II

Abordons maintenant le monisme spencérien par une autre de ses faces,—la célébré formule de l'évolution.

La genèse de cette formule offre, entre autres, un trait intéressant. Penseur nourri des idées de Kant, de Comte, des criticistes et des positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement ouvert à la science,—la sociologie. Déjà, dans un de ses premiers ouvrages, la Statique sociale, il cherche à remplacer l'interprétation logique des phénomènes par leur interprétation dite réelle, sinon purement physique. L'individuation et la spécialisation (avec, pour synthèse, le progrès) représentent dans ce livre les concepts de l'«un» et du «multiple». Puis M. Spencer apprend à connaître la loi (formulée par Wolff, Goethe et Baer) relative au passage des structures d'un état homogène à un état hétérogène. L'opposition primitive s'élargit en conséquence: de sociologique elle devient biologique. L'individuation s'appellera dorénavant intégration (unité) et la spécialisation se nommera différenciation (variété). L'évolution sera leur résultante. Mais engagé dans cette voie, M. Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'à l'extrême limite du monde inorganique. En physique, en mécanique, il retrouve les éléments du problème qu'il tenait pour résolu dans le domaine de la vie. Dès lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la formule suprême de tous les changements.

«Après avoir éprouvé que la loi de Baer (passage de l'homogène, de l'un, à l'hétérogène, au multiple)—dit dans son Introduction le traducteur français des Premiers Principes—s'appliquait aux organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les organismes dans le cours entier de l'histoire géologique, aux chefs-d'oeuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la vie mentale qu'il comprend sous le nom générique de superorganiques (jusqu'à la façon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de saluer—v. son essai: Les Manières et la Mode), M. Spencer se trouvait, placé sur une pente qui devait le porter naturellement à étendre cette loi au développement des existences qui composent le monde inorganique.»—«On ne peut douter que ces existences ont aussi une évolution», ajoute le même-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces existences président à l'origine des concepts d'unité et de variété, qu'elles se réduisent à l'idée d'être, qu'elles sont, en un mot, des existences; car le terme «évolution» ne signifie pas ici autre chose.

Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les sciences,—quant à la preuve astronomique, aux nébuleuses qui, de masse homogène et diffuse, deviennent des systèmes de corps hétérogènes et distincts; à la preuve géologique, à l'incandescence du globe aboutissant à la solidification et au refroidissement de la croûte terrestre; à la preuve biologique, à l'hétérogénéité croissante de la faune et de la flore et à la différenciation de plus en plus grande des organismes; enfin à la preuve sociologique, à la concentration et à la différenciation politique, sociale, économique, littéraire, scientifique, etc.,—cette sorte d'argumentation présente un côté faible qu'on n'aperçoit pas toujours et sur lequel on nous permettra d'insister.

On a prétendu que l'exemple, dans les branches supérieures du savoir, est analogue à la figure en géométrie, qu'on ne saurait trop en donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la force d'une thèse et la sincérité de sa défense. Je le veux bien; mais avec cette réserve souvent omise, que le fait concret jouant le rôle de preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'idée abstraite qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions, les généralisations finales offrent à cet égard des conditions très particulières.

N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout événement, tout phénomène exemplifie le temps, l'espace, la matière, la force, l'inconnaissable, l'agrégat, le mouvement, le changement, l'évolution? L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte précise de preuves dont le penseur pourrait le plus aisément se passer. Bien entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point à atteindre la vérité, déjà censée établie, qui tâche seulement de la faire accepter aux esprits malhabiles à en vérifier par eux-mêmes les éléments, sinon incapables d'en mesurer la portée abstraite. L'exemple vient alors en aide à l'intelligence, comme les projections lumineuses ou tout autre artifice pédagogique.

La philosophie qui coordonne les données des sciences en une conception homogène du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procédés qui aujourd'hui remplacent la double méthode de Socrate (la maïeutique et l'ironie); elle usera de l'exemple à peu près comme de l'hypothèse, dont l'exemple est le complément nécessaire, le corollaire inévitable. D'ailleurs, de même qu'une supposition ne se vérifie qu'autant qu'elle se spécialise, de même un fait ne peut commander la conviction que s'il rentre dans le domaine des événements côncrets et particuliers étudiés par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs à construire des hypothèses de science, il pourra occuper son temps à recueillir des faits astronomiques, géologiques, etc.; mais sa tâche de philosophe n'en tirera aucun profit directement appréciable. Il ne sera que trop porté à transformer l'hypothèse spéciale en hypothèse universelle,—et tout fait particulier lui semblera appuyer ses théories générales.

Il nous faut maintenant montrer à l'oeuvre la méthode employée par M. Spencer. Tenté par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrès) et désirant traiter le problème en philosophe, sous son aspect le plus compréhensif, il recourt à l'analyse logique des concepts correspondants. Il parvient ainsi sans peine à la conclusion puérile que «le progrès est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste». Il s'attache dès lors à cette généralité vague. Le caractère connoté par l'idée de changement lui apparaît comme absolument universel.

Mais l'idée pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogène à l'hétérogène dont M. Spencer fait le contenu «scientifique» de sa loi? L'hétérogénéité suit-elle nécessairement l'homogénéité? Toute cause produit-elle toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conçu mécaniquement comme conséquence de l'instabilité des existences homogènes, le fait de l'hétérogénéité croissante des choses demeure inexpliqué. Le terme évolution substitué au terme progrès témoigne suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme où se complaît M. Spencer. Dans un fait social particulier—le progrès—il voit seulement le côté général et abstrait, celui que la logique découvre dans tout fait quelconque. Le progrès devient l'évolution; le changement s'appelle passage de l'homogène à l'hétérogène; l'hétérogénéité se dédouble, elle se complique d'homogénéité; c'est tantôt l'hétérogénéité homogène de l'ensemble ou l'intégration, et tantôt l'hétérogénéité homogène des parties ou la différenciation; l'homogénéité se dédouble aussi, elle se complique d'hétérogénéité; c'est l'homogénéité hétérogène de l'ensemble ou la concentration, l'agrégation, et c'est l'homogénéité hétérogène des parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevêtrement de définitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la logique pure et pour entrer dans la physique ou la mécanique. Tout se réduit une fois de plus à la définition des idées d'unité et de variété. On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencériennes qui résument le fait suprême de l'évolution: la loi de l'instabilité de l'homogène (un corps devient plus hétérogène sous l'influence d'une force incidente), la loi de la multiplication des effets (une force incidente affecte différemment les parties d'un corps et, par suite, rend celui-ci plus hétérogène), et la loi de ségrégation (des forces incidentes affectent en sens variés un corps et accroissent son hétérogénéité, soit en intégrant ou concentrant les parties affectées en un sens, soit en séparant ou différenciant les parties affectées en sens divers).

La théorie évolutive ou, d'après M. Spencer, la théorie de l'involution et de la dissolution, ne contient qu'une longue et fastidieuse paraphrase d'un concept très usuel: l'agrégat. On peut s'en assurer en essayant d'appliquer les thèses de notre auteur aux concepts d'atome ou de propriété. L'atome en soi, la propriété telle quelle n'ont rien à démêler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combinés, les propriétés réunies, en un mot, les agrégats naturels, se définissent excellemment à l'aide de ces deux caractères, à la fois opposés l'un à l'autre et universels.

En effet, toute chose concrète est simultanément une (agrégat) et multiple (composée de parties ou d'éléments agrégés). Concret implique discret, comme involution implique dissolution, comme concentration implique diffusion, et intégration—désintégration. Voilà une série de couples synonymiques exprimant le même rapport qui s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'à la société humaine. Dire que la loi d'évolution (intégration des parties d'un agrégat, définissable encore comme accroissement de leur dépendance mutuelle) régit les phénomènes inorganiques, organiques et hyperorganiques, équivaut à simplement constater l'existence de pareils ensembles. Une formule qui vise le phénomène en général, vise par là même tous les phénomènes indistinctement. Elle manifeste l'unité logique de l'univers. Usant d'un tel procédé, l'esprit peut ramener les formules les plus diverses à une formule unique.

Tout phénomène est un objet de connaissance; tout phénomène est une sensation; tout phénomène est un ensemble de parties; tout phénomène manifeste l'attribut qui s'appelle «temps» et qui se subdivise en passé, présent et futur (le passage de l'un de ces termes à l'autre donnant naissance au concept du «devenir»); tout phénomène constitue, par suite, un agrégat qui devient plus agrégat ou moins agrégat: cette série de formules unificatrices peut se prolonger indéfiniment. Toutes appartiendront à la science «des concepts», à la psychologie concrète. Au même rang se placeront les liens universels que découvrent les mathématiques, la physique, la chimie,—généralités où s'unifient également tous les phénomènes. Les lois de la biologie viendront ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux seuls événements de la vie sociale. En réalité, cependant, biologie et sociologie se combinent pour produire la psychologie concrète, et celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie à son gré la totalité des phénomènes. Ainsi disparaît le dualisme gnoséologique, ce corollaire persistant du dualisme cosmique.

Mais l'unité réalisée par la mécanique ou la physique est-elle de même nature que l'unité logique? En ces termes se pose à nouveau l'antique problème, auquel une seule réponse nous semble aujourd'hui possible: l'unité du monde inorganique se présente à son tour (en tant que connaissance) comme un aspect de l'unité logique. Aussi sommes-nous très loin de dédaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et l'oeuvre des penseurs qui le précédèrent. Nos critiques ne visent que les sophismes à l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de les combiner, les points de vue des différentes sciences, parvient à faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unité purement logique des choses, le fantôme de leur unité dite réelle ou transcendante.

M. Spencer se voit lui-même obligé d'admettre deux évolutions ou deux redistributions de la matière,—l'une primaire et l'autre secondaire.[55] Ce dualisme exprime très bien la séparation de l'organique et de l'inorganique,—l'éternelle antinomie dont notre intelligence s'accable chaque fois que, dédaigneuse des lois qui la régissent, elle cherche la conciliation des différences phénoménales sur tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intégration et la différenciation s'opposent comme deux concepts qui reflètent simplement la distinction entre l'inerte et le vivant, la matière et l'idée. Mais si ce contraste semble suffisamment justifié dans la sphère des choses concrètes, il n'en est plus de même lorsque notre intelligence dépasse les conditions des existences particulières. Et M. Spencer nous transporte dans ces régions supérieures du raisonnement où la définition d'un concept s'élargit au point d'embrasser tous les cas concrets et les généralités les plus disparates.

En effet, l'intégration mécanique ou physique des corps se peut noter ainsi: x, y, z s'agrègent pour devenir x + y + z. Le philosophe définit ce changement comme le passage de l'hétérogene à l'homogène, et la définition tient bon tant que x, y, z, se conçoivent comme formant un ensemble abstrait. Celui-ci paraît alors composé de parties hétérogènes qui, concentrées en un groupe figuré par x + y + z, deviennent moins hétérogènes. Mais si x, y, z, cessent d'être considérés comme une unité abstraite, on ne pourrait s'empêcher de voir dans chacun d'eux un élément homogène s'accouplant avec d'autres éléments homogènes et finissant par produire la somme x + y + z, évidemment plus hétérogène que chacune de ses parties constituantes.

Le même raisonnement s'applique au processus inverse, à la différenciation figurée par x + y + z devenant x, y, z. La définition de ce changement comme un passage de l'homogène à l'hétérogène ne soulève aucune difficulté tant que x, y, z, se conçoivent, in abstracto comme un système de caractères fortement liés entre eux. Cet ensemble nous parait alors formé de parties moins intimement unies que le système mécanique ou physique x + y + z, et le processus différentiel se présente en réalité comme un passage du plus cohérent (homogène) au moins cohérent (hétérogène). Mais si l'on quitte la sphère abstraite pure pour considérer le seul aspect mécanique ou physique des événements, on arrive à une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent alors des systèmes plus homogènes que le produit de leur concentration, x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses éléments peut à bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogène au plus homogène.

Introduit dans les sciences spéciales, le double processus que généralise M. Spencer de façon à pouvoir l'adapter à tous les ordres de phénomènes, revêt une nouvelle apparence. L'activité vitale se sépare nettement de l'activité chimique, et celle-ci de l'activité physique. L'activité sociale exige également un processus à part. De l'agrégation et de la désagrégation physiques nous passons ici à la combinaison chimique (composition, décomposition), à l'organisation biologique (vie, mort), enfin à l'évolution sociologique (progrès, décadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte point le terrain de la recherche spéciale. Mais deux causes ou conditions existent qui nous poussent sans cesse à les confondre. C'est, en premier lieu, la hâte avec laquelle le philosophe s'éloigne des faits précis et son insouciance qui permet aux idées à peine nées de prendre leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second lieu, la complexité extraordinaire des faits biologiques, psychiques et sociaux, l'enchevêtrement, souvent inextricable, des phénomènes d'évolution, d'organisation, de combinaison et d'agrégation.[56]

Les formules unitaires de M. Spencer nous mènent-elles, ainsi qu'il le pense, à des lois universelles, ou valent-elles plutôt comme de simples définitions logiques de termes excessivement généraux? Prenons, par exemple, sa célèbre loi de l'instabilité de l'homogène. Une loi est un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M. Spencer se range évidemment sous cette dernière rubrique. L'homogène y précède nécessairement l'hétérogène, et, puisque ces deux attributs pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous voilà, semble-t-il, en présence d'une loi universelle do succession. Il n'en est rien, cependant.

En effet, si l'hétérogène peut se définir un homogène dont les parties subissent l'action inégale de forces quelconques, l'homogène devra également pouvoir se déterminer par son contraire limité, restreint ou conditionné (forme ordinaire de la définition logique). On dira donc que l'homogène est de l'hétérogène dont toutes les parties subissent l'action égale de la même force. L'hétérogène, en ce sens, précéderait ex definitione l'homogène, et c'est de la multiplicité que jaillirait l'unité. Nous pourrions du même coup poser pour loi suprême la transition constante de l'hétérogène à l'homogène, ou l'instabilité de l'hétérogène.

Dès la plus haute antiquité, les philosophes ont pu soutenir sans grand risque que tout était un et multiple, vivant et inerte, mouvement et repos, idée et matière, existence et néant. A leur suite, M. Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'homogène à l'hétérogène et vice versa. Mais, si dans la sphère des choses concrètes l'affirmation et la négation constituent deux classes distinctes de faits; s'il y a réellement des unités et des multiplicités dans les mathématiques, des mobiles et des inerties mobilisées, pour ainsi dire, par des chocs, dans la mécanique, des êtres vivants et des cadavres dans la biologie, etc.,—il n'en saurait être de même lorsque les termes généraux dénomment des concepts purs, des abstractions du dernier et suprême degré, invariablement régies par la loi de l'identité des contraires.

«Dans toutes les actions et réactions de force et de matière, conclut M. Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs nécessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être semblables.» Il ajoute que cette formule est la plus abstraite de toutes celles où se résument pour nous les faits exprimés par la loi d'évolution. Rien de plus vrai. Mais la même conclusion se retrouve chez tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalité, soit sous celle du principe logique d'identité. La règle de M. Spencer traduit fidèlement ce dernier principe, et l'indestructibilité de la force, dont il fait découler sa loi d'évolution, s'y ramène aussi. Car si A n'était pas identique à A, la force cesserait de s'égaler invariablement elle-même; elle pourrait se détruire.