de ces vérités fondamentales que les sciences de la nature et les sciences de l'humanité mettent également en lumière et sur laquelle les sages et les fous du jour feraient bien de méditer.

Ils s'éviteraient par là, dans le développement et l'application de leurs plans, plus d'une déception cruelle. Les uns se garderaient d'assimiler la morale régnante à la moralité, abstraite ou générale; et les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paraître l'opposé de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son produit légitime, sa conséquence logique. Au surplus, nous touchons ici à une erreur de méthode que toutes les époques, y compris notre siècle, ont scrupuleusement respectée.

Je veux parler du penchant qui nous pousse à compliquer la différenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en plus artificielles ou même verbales. Nous embrouillons ainsi à plaisir la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par exemple, nous ouvrons bénévolement les portes au contraste des buts et des moyens, à l'argutie téléologique qui enfanta tant de controverses oiseuses ou nocives.

Nous discutons avec gravité la question de savoir, lequel des deux termes de l'antithèse: sociétéindividu, peut prétendre à la brahmanique dignité de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger dans la catégorie rabaissée des moyens. Nous oublions qu'il s'agit toujours de l'individu social ou moral, et jamais de l'individu organique, du simple animal humain étudié par la zoologie et la biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de pédantesques amusettes, que nous agitons un problème aussi comiquement stérile, pour le moins, que celui qui consisterait à établir une comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions biologiques qui, seules, rendent la vie possible.

A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment égotistes. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les vulgaires égoïstes, et la moralisation ou socialisation plus complète de leur moi, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste Comte désignait par le terme autrement suggestif d'altruisme? Quoi qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et inorganique convenable, et l'individu—un milieu hyperorganique approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités connexes, la société et l'individu, se prêteront un mutuel et ferme appui.

La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.

La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.

Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place reste prise par toutes sortes de tâtonnements aveugles, de fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale, laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte victorieuse?

Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur empirique? A quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.